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«Le Mari»
Un plaisir du texte qui, à aucun moment, ne biaise.

                      A. BENHAMZA, Rabat, Almaghrib, juillet 1980.
Très intéressants sont les récits «Le Microcosme» et «Jehan-427-XL-P2», mi-fantastiques mi-burlesques, colorés de science-fiction, où l'auteur fait figure de novateur et manie une écriture ironique, incisive, parfaitement maîtrisée. Ne le sont pas moins les récits fantaisistes d'inspiration biblique qui utilisent la facétie, l'humour et les ressources de la polymorphie baroque dans la critique du christianisme, ressort du mouvement colonial.

Madeleine OUELLETTE-MICHALSKA,
Montréal, Le Devoir, 2 août 1980.
Alix Renaud trouve le style approprié au message.
           Léonce CANTIN, Québec, Livres et auteurs québécois, 1980.
    Le Mari, nouvelles, Sherbrooke,
    Éditions Naaman, 1980. Illustration
    de la couverture : Michel BOUCHARD.


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Ces «nouvelles», qui n'en sont pas toutes, ont en commun un style ironique, incisif,
teinté d'un certain cynisme. La première nouvelle,
Le Mari, qui donne son titre
au recueil, est prestement enlevée, avec une alacrité de langue et un brio comblants.

André Janoël, Montréal, Nos livres, , avril 1981.
 
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      Extrait
Lettrine («A»)près avoir exigé de l'accusé qu'il se mît debout, le Saint Prévôt s'éclaircit la voix et dit :
      -- Reconnu coupable d'hérésie par la Cour, Serge Martin sera pendu haut et court jusqu'à ce que mort s'ensuive.
    Il y eut cette seconde de silence où l'on hésite à en croire ses oreilles. Puis éclata un tonnerre d'applaudissements. Un peuple fervent sacrifiait à sa joie dans le tumulte passionné des étreintes et des hourras. Mais le condamné, lui, révolté par la sentence, sauta à pieds joints sur son banc et se mit à hurler. Il maudissait ce siècle imbécile, et le monde, et l'Église, et l'État. Il souhaitait que tout cela fût maudit jusqu'à la fin des temps, et au-delà s'il était possible. Il souhaitait, la voix ensanglotée, que jamais être humain ne se fût senti soulevé par une haine aussi féroce pour le genre humain.

      Il eût souhaité bien autre chose encore, mais la Censure veillait, en l'occurrence deux énormes brutes dont la fonction principale se devinait à leurs canines agressives et leurs yeux vides de pensée. Ils commencèrent à frapper l'homme avec plaisir et méthode. Le regard chaviré dans l'extase et la bouche pleine de gémissements. Ils frappaient, cognaient. Ça pleuvait dru. Coudes, poings, genoux, pieds, tout était outil à taper. Quand Serge Martin s'écroula pour saigner plus à l'aise, les deux brutes connurent l'orgasme bleu et burent à cette oasis de sang frais.

      Quelques jours avant l'ouverture du procès, les médias d'information avaient monté l'affaire en épingle. Leur position procédait de leur engagement perpétuel envers le ministère de la Sainte-Chose, dont ils recevaient en contrepartie l'autorisation d'exister. «L'Hérétique, disaient-ils, constitue une menace, non seulement pour l'esprit, mais aussi pour notre civilisation suréclairée, pour l'Espèce tout entière.» Ou bien : «L'Hérétique traîne Dieu dans la boue et prétend ruiner les plus nobles repères de notre spiritualité.» Ou encore : «Cet homme, c'est Hitler et Duvalier réincarnés!» Par allusion à la vaste culture de Serge Martin, un journaliste le surnommait «l'abominable homme des livres». Pour couronner le tout, la formule dramatique d'un éditorialiste : «Ce monstre nous perdra!».

      Dès l'ouverture du procès, le peuple était contre Serge Martin. Et contre lui aussi : le juge, les jurés, les témoins, ses patrons, ses amis, ses parents même, et jusqu'à certain huissier qui lui avait par trois fois refilé des oranges empoisonnées. [...]
(«L'Hérétique»)


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Illustration de «Merdiland» Un écrivain authentique.
             Jean BOISSIEU, FNAC, Marseille, juin 1983.

Un voyage au pays des antimerveilles!
                  Nice, Nice-Matin, 24 juin 1983.

... Et le lecteur de s'amuser comme un petit fou, tant le roman
s'envole avec humour... De s'amuser jusqu'à ce qu'il se demande avec un brin d'inquiétude si certains petits détails, par le plus grand des hasards, évidemment, ne lui rappelleraient pas certains petits airs bien connus... Aïe! serait-il possible d'habiter Merdiland sans l'avoir jamais su?... L'insolence tranquille d'Alix Renaud est parfaitement redoutable. Dangereusement interrogative... Un régal!

Toulon, Var-Matin/République, juin 1983.
    Merdiland, roman, Marseille, Le Temps parallèle,
    et Québec, Éditions Laliberté, 1983.


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      Extrait
Lettrine («A») uelle forme de gouvernement avez-vous à Merdiland?
      -- Merdiland est une république, cher ami; une république spéciale.
      -- Comment l'entendez-vous?
      -- De bien des manières. Notre président pratique ce que j'ai officiellement nommé une dictature de justice.
      -- Ah!
-- Nous avons déjà essayé la démocratie. Une hérésie monumentale! Une farce! Une tromperie écœurante!

Il se tourna carrément vers moi.

-- Pourquoi forcer le peuple à élire ceux qui doivent l'égorger? Le peuple n'a pas à se mêler de ce qui regarde les gouvernants et eux seuls!

Il but une nouvelle gorgée de scotch. [...]

-- L'alcool est interdit aux Chrisdecons, remarquai-je. N'avons-nous pas chacun un verre d'alcool à la main?

Il rit.

-- Je ne vous ai pas fait part d'une nuance : les Chrisdecons, c'est le peuple. Moi, le président et les membres du gouvernement sommes Chrisdecoïnois.
-- Ça alors!
-- Comme vous dites!... C'est aux Chrisdecoïnois de penser, de légiférer, d'expérimenter, de juger, de critiquer. Le peuple est là parce que... parce qu'il est dans l'ordre des choses qu"il y ait des populaces.

Je ris à mon tour.

-- Comme vous y allez!... Vous croyez que les gens vont s'abstenir de penser simplement parce que c'est inderdit?
-- Sûrement pas. Pour les y aider, nous avons institué l'Avenue-des-Boutiques. Une merveille, soit dit en passant. Et, à l'est de la ville, notre gouvernement a fait construire d'immenses piscines, des arénas et tout ce qui peut aider au développement harmonieux du corps. [...] Nous, de Chrisdecoin, avons accompli là un miracle!
-- Vous exagérez!
-- Pensez-vous!... Avez-vous déjà observé le visage d'un homme qui achète? Non? Vous devriez!... C'est toute sa vie, son honneur, sa fierté qui se jouent là. [...]
(Chapitre III.)

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Illustration de «Dix secondes de sursis»

Lettrine («A»)a plupart des nouvelles de ce recueil ont été diffusées sur les ondes de Radio-Canada FM entre 1974 et 1982. Par la suite, l'une d'elles, «Souvenir», a été traduite en anglais par le professeur Carrol F. COATES et a paru, sous le titre «Memories», dans Callaloo (Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1992). Quant au «Microcosme», non destiné à la radio, il n'est pas inconnu des amateurs de science-fiction. C'est en effet la seule nouvelle qu'ait jamais publiée le magazine Québec Science (vol. 14, no 4, décembre 1975).


Alix Renaud introduit simplement et magnifiquement au plaisir de lire. Un art consommé de la narration efficace, une écriture tout entière mise au service du récit... et une belle diversité de l'inspiration.
                           Richard DUBOIS, Montréal, Relations, juin 1984.
    Dix secondes de sursis, nouvelles,
    Québec, éditions Laliberté, 1983.
    Illustration de la couverture : Suzette PATRY.


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      Extrait
Lettrine («A»)e dites rien! cria le Rêveur.

     Mais l'Autre, le Grand, le Juste, l'Immortel, le Stigmatisé, choisit une voix sûre de son répertoire et dit :

     -- Je suis la Voix qui parle dans le désert, la Voix des mondes abolis et des mondes à concevoir. Je suis le Principe par lequel le vent souffle, par lequel la Terre tourne, par lequel la pensée crée... Je ne changerai plus l'eau en vain, car il est écrit que l'eau doit remonter à sa source...

     Le Responsable enfilait les unes aux autres ses formules creuses, tandis que des dizaines, des centaines, des milliers d'êtres accouraient.

     --Je suis revenu parmi vous, microbes, car il est écrit que la plante renaît et que mon sacrifice est éternel.

     --Êtes-vous le responsable de l'Amour? cria-t-on de mille parts.

     Le Stigmatisé pivota sur ses talons usés, contempla d'un regard désabusé cette foule déployée sous le ciel comme un vaste tapis de cancres las, puis répondit dans un élan d'amour :

     -- Oui!... Et je suis revenu!... Je suis revenu!

     Il y eut un gigantesque hurlement. Une vague de fauves déferla sur le Stigmatisé. [...]

     Le Responsable n'était plus qu'une plaie lumineuse cinglant dans la nuit. La tête pleine de coups et de cris. Et d'insultes et de blasphèmes. Il courait. Tournait en rond. Se perdait, s'affalait, repartait de plus belle. Fuir! N'importe où. Les cris se rapprochaient. Redoubler d'ardeur. Leur échapper. La croix, ç'avait été de la petite bière. [...]
(«Vendredi Sang» ou «Le Sacrificiel»».)

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Illustration de «Snesnob».

Lettrine («A»)ette nouvelle a été lue par Julien BESSETTE sur les ondes de Radio-Canada FM, le 13 décembre 1981, au cours de l'émission «Alternances» réalisée par Raymond FAFARD. Quelques années après sa publication sous forme de plaquette, elle a été traduite en anglais par le professeur Carrol F. COATES et a paru, sous le titre «Yawetir», dans l'anthologie The Ancestral House (Boulder, Colorado, 1995).



Snesnob, nouvelle, Québec, Éditions de l'Erbium, 1987.

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    Extrait
     Lettrine («A»)e bruit de l'auto lui fait tourner la tête. Elle lève le bras droit et pointe le pouce vers Snesnob. Je me penche et lui ouvre la portière.

    -- Vous m'emmenez? a-t-elle demandé.

     Elle a pris place à côté de moi, son sac à ses pieds. Elle était belle et sentait bon. Vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Et une poitrine!... Une poitrine à vous faire envier les nourrissons!

     J'ai démarré lentement, vaguement soulagé de cette solitude qui commençait à m'agacer. J'ai demandé à ma passagère si vraiment cette route menait à une ville ou à un village qui s'appelait «Snesnob». Elle a ri avant d'expliquer :

    -- Snesnob n'est ni une ville ni un village. C'est une principauté.

    -- Un pays? me suis-je exclamé.

    -- Une principauté, a-t-elle précisé.

     J'appris ainsi que Snesnob comptait deux millions d'habitants répartis dans trois villes et cinq villages. Je n'en avais jamais entendu parler.

    -- Les autres, expliqua ma passagère, sont jaloux de Snesnob. Ils ne lui feront donc aucune espèce de publicité.

     Je demeurai perplexe de longues minutes. À la fin... je devrais plutôt dire «au commencement»... car c'est à partir de ce moment que les choses se sont mises à foirer. En tout cas, j'ai fini par rouvrir la bouche pour demander à la jeune femme ce qu'elle faisait, seule, sur cette route désolée. [...]

    -- Vous voulez tout savoir? Eh bien, je m'appelle Émilie. Je reviens d'une orgie organisée par le curé de ma paroisse... [...]

    --Vous viendrez chez moi, a-t-elle déclaré.

    --Chez vous? ai-je demandé en sursautant, vraiment surpris par le rythme des événements.

    --Ou bien dans la voiture, si vous êtes trop pressé!

     Elle portait déjà la main à son corsage pour le déboutonner. Je suais comme un damné J'ai posé ma main sur la sienne en lui jurant que j'étais capable d'attendre. Du coup, l'atmosphère se détendit. Pour moi, naturellement, puisqu'à aucun moment Émilie n'avait eu l'air embarrassée. Nous échangeâmes divers propos plus ou moins banals, et elle reparla de cette orgie qui, à l'en croire, ne sortirait pas de sa mémoire. À un certain moment, un léger borborygme me rappela que je n'avais pas mangé. Ce fut tout naturellement que je lançai :

    --J'espère que nous trouverons bientôt un petit restaurant sur la route...

     Émilie sursauta violemment. Tournée vers moi, les yeux exorbités, elle me mit au défi de répéter ce que je venais de dire. Je répétai.

    --Vous n'avez pas honte? Espèce de goujat!

    --Honte de quoi? J'ai faim!

     À ces mots, elle vira au bleu. Ses lèvres tremblaient, ses yeux lançaient des éclairs et ses deux mains s'agrippaient spasmodiquement au sac posé à ses pieds. Je freinai et me tournai vers elle. Et alors, elle poussa un cri, un cri strident qui me blessa les tympans. Une gifle claqua et ma joue me fit mal. L'instant d'après, Émilie se ruait hors du véhicule en hurlant.

    --Salaud! s'égosillait-elle. Goujat!... Vicieux!... Obsédé gastrique! [...]

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Illustration de «À corps joie».

Lettrine («A»)auf de rares exceptions, l'érotisme occidental semble à jamais marqué par un sentiment de culpabilité -- rarement avoué, certes, mais combien manifeste. Roman de l'amour charnel, À corps joie serait l'une de ces exceptions. Pour Sonja, Henriette et Rudy, et même pour Séphanie qui croit «faire» sa vie, la quête du plaisir n'a rien de la pose ostentatoire et se passe de justifications (médicales ou philosophiques).   Elle se suffit à elle-même pour être tour à tour une grâce, une drogue, un art de vivre, un culte, une épopée, une manière toute simple de remettre en question nombre de certitudes. Malgré la verdeur du style et l'audace des descriptions, on y chercherait en vain violence ou vulgarité, déplorables avortons du puritanisme dont est née la basse pornographie. Ce que nous offre en effet l'auteur de À corps joie n'est pas autre chose qu'un hymne à la beauté du corps et à la joie d'aimer, un délirant carrousel d'étreintes et de passions où l'amour s'accomplit dans le respect de l'autre. (Présentation de la deuxième édition.)

    À corps joie, roman, Montréal, Les Éditions Balzac, 1994.

Les deux éditions vues par la critique

S'il fallait lui trouver un frère, je dirais qu'il est, avec les mots,
un peu ce qu'Hamilton est avec ses films...

Christiane LAFORGE, Le Quotidien, Chicoutimi,
28 septembre 1985.
Seuls les lecteurs poignés ne marcheront pas. Un bon livre de chevet.
                                                Nuit Blanche, no 21, déc. 1985/janv. 1986.

Des personnages toujours vrais, une écriture bien ciselée, sans bavures
ni fioritures, de l'humour, et même du suspense... Une œuvre forte, novatrice...

Jean JONASSAINT, Montréal,
Lettres québécoises, no 41, printemps 1986.

Le livre le plus
hot de la rentrée littéraire... a dix ans! [...] Grâces soient rendues aux éditions Balzac pour avoir remis en circulation ce petit bijou de gauloiserie [...] Renaud signe ici un hymne à la beauté du corps et du plaisir puisque, pour reprendre les mots du héros [Rudy] : «Baiser, c'est recréer humblement le monde et renouer avec la prime innocence. Baiser, finalement, c'est mourir et renaître sanctifié!»

                                                                                          Stanley PÉAN, Montréal, Images, novembre 1994.

      Préface à la deuxième édition :


Lettrine («A»)i  j'avais à écrire À corps joie aujourd'hui, mes personnages ne seraient sûrement pas différents de ceux que j'ai conçus au cours de l'été 1980. À l'occasion de cette nouvelle version, je n'ai donc éprouvé aucune envie de les rendre meilleurs ou pires, encore moins de saboter leur belle histoire d'amour.

   Il y avait toutefois lieu d'alléger le texte de quelques références littéraires et de certains passages que le contexte actuel ne justifie pas. Les changements apportés à l'ouvrage n'ont donc pas visé à couler Sonja, Rudy, Henriette ou Stéphanie dans le moule aseptique -- plus ou moins écolo-anémique et plus ou moins bonbon -- d'une morale équivoque où l'on s'accommode à merveille des messages contre la violence entrecoupant les films de guerre projetés à la télévision. C'eût été les trahir et trahir mes propres convictions.

                                                                                                                                                                        A.R.


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    Extrait
Lettrine («A»)ur les trottoirs, les piétons pullulaient. Quelques-uns avaient endossé leur trench, malgré la touffeur de l'été des Indiens et l'humidité visqueuse qui collait à la peau. Je fixai un instant un beau fessier d'adolescente serré dans un pantalon blanc. Tant de culs, tant de culs à baiser pour mériter son ciel! Si j'avais su plus tôt que c'était ça, la rédemption! Éducateurs hypocrites et méchants, je vous hais. Vous m'avez trompé. Vous avez trahi la vie, vous avez castré l'amour. Mais la vie vous aura, cadavres ambulants, car je dirai belle la chair qui crie vengeance et qui pourrit entre vos jambes froides. Et qu'elle vous tourmente, cette chair que vous avez bafouée! (Début du chapitre XV.)
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[...] Car, rien que de t'avoir vu, Mario, j'ai compris. Un pas de plus dans cette merde, et je devenais toi, celui qui ne dira plus : «J'ai lu dans un magazine français qu'un groupe d'Européennes se demandaient pourquoi le pape menace d'excommunication les femmes qui se font avorter, et non pas les salauds qui bombardent des villages sans défense...»

     L'un ou l'autre des ces milliers d'exemplaires de toi, émasculés sublimes, abdicateurs de toute dignité, téléconsommateurs de convictions préfabriquées, croisés fanatisants de toutes les toquades de l'Amérique, statisticolâtres hystériques, pro-machin incorruptibles, contre ceci ou anti-cela, sans raison raisonnable, parce qu'il faut bien qu'une lubie succède à l'autre, et qu'après le mercure des poissons et une libération sexuelle sabotée en laboratoire, il faut se défrustrer ailleurs, contre la mousse d'urée formaldéhyde ou contre l'avortement, peu importe, un jour ce sera le café, ou le tabac, ou la jeunesse, ou la vieillesse, ou le bonheur, ou simplement la vie, tiens! La vie, si dangereuse pour la santé. Faudrait une campagne contre ça aussi. Elle viendra. Toute aberration trouve preneur et la chasse aux sorcières ne fait que commencer. On vous en bricolera, des sorcières, tout plein un beau panier de crabes, à transmission de virus, bretelles de sondages galopants et données scientifiques en guise de moustaches. Il y a des médias pour ça. Ayez confiance, heureux connards, les vertueux veillent et subventionnent. Ça viendra. Il y a toujours des partants pour l'enculage à sec. [...]
(Chapitre XIV.)
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Recueil «Ovation»
Planète rebelle, 1999.

  Paru en octobre 1999 aux éditions Planète rebelle (Montréal).

      Il s'agit d'un recueil regroupant trois de mes nouvelles : «Exeat» et «Exanoïa», précédemment parues dans la revue Imagine (Québec, 1994 et 1997), et «Ovation», qui fait partie de SOL : Anthologie permanente de la science-fiction francophone (Montréal, éditions Logiques, 1991).

    Ce qu'en pense la critique

    Alix Renaud mène son histoire avec beaucoup de brio, un peu comme un suspense et sans abuser des gadgets qui encombrent beaucoup de romans d'anticipation [...] Mais c'est surtout leur solide construction qui fait la qualité des trois nouvelles réunies dans ce recueil et qui avaient paru déjà dans des revues. Elles méritaient cette seconde vie.

Réginald MARTEL, LA PRESSE,
Montréal, 21 novembre 1999.
   À la fois insolites, complexes et bien menées, les histoires contenues dans ce bouquin auraient pu donner lieu à d'excellents romans [...] La plume d'Alix Renaud est précise, colorée et vive. L'écrivain sait bâtir des mondes cohérents, où l'insolite n'empêche pas la nature humaine de transparaître dans sa nudité instinctive. Sa prose se lit l'œil aux aguets, dérouté mais attiré, happé par ces mondes autres qui ressemblent parfois tant au nôtre.
Raymond BERTIN, VOIR, Montréal, 10-16 février 2000, p. 50.

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Illustration de «SOL» On reconnaît dans Exanoïa le style d'Alix Renaud : des personnages
très typés, proches de la caricature, un ton toujours prêt à déraper
dans le burlesque, une écriture simple qui vise d'abord l*efficacité.
Le récit est rondement mené et ne déçoit pas.


                                          Claude JANELLE, L'Année de la science-fiction
et du fantastique québécois,

Montréal, éditions Logiques, 1994.

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      Extrait
Lettrine («A») a paranoïa, vous connaissez?

Il me fixait avidement de ses gros yeux injectés de sang. Je crois avoir fait oui de la tête.

      -- Eh bien, c'est exactement ce qui est arrivé!... Exactement! Exactement!...

     Il jaillit de son fauteuil et pointa sur moi un index crochu et tremblant. Sa voix se fit hystérique.

      -- Paranoïa!... Exactement!

     Je reculai d'un pas.

      -- Exanoïa!... Paractement!... Exanoïa!... Paractement!...

     Sa voix se brisa. Il se prit la gorge à deux mains, comme s'il avait voulu s'étrangler, puis il tomba à genoux devant moi et se mit à hoqueter :

      -- Je dirai tout!... Je dirai tout!...
      -- Laissez-le, maintenant, chuchota l'infirmière à mon oreille.

     Je soupirai. C'était invariablement la même chose. Une pauvre amorce d'entretien chaque matin. Un homme apparemment sain d'esprit me recevait d'un joyeux «Hello, boy!»... Mais c'était un fou, une loque pitoyable, que je quittais environ trois minutes plus tard.

      -- Ça va aller, professeur. Ça va aller, assurait la garde-malade agenouillée près de Claxton.

     Il pleurait, maintenant, le savant professeur. Il bavait dans sa barbiche grisonnante. Ses lèvres tremblaient, ses yeux rouges tournaient à vide dans leurs orbites. Ses mains se crispaient convulsivement sur le cou, sur l'épaule, sur la poitrine de la jeune femme.

     Elle, résignée, l'aidait à se relever, l'encourageait à faire un pas, puis un autre. L'homme s'écroulait enfin dans son fauteuil, esquissait un sourire à mon intention et récitait d'une voix monocorde :

      -- Repentigny s'est repenti!... Desormeaux n'est plus, désormais!... Giguère ne gigotera plus!... Plus de cabane à sucre pour Cabana!...

     Il marqua un temps bref avant d'exploser :

      -- On ne m'aura pas, moi!... Je dirai tout!... Moi, Claxton, ha! ha!... je n'ai pas fini de claxtonner, ha! ha! ha!...

     Je sortis en hâte de la chambre. Le rire démentiel de Claxton... S'il pouvait enfin le dire, ce fameux tout!

     Loin de m'habituer aux crises du professeur, j'appréhendais chaque jour davantage l'entrevue du lendemain. S'il pouvait enfin le dire, ce tout! On le saurait enfin, bon sang! pourquoi toute l'équipe s'était suicidée!... Sauf Claxton, bien sûr.

     À peine trois minutes d'entretien chaque jour! Deux semaines que cela durait!

      -- Si je ne me suis pas suicidé comme les autres, m'avait-il déclaré la semaine précédente, c'est tout simplement parce que je suis athée.

     Explication lumineuse, en vérité!

     Lui avait choisi la folie. Une manière comme une autre de survivre, je l'avoue. Ce n'était donc pas rien. Mais encore fallait-il que ce survivant pût aider à comprendre, sinon à reconstituer le drame. Tel n'était pas, du moins à brève échéance, le cas du professeur.

     Je me mis en marche, longeai l'interminable couloir aux murs blancs qui menait au poste de garde. Là, deux infirmières anonymes se payaient un brin de jactance. Elles levèrent les yeux avec ensemble à mon approche.

      -- Le docteur Dubé n'aurait-il pas laissé une enveloppe à mon nom?
      -- Ah! fit la plus jeune. Vous êtes monsieur Trottier?
      -- C'est bien cela...

     Je faillis ajouter que je n'avais pas fini de trotter. L'humour de Claxton serait-il aussi contagieux que douteux?
(«Exanoïa», chapitre I.)

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Extrait

(roman inachevé, donc inédit)
 

PROLOGUE

Lettrine («A»)ertains ont pu croire à un canular.

      Les deux annonces avaient paru côte à côte, le même jour et dans la langue qui convenait, dans The Globe & Mail, à Toronto, et dans La Presse de Montréal.

      La première disait :

                 CONNAISSEZ-VOUS LARRY,
                  L'HOMME QUI N'A JAMAIS EXISTÉ?
                  Il est né à Toronto, à l'âge de cinquante-deux ans, au cours des années soixante-dix.
                  Si vous le connaissez ou savez au moins de quoi il retourne, veuillez nous laisser un message...


      La seconde, un peu plus claire, semblait la compléter :

                  RECHERCHONS pour expérience scientifique hommes et femmes possédant bonne
                 culture générale et s'étant un peu intéressés au spiritisme (mais sans connaissance
                 approfondie du domaine). Travail bien rémunéré. Laisser message...


      Chacune était suivie de deux numéros de téléphone à l'indicatif de Toronto et de Montréal.


CHAPITRE I

Lettrine («A»)élanie était orpheline depuis l'âge de sept ans. Elle avait été recueillie par une vieille tante célibataire, ingambe, généreuse et bravache, qui répondait au nom de Clémence. À vrai dire, les liens de parenté réels unissant Clémence à sa famille n'avaient jamais été précisés. Mélanie, qui l'appelait tout de même ma tante, grandit près d'elle à la campagne, non loin de Vaudreuil. Elles vivaient tant bien que mal d'un chèque reçu chaque mois du gouvernement et du peu d'argent qu'avait rapporté la vente d'une terre en friche depuis belle lurette. Clémence trouvait malgré tout moyen de venir en aide aux pauvres et de contribuer aux bonnes œuvres de la paroisse. Elle possédait une chatte blanche largement tachetée de noir et de brun.

      La vieille dévote mourut un matin d'automne, à l'âge de quatre-vingt-seize ans, en arrosant ses plantes. Revenant de l'école pour dîner, Mélanie trouva sa mère adoptive encore debout, appuyée contre le piano dont personne ne jouait plus, son petit arrosoir de plastique à la main. La chatte Philomène miaulait aux pieds de la morte. Lors des funérailles auxquelles assistait presque tout le village, sa seule famille, le prêtre avait pris un air inspiré pour conclure ainsi sa brève oraison : «Elle est morte comme elle a toujours vécu : debout!» Il y avait eu quelques sanglots et des reniflements, puis Clémence avait été portée en terre.

      Mélanie avait alors dix-neuf ans.

      Sous prétexte qu'il fallait laisser l'esprit de la morte déserter peu à peu la maison mais en réalité pour ne pas la laisser seule, on avait hébergé Mélanie ici et là, chez l'un ou chez l'autre, pendant une dizaine de jours. Au cours de la première nuit qu'elle passa enfin dans la demeure qui lui revenait de droit, Mélanie fut tirée de son sommeil par les miaulements affolés de Philomène. Elle alluma la lampe de chevet et regarda autour d'elle. Rien. Elle allait quitter son lit quand elle se souvint : elle avait elle-même tué la chatte à coups de pelle le lendemain du décès de Clémence, puis enfermé le corps dans un sac de toile et balancé le tout aux ordures. Elle éteignit sa lampe de chevet et se recoucha.

      Moins d'une minute plus tard, Philomène miaula de nouveau, sur un mode déchirant, au beau milieu de la chambre. Mélanie bondit et fit de la lumière. Sur le plancher, à quelques pas du lit où elle s'était vivement redressée, une flaque de sang rouge et fumant grandissait à vue d'œil. Un frisson la parcourut, puis elle se mit à trembler...

      Elle devait surtout garder de cet incident le souvenir de son corps glacé, ramassé en un cri d'entrailles cinglant dans la nuit. Recouvrant les sens dans une chambre du couvent, elle apprit qu'on l'avait retrouvée évanouie, deux jours plus tôt, dans la cour du presbytère, les mains tachées de sang. On avait fait venir le médecin, les religieuses l'avaient veillée. Elle pria qu'on voulût bien l'héberger quelques jours, n'importe où, le temps de vendre la maison où elle n'entendait plus mettre les pieds. Elle ne dit rien de ce qui s'était passé. Sa dépression passagère fut mise sur le compte de la douleur. Après tout, ce n'était pas rien que de perdre sa mère deux fois!

      Tout fut réglé très vite, et Mélanie prit l'autobus pour Montréal, au grand dam des religieuses qui avaient cru pouvoir lui refiler une vocation. [...]



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