Il y a belle lurette que les artistes se regroupent, consolident leurs ressources et leurs énergies pour mieux survivre et pratiquer leur art. On pense aux ateliers collectifs dans le domaine de la gravure par exemple, ou chez les peintres, sculpteurs et vidéastes, ou encore aux confréries d'artistes, de toutes disciplines, qui s'assemblent autour d'un thème qu'ils explorent chacun à leur manière, ces projets conduisant à des expositions et parfois à des échanges avec des artistes étrangers. Les dossiers régionaux parus dans ESSE depuis quelques numéros en ont rapporté plusieurs exemples.

Ces réalisations, menées souvent avec les moyens du bord (à défaut de subventions) et auxquels supplantent d'innombrables heures de collaboration et de bénévolat - ainsi que les sous des artistes eux mêmes -, redonnent confiance en la capacité de M. et Mme Tout le monde, artistes et amateurs, à faire bouger les choses d'une façon positive, malgré le marasme économico politique dans lequel nous sommes plongés.

Un cas qui illustre à merveille l'ampleur des répercussions que peut engendrer une telle détermination à «faire bouger les choses» est l'exposition vente aux enchères, Femmes artistes cubaines, tenue en mars avril 1996 au Centre interculturel Strathearn, à Montréal. Il en a été question dans le dossier du no 30 (ESSE, automne 1996), intitulé «Les arts et la liberté d'expression à Cuba : une optique "révolutionnaire"».

Les nombreuses retombées de cette exposition justifient qu'on s'y attardent à nouveau et, contrairement à ce que l'on peut lire d'habitude dans la presse savante et populaire sur les événements en arts, le compte rendu que voici tentera non seulement de brosser un portrait des «faits» (c. à d. des événements), mais aussi de tirer une «radiographie» du réseau de liens, recoupements et influences qui ont rendu le tout possible.

Sous la grille d'un vulgaire potinage se révélera alors le type de trame humaine que présupposent les interactions même les plus «songées», comme quoi tout intérêt, toute passion loge d'abord et avant tout à l'enseigne de l'expérience la plus subjective, ce que, souvent, négligent d'avouer les discours pointus.

L'exposition tenue au Centre interculturel Strathearn1 s'inscrit dans cette réalité. Fruit d'une idée qui a germé entre trois amies, la Québécoise Nicole Geoffroy, amateure d'art et psychologue de son état, en vacances à Holguín, à Cuba, et deux artistes de Holguín, Magalys Reyes Peña et Madelín Tamayo Ricardo, l'événement voulait venir en aide à l'hôpital psychiatrique de jour Jael Nienes Casas, de Holguín. Malgré son titre (Femmes artistes cubaines), l'exposition regroupa, dans un esprit de solidarité inter sexes (un peu mêlant pour le visiteur toutefois), des œuvres - dessins, toiles, estampes - de huit femmes et de quatre hommes, tous artistes à Holguín. Compléta le tout une sélection de livres d'artistes également faits par des artistes de cette ville.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'exposition mobilisa les énergies de quantité de personnes, tant à Holguín qu'à Montréal. On reste bouche bée devant l'étendue de la liste des collaborateurs qui comprend gouvernements, organismes et individus2.

Bien que le volet encan (auquel des artistes québécoises devaient participer) n'ait pas fonctionné à cause de difficultés sur le plan de la promotion, l'événement atteignit ses buts, semble t il, grâce à une généreuse collecte de matériel au profit de l'hôpital - qui manquait de tout.

Pour les artistes cubains y participant, les retombées les plus immédiates furent la vente de quelques œuvres à des collectionneurs. Vendre un tableau 150 $ CA quand un salaire mensuel moyen à Cuba frise les 10 $ US ou 15 $ US représente une fortune. En dehors des considérations monétaires, ces quelques ventes leur permirent de laisser des traces de leur passage.

María de los Angeles Vidal Martínez et Ortelio Ladrón de Guevara vendirent même des livres d'artiste à la Bibliothèque nationale du Québec, à Montréal, qui fit, pour eux, une entorse exceptionnelle à sa règle de n'acheter que des œuvres d'artistes québécois. Le livre d'Ortelio Ladrón de Guevara, Poésie d'auteures québécoises, s'imposait aux collections de la BNQ par son sujet. Pour l'artiste, cette acquisition était d'autant plus intéressante que les pages de son livre sont incrustées des nervures de feuilles d'arbre. Cette œuvre fragile n'allait pas survivre à moins d'être conservée dans des conditions climatiques idéales, ce que peut garantir la BNQ.

Quant à María de los Angeles Vidal, son livre a été jugé irrésistible, de dire Sylvie Alix, la responsable des livres d'artiste à la BNQ, qui y voit un exemple typique et exceptionnel de l'art graphique de l'Amérique latine. La qualité supérieure du papier fait main (à Holguín) de ces livres a été un autre facteur qui a justifié l'entorse faite à la règle de la BNQ concernant les achats.

Mais les plus marquées par cette aventure au Strathearn furent les deux organisatrices cubaines, Magalys Reyes et Madelín Tamayo. Ayant toutes deux obtenu la permission de voyager à l'extérieur de leur pays (pour la première fois chacune), elles accompagnèrent les œuvres jusqu'à Montréal, et y séjournèrent pendant toute la durée de l'exposition, soit un mois, des collaborateurs québécois se chargeant de les héberger chez eux.

Parmi leurs nouvelles connaissances, deux artistes, Claire Lemay et Johanne Proulx, fondatrices et directrices de l'atelier de gravure Le Zocalo, à Longueuil, les invitèrent à travailler au Zocalo. Un vernissage maison organisé à l'atelier pour appuyer le projet réalisé au Centre interculturel Strathearn souligna ce début de collaboration.

Très impliquées dans les arts à Longueuil, Claire Lemay et Johanne Proulx travaillent l'estampe depuis une dizaine d'années. Les deux détiennent un baccalauréat en arts plastiques de l'UQAM et c'est en 1992 qu'elles fondaient Le Zocalo, un atelier de gravure qui a le mandat de fournir aux artistes professionnels de la région un lieu d'expérimentation, tout en offrant des ateliers d'art thérapeutique aux personnes souffrant de problèmes de santé mentale.

Non seulement les deux artistes ont elles reçu une formation universitaire en pédagogie, mais Johanne Proulx a complété sa maîtrise en art thérapie à l'Université Concordia. Outre au Zocalo, elle exerce sa profession à la Gran'Cheminée, à Pointe aux Trembles, un atelier d'art thérapie qui s'adresse aux adultes ex psychiatrisés, et elle a travaillé à l'atelier d'art brut de l'hôpital Louis H. Lafontaine. Ces deux derniers ateliers, dirigés par Lorraine Palardy, relèvent de la Fondation pour l'art thérapeutique et l'art brut du Québec (FATABQ), dont Lorraine Palardy est également la directrice générale.

Lorraine Palardy, c'est aussi la directrice de l'ancienne Galerie Palardy (Saint-Lambert et Montréal), et l'un des membres du jury de l'exposition Les Femmeuses, que parraine Pratt & Whitney Canada, à Longueuil. (On en reparlera.)

Au Zocalo, Magalys Reyes et Madelín Tamayo rencontrèrent la graveure Talleen Hacikyan, membre depuis 14 ans de l'Atelier Circulaire, à Montréal. Cette dernière donnait un stage en gravure à l'atelier de Longueuil. En retour, Talleen invita Magalys et Madelín à travailler à l'Atelier Circulaire, un atelier de haut niveau qui jouit des services d'un imprimeur professionnel.

De fil en aiguille et d'amies en amis, le cercle des cubanophiles s'élargit autour des deux artistes cubaines et plusieurs projets d'échanges et de collaborations commencèrent à prendre forme. L'occasion trouvée : la Fiesta de la Cultura Iberoamericana qu'organise annuellement, en automne, le centre d'art Casa de Iberoamérica, à Holguín. Événement d'envergure, la Fiesta s'impose comme un lieu de rencontre obligé pour le monde culturel de l'Amérique latine, de l'Espagne et du Portugal qui y délègue des gens des arts visuels, de la littérature, du théâtre, du cinéma et de la musique. Colloques et spectacles ont lieu du matin au soir, et d'une année à l'autre, certains pays sont mis en vedette; en 1996, allaient être signalés la Catalogne et l'Argentine.

Grâce aux liens nouvellement formés, notamment avec Magalys Reyes qui servirait de première intermédiaire, Talleen Hacikyan, d'une part, prépara une exposition collective d'œuvres faites par les membres de l'Atelier Circulaire, destinée à la Casa de Iberoamérica. Pour l'atelier, ce projet s'ajoutait à d'autres du genre, les membres participant à deux expositions collectives de type international par année, qui s'organisent à la suite de contacts que les membres cultivent individuellement.

Du côté du Zocalo, le projet se dessina comme suit : Lorraine Palardy agirait en tant que commissaire d'une exposition à deux volets. Le premier allait se dérouler à Holguín dans le cadre de la Fiesta de 1996. Y prendraient part, Claire Lemay, Johanne Proulx, Talleen Hacikyan, intégrée au groupe du Zocalo, le caricaturiste YAYO (Diego Herrera, époux de Talleen), Édouard Lachapelle, enseignant à l'atelier Gran'Cheminée et adepte d'art postal, et Jean Brodeur, professeur d'art à la retraite du cégep [Édouard Montpetit ?], à Longueuil.

Également du nombre, le réalisateur indépendant Martin Duckworth, bien connu à l'ONF pour ses documentaires à saveur sociale, qui avait tourné deux documentaires sur l'art thérapie dans les ateliers de la FATABQ : Les yeux du cœur (1994) et Le passage à l'art (1995). Son but : filmer quelques notes pour un éventuel documentaire sur le rapprochement entre les artistes de Longueuil et de Holguín3.

Le second volet du projet du Zocalo se déroulerait à Longueuil, alors que les artistes participant au premier volet exposeraient avec des artistes de Holguín, question de créer une réciprocité. On inviterait aussi quelques artistes de Holguín à venir à Longueuil au moment de cette exposition.

Une fois les énergies concertées, le groupe du Zocalo (moins Jean Brodeur, mais avec Talleen Hacikyan représentant également l'Atelier Circulaire) se livra aux préparatifs d'un voyage à Holguín - aux frais de chacun, faut il le souligner. Comme prévu, le voyage effectué du 20 au 30 octobre 1996, coïncida avec la Fiesta de la Cultura Iberoamericana.

Sur place, ils retrouvèrent Magalys Reyes, alors directrice d'un atelier de fabrication de papier artisanale, le Taller de Papel Manufacturado a la Mano de Holguín, mais non pas sa compagne au Centre Strathearn, Madelín Tamayo, parce que celle ci s'était expatriée à Miami à la toute fin de son séjour à Montréal.

À Holguín, les artistes du Zocalo participèrent, toujours dans le cadre de la Fiesta, au Salón Internacional de Artes Visuales, en exposant des œuvres au Taller de Papel Manufacturado (peu après, les autorités fermèrent l'atelier : devenu lieu de trop de rencontres?). En plus, Talleen Hacikyan, qui avait apporté avec elle les œuvres de l'Atelier Circulaire, présenta celles ci à la Casa de Iberoamérica, exposition inaugurée par un vernissage.

D'autres échanges comprirent la participation à des séances de fabrication de papier au Taller de Papel et la visite d'un atelier de gravure, le Taller de Grabado de Holguín, dirigé par le maître-graveur Emilio Chiang Fernandez. Notons que la pénurie de papier de toutes sortes, à Cuba, vu l'embargo, confère une urgence particulière à cette production artisanale (qui est de très haute qualité, selon Sylvie Alix, de la BNQ). Autre détail intéressant : depuis que les autorités ont fermé l'atelier de papier, ce sont les membres de la famille de Magalys qui fabriquent le papier, son père notamment.

Côté art thérapie, des contacts fructueux ont pu se faire avec la Faculté des sciences médicales de Holguín qui exposa dans ses locaux des œuvres d'art brut réalisées dans les ateliers de la FATABQ et au Zocalo. Claire Lemay, Johanne Proulx et Édouard Lachapelle organisèrent aussi le premier atelier d'art brut à Cuba, avec les patients de l'hôpital de jour Jael Nienes Casas, expérience dont Johanne et Lorraine Palardy rendirent compte devant les participants à un colloque de psychiatrie, la VI Jornada Provincial de Psiquiatría, qui se tenait simultanément à Holguín.

Quant à Diego Herrera (YAYO), celui ci profita de son séjour pour rencontrer des dessinateurs, dont l'un présenta par la suite le dossier de YAYO aux organisateurs d'un salon de la caricature qui a lieu à San Antonio de los Baños, en dehors de La Havane. Par l'entremise de ses nouveaux contacts, YAYO put également entrer en communication avec un périodique publié à La Havane, et il prit connaissance d'une nouvelle biennale de la caricature qui allait débuter en Serbie, en 1997. C'était autant de pistes qui porteraient fruit dans les mois à venir.

De retour au Québec, les directrices du Zocalo s'attelèrent à la tâche de préparer le second volet de leur projet.

Entre temps toutefois, une deuxième «génération» d'échanges se produisit. D'une part, début mai 1997, Magalys Reyes et María de los Angeles Vidal (autre exposante au Strathearn) exposaient aux Femmeuses. Dans le passé, Pratt & Whitney n'a pas fait l'unanimité, vu son implication dans le domaine controversé de l'armement, mais les visées humanitaires de l'exposition, dont les profits sont acheminés à des maisons d'hébergement pour femmes et enfants victimes de violence conjugale, avaient de quoi plaire à l'esprit de solidarité des artistes cubaines. Que Lorraine Palardy les connût n'a pu nuire à leurs dossiers, mais l'intérêt de toute cette aventure, c'est justement que chaque cercle de retombées en provoqua d'autres, et ainsi de suite.

À la même date (mai 1997), Talleen Hacikyan et Diego Herrera retournaient à Cuba, plus précisément à La Havane et à San Antonio de los Baños afin d'assister à la Bienale Internacionale del Humor San Antonio de los Baños, qui accueillait des caricatures de YAYO. Ce deuxième séjour coïncidait pour Diego et Talleen avec la VIe Biennale de La Havane, dans le cadre de laquelle Magalys Reyes présentait une exposition solo à la Galería Juan David de La Havane.

Tant attendue, l'exposition du second volet du projet du Zocalo eut finalement lieu en juillet août suivant, grâce à l'apport et l'appui financier de la Société de développement des arts et de la culture (SODAC) de Longueuil, ainsi que de Pratt & Whitney Canada. La SODAC subventionnait déjà Le Zocalo, et les liens que Lorraine Palardy entretient avec Pratt & Whitney ne durent pas non plus nuire au projet. Quoi qu'il en soit, c'est au Vieux presbytère Saint Mark, à Longueuil, centre d'art que dirige la SODAC dans les murs d'un ancien presbytère anglican, que se tint l'exposition.

Pratt & Whitney imprima le catalogue, intitulé comme l'exposition Le Zoc prend le large, alors que la SODAC fournit les services d'une graphiste. Tous les membres du groupe apportèrent une contribution quelconque à la conclusion du projet. Édouard Lachapelle, par exemple, coordonna l'édition du catalogue, pendant que Diego Herrera se chargea de la traduction de certains textes.

Encore que tout n'était pas terminé pour les membres. Restait à recevoir les deux artistes de Holguín. Comme convenu, une invitation avait été faite à deux des hôtes cubains, soit Magalys Reyes, de même que Ronald Guillén Campos, conseiller pour les activités en arts plastiques auprès de la Casa de Iberoamérica et ex directeur du Centro Provincial de Arte de Holguín (Ronald Guillén avait participé au premier projet, au Centre Strathearn). Pour défrayer un peu l'hébergement et les activités des invités, une fiesta fut offerte au Zocalo. Contre le don de 50 $, les amis et amateurs recevaient une estampe originale faite par l'un des membres du groupe.

À la différence de l'exposition présentée au Strathearn, dont les buts étaient purement caritatifs, l'exposition au Vieux presbytère se voulait d'un niveau plus professionnel, résultat d'échanges entre les artistes. La participation de tous au financement des activités s'imposait donc, ainsi que la possibilité, pour les artistes, de toucher cette fois ci le produit de leurs ventes (advenant...).

Sur le plan du contenu, l'exposition au Vieux presbytère Saint Mark avait ceci d'original qu'elle rendait compte de l'historique du groupe et des préoccupations multiples de ses membres. D'abord y figurait une sélection d'estampes faites par ceux ci (Martin Duckworth excepté). Complétaient cette facette, des œuvres réalisées par quatre artistes de Holguín (les deux invités ainsi que Emilio Chiang et María de los Angeles Vidal), auxquelles s'ajouta (heureuse surprise!) Madelín Tamayo, depuis son exil à Miami.

Une deuxième facette était constituée de cartes postales - projet art postal coordonné par Édouard Lachapelle -, tandis qu'une troisième facette regroupait des dessins «art brut» exécutés sous la direction des membres à l'hôpital de jour Jael Nienes Casas ainsi qu'au Zocalo et dans les ateliers de la FATABQ.

L'espace fait défaut ici pour aborder toutes les œuvres exposées. Mais, impression d'ensemble, l'idée de confronter des artistes professionnels à des participants à des ateliers d'art brut s'avéra très astucieuse. Personne ne s'en trouva désavantagé, les productions se confondant, dialoguant sur le plan strict de la facture et de l'expressivité. Le dessin Sufrimiento/Redención (souffrance/rédemption) du patient Enrique Bermúdez Glez, de Holguín, avec ses renvois à l'univers du catholicisme et de la Santería, évoquait même (tout modestement) certaines productions professionnelles actuelles à Cuba, qui se penchent sur les rites religieux hérités des ancêtres africains et espagnols.

Comme si l'art brut avait donné le ton, l'ensemble des œuvres exposées, même le volet art postal, faisait appel à une imagerie plutôt intimiste, certainement très graphique vu la prédominance de l'estampe. Chez les Cubains, aucune thématique qui pouvait porter à la controverse, sinon chez Madelín Tamayo, l'expatriée.

La Crucifixión (1997), de Madelín Tamayo, se révéla être le clou de l'exposition, tant à cause de ses dimensions que de son imagerie. Constituée de 16 photocopies laser encadrées individuellement, mesurant chacune 40 x 33 cm, l'œuvre prenait la forme d'une croix exhibant les mains ouvertes, le visage grimaçant et la plante des pieds de Madelín, captés à même la vitre de la photocopieuse - chacune de ces images cascadant à l'intérieur de la croix dans un tumulte nerveux. Il s'en dégageait un cri d'anxiété, un regard sur la fragilité de l'artiste qu'on associera certes aux péripéties de son aventure récente. À la toute fin d'un séjour d'un mois à Montréal, en 1996, voilà que Madelín Tamayo disparaissait au coin d'une rue du centre ville, emportant avec elle le secret des préparatifs menant à sa fuite, pour aller rejoindre son époux, déjà établi à Miami. On imagine la tension, le doute, la peur qu'elle a dû vivre, puis l'adaptation dans son nouveau milieu, autant d'occasions de «crucifixion» pour quiconque vit des moments aussi dramatiques.

Magalys Reyes, pour sa part, dont des toiles illustraient le dossier du no 30 de ESSE, présenta concurremment quelques œuvres caractéristiques de ses autoportraits, au Zocalo situé dans le voisinage du Vieux presbytère Saint Mark. Moins sujets à interprétation politique que ses œuvres antérieures, ses trois tableaux de la série Durmiente faisaient voir son profil, méticuleusement peint, couché à l'horizontal au bas de la composition. À l'arrière plan de l'un des tableaux, une série d'escaliers à la Escher conduisant nulle part; dans l'autre, des arbres aux branches dénudées, comme nous en connaissons ici l'hiver; enfin, dans le troisième, les eaux d'un bleu profond d'une mer s'étendant jusqu'à l'horizon.

Là où la muse d'un peintre symboliste aurait fermé les yeux pour mieux s'abandonner à la rêverie, ou sombrer dans un sommeil paisible, «Magalys», supposément durmiente ou dormant, reste figée, les yeux résolument ouverts, comme aux aguets, seule sur fond de tracas bureaucratiques kafkaïens, seule dans un paysage glacial et antipathique, seule aux abords d'une mer dont les flots entravent la moindre velléité d'évasion. Commentaires politiques? Ennuis de toutes nos existences? Cauchemars anodins? À nous de déchiffrer.

Ronald Guillén, quant à lui, dont le séjour en sol québécois - son premier à l'étranger - aura été, selon ses propres mots, une longue succession d'hallucinations tant il fut bouleversé par tout ce qu'il vit et entendit -, ses œuvres les plus caractéristiques se trouvaient, dans son cas aussi, au Zocalo, plutôt qu'au Vieux presbytère. Caractéristiques, parce que, dans le cadre de l'exposition tenue au Centre Strathearn, on avait pu voir déjà de ses grandes toiles vivement coloriées, mariant seins et formes géométriques. Sa thématique : la politique des rôles sexuels, par le moyen de l'objectification jouissive de la femme - comme une célébration bon enfant - juxtaposée au machisme cubano industriel, cheminées phalliques projetant leur fumée au premier plan.

Bien que de Cuba il ne fût donc pas question comme telle dans les œuvres des artistes cubains, celles ci pouvaient néanmoins se livrer à une lecture qui en ancrait effectivement leurs racines dans le sol de l'île. Grand jeu du particulier et de l'universel, autant de cercles encore, provoqués les uns par les autres d'où jaillit et par lesquels se construit le sens.

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Plusieurs mois après la fin du projet du Zocalo, des retombées se font encore sentir. Talleen Hacikyan a pris goût à la fabrication artisanale du papier et s'y consacre désormais dans son atelier. De plus, lors de son retour à Cuba avec son époux en mai 1997, elle visita un grand atelier de gravure à La Havane, le Taller Experimental de Gráfica, et entretient l'espoir de pouvoir retourner y travailler un jour.

Diego Herrera (YAYO), pour sa part, qui contribue dorénavant des caricatures à la section humour («Detete») du périodique Juventud Rebelde (jeunesse rebelle) de La Havane, séjournait en octobre 1997 à Belgrade, en Serbie, à l'occasion de la Première Biennale internationale de la caricature qui lui décernait son Grand Prix 1997. (Décidément, tout lui sourit, à ce YAYO!) Ne voulant pas pour autant signifier son appui au gouvernement Milosevic, il avait répondu au thème de la biennale, «Le sourire du vainqueur», par un dessin dénonçant de façon humoristique la répression policière - critique de l'État qui n'échappa pas à l'association d'artistes qui avait organisé l'événement. YAYO n'a pas eu connaissance de sanctions apportées aux organisateurs à la suite de l'attribution du Grand Prix à sa caricature, mais il raconte comment l'œuvre fut substituée «par erreur» dans un journal de Belgrade à une photo montrant un dignitaire de l'État recevant un honneur quelconque. Sous le dessin parut le bas de vignette original! Et à Belgrade, le caricaturiste de retrouver des œuvres, également primées, de dessinateurs cubains. Juste retour des choses!

En ce qui concerne Martin Duckworth, celui-ci continue d'affiner son projet de documentaire sur les artistes de Longueuil et de Holguín. Son scénario, retravaillé, circule dans les officines de l'ONF, dont il espère du financement. Gaspar Quintano, du Centre for Developing Area Studies à l'Université McGill, et autrefois de La Havane, lui a servi de conseiller. Une composante musicale s'est greffée au film grâce à l'apport de musiciens cubains établis à Montréal. Dès que le financement sera assuré, il compte retourner à Holguín avec Claire Lemay et Johanne Proulx pour les fins du tournage. Il aimerait aussi ramener Magalys Reyes à Montréal pour filmer quelques séquences et se rendre à Miami interviewer Madelín Tamayo. Projet à suivre...

De nouveaux joueurs ont également fait leur entrée dans le monde des échanges artistiques Holguín Montréal, prenant en quelque sorte la relève du groupe de Longueuil. La Montréalaise Marie Josée Lévesque découvrait Cuba selon son propre itinéraire lorsque leurs chemins se sont croisés lors de la Fiesta de la Cultura, à Holguín, en octobre 1996, justement. Étudiante en cinéma à l'UQAM, Marie Josée Lévesque avait fait un stage en cinéma à La Havane par l'entremise de l'organisme Alternatives. Insatisfaite de ce stage, trop lourdement politique et partisan à son goût, elle avait dirigé sa curiosité vers l'École de cinéma de Holguín en août 1996. À la suite de ce contact, les professeurs de l'École l'invitaient à participer au festival de l'audio-visuel Imago, tenu dans le cadre de la Fiesta de la Cultura. Elle retourna donc à Holguín en octobre suivant, emportant dans ses bagages sept vidéos de créateurs québécois, en plus d'un court métrage qu'elle avait elle-même réalisé en 1994-1995, Aventure dans l'ombre, un documentaire qui brosse le portrait d'un jeune handicapé visuel, en voyage en Gaspésie.

Par ailleurs, s'étant fait des amis à Holguín, notamment le pianiste de jazz Yoël Díaz Avila, la vidéaste songeait à créer une plateforme quelconque qui favoriserait les échanges culturels entre les deux villes. L'art comme prétexte à la découverte, à la solidarité. Sa rencontre avec le groupe de Longueuil lui permit de consolider les forces, voir comment ses efforts pouvaient bénéficier des leurs. Au cours de ces discussions, se précisa son projet de créer la fondation SolidArte (entité strictement apolitique).

Marie Josée Lévesque et Yoël Díaz fondèrent dès lors une galerie d'art pour les artistes de Holguín dans un hôtel pour touristes, et mirent sur pied un comité de travail local réunissant des intervenants des divers milieux culturels. Arts visuels, musique, danse, théâtre... sont représentés.

De retour à Montréal, il restait à Marie José de trouver l'astuce qui lui permettrait de faire entrer Yoël Díaz au pays. Il semble que la voie des relations personnelles ne suffit pas. Cette astuce, elle l'avait dans son sac. En effet, membre du conseil d'administration d'Oxy-Jeunes, un organisme qui produit le Festival Créations Jeunesse, auquel elle participe depuis dix ans, Marie Josée Lévesque réussit à faire inviter Yoël Díaz à venir donner des ateliers de percussion dans le cadre du festival, à l'automne de 1996, plan qui sourit immédiatement aux autorités cubaines. Depuis, le pianiste, collaborateur à SolidArte, renouvelle son visa.

Marie Josée Lévesque jongle avec des rêves «à l'infini» pour SolidArte. Cela touche à la vidéo, aux arts plastiques, au théâtre, à la danse... activités qui seraient coordonnées par un secrétariat permanent à Montréal. La Ligue nationale d'improvisation veut collaborer, dans l'espoir de percer ainsi le marché latino américain. Et il y a cette troupe de danse actuelle que Marie-Josée aimerait faire inviter ici.

À Montréal, Yoël Díaz s'est entouré de sept ou huit musiciens, quelques Québécois d'origine, amateurs de Cuba, d'autres d'origine cubaine, comme lui, ou d'origine uruguayenne et amérindienne, tous compositeurs. Le groupe s'organise, précise son répertoire. Martin Duckworth a même pressenti le pianiste pour créer la musique de son documentaire.

Au moment de la rédaction de cet article (octobre 1997), Yoël Díaz vient de présenter un spectacle à l'Union française, rue Viger, à Montréal, pour appuyer SolidArte qui sera présent à l'édition 1997 de la Fiesta de la Cultura Iberoamericana, à Holguín. Le groupe comprendra cette fois ci Marie Josée Lévesque et trois autres créateurs montréalais, dont l'un qui travaille au programme anti suicide Action Vie, mis sur pied par l'organisme Oxy-Jeunes (cet organisme œuvre auprès des adolescents âgés de 12 à 18 ans). Marie Josée, qui donnera une conférence sur les (dures) conditions de production des jeunes cinéastes québécois, emportera aussi des films faits par des étudiants en cinéma à l'UQAM, dont un court métrage réalisé par René Azcuy, autrefois critique d'art à La Havane.

Et Marie-Josée Lévesque d'espérer retourner à Holguín en mai 1998 avec un groupe (invitation à tous!) pour le festival artistique Romerías de Mayo, qui privilégie les traditions et le folklore... À chaque voyage, la vidéaste rapporte des œuvres des artistes de Holguín, en vue d'organiser une exposition de leurs œuvres à Montréal - projet qui pourrait se réaliser au courant de 1998.

Le dossier reste ouvert, quoi, et comment! Et tout ça parce que quelques amateurs d'art et quelques artistes ont bien voulu s'intéresser à ce qui se passe autour d'eux, de l'autre côté de leurs clôtures immédiates, se sont donné la peine (et le plaisir) de se lancer à la découverte, ont brassé mer et monde pour se donner des projets et les réaliser. Tout ça parce que d'autres ont pris la relève, se lançant à l'aventure à leur tour. Chez les artistes, certains voudront attendre que les grandes institutions officielles s'intéressent à eux, mettront tous leurs espoirs dans cette attente, courtiseront, soupireront. Si cette reconnaissance doit venir, soit, mais autrement, là ne paraît pas la meilleure voie pour s'affirmer et s'épanouir. Rêver, imaginer, se rouler les manches et collaborer, voilà la stratégie par laquelle tout commence.


Encadré
ARMANDO MARIÑO

Parmi les œuvres qui illustraient le dossier Cuba (ESSE, no 30), celles de José Armando Mariño étaient certes les plus étonnantes. On se souviendra de ses tableaux, à la facture méticuleuse, mettant en jeu des symboles des régimes communistes russe et cubain. Bien que ces toiles aient été exposées de façon quasi clandestine - dans une galerie privée de la Vieille Havane -, en janvier 1996, l'artiste, né en 1968, n'était pas un inconnu sur la scène artistique cubaine.

En 1991 et 1994, il avait pris part à des expositions collectives organisées dans le cadre de la très officielle Biennale de La Havane (éditions IV et V) et, en 1995, il avait obtenu le second prix de peinture au non moins officiel Primer Salón de Arte Contemporáneo Cubano, tenu au Museo Nacional, Palacio de Bellas Artes, à La Havane. L'un de ses tableaux, Relato sobre el fín de la utopía (récit sur la fin de l'utopie), était même reproduit dans les pages de la tout aussi officielle revue La Gazeta de Cuba (janvier février 1996), organe de l'Unión de Escritores y Artistas de Cuba.

On pourra se surprendre de cela, parce que le commentaire véhiculé par ses toiles, sans être aussi acerbe que celui de certaines de ses toiles qu'il exposa «privément», touchait néanmoins un sujet délicat, la fin de l'utopie. Pas besoin d'être malin pour faire le lien avec la grande utopie communiste qui s'écroula en l'ex Union soviétique, surtout que le tableau d'Armando Mariño comportait un Centaur percé des drapeaux nationaux et immobilisé au milieu d'un paysage typiquement cubain.

Liberté d'expression? Ou contrôle déguisé, exercé par l'État qui «garde à l'œil» en permettant une reconnaissance officielle? C'est là tout le jeu du chat et de la souris, quasi insondable pour nous dans nos sociétés de laisser faire néo libéraliste.

Armando Mariño, cependant, n'a pas été éclipsé, loin de là. Serait ce pour faire mentir ceux qui auraient pu le craindre sous surveillance? Ou serait ce que le régime doit mieux solliciter ses meilleurs artistes, maintenant que tant d'entre eux ont abandonné l'île? Qui sait? Toujours est il qu'en 1996 et 1997, Armando Mariño participait à des expositions collectives en République Dominicaine, en Colombie, en Russie, en Espagne et en Belgique, et au printemps 1997, il avait droit à un solo lors de la Vo Biennale de La Havane (Magalys Reyes Peña exposait en solo dans le cadre de la même biennale). Et, peu après (en mai juin 1997), il participait, en presque vedette, à une exposition d'œuvres d'artistes cubains, tenue à Toronto. Intitulée Hidden Art of the Revolution: Contemporary Cuban Art, l'exposition était l'initiative d'une historienne de l'art établie à Toronto, Pari Nadimi. (Passionnée de Cuba, celle ci allie art et commerce par l'entremise de son entreprise, Sintiempo Fine Arts Inc., et de sa galerie qui porte son nom.)

L'exposition de Pari Nadimi se voulait la plus grande expo d'art cubain contemporain qui ait eu lieu au Canada. On n'a peine à le croire, avec les quelque 70 œuvres que l'exposition contenait de plus de 30 artistes, tous vivant à Cuba. Malgré l'exode des artistes, survenue depuis les années 80, dont les œuvres étaient par le fait même exclues de l'exposition, celle ci offrait un coup d'œil assez complet des divers courants et symbolismes qui caractérisent l'art cubain actuel.

Armando Mariño y faisait belle figure avec un grand tableau typique de sa manière (facture traditionnelle maîtrisée, jeu de symboles). À prime abord, Recursos periféricos (Alberto Durero) (recours périphériques (Albrecht Dürer)), que le Toronto Star reproduisit sur toute la couverture de son cahier culturel, semblait moins critique de la cubanité que ses œuvres antérieures. À regarder l'œuvre de plus près, toutefois, on se rendait compte que cette représentation d'un Noir en haillons tenant l'un des célèbres autoportraits de Dürer, comme s'il cherchait à le vendre à quelque touriste de la même façon que les artéfacts africains à ses pieds et accrochés à des poteaux de chaque côté de lui, référait à l'un des grands sujets tabous de la société révolutionnaire cubaine, soit la place accordée aux citoyens d'origine africaine.

Malgré le discours officiel proclamant l'égalité sociale de tous les compañeros, le régime n'a pas toujours brillé sur le plan de l'intégration des Noirs dans les hautes sphères du pouvoir. C'est un reproche qu'on lui a souvent fait, qui accuse un racisme hérité des générations passées et dont le Noir Mariño sait sans doute quelque chose. Le tableau joue donc sur les perceptions suivantes : le Noir qui s'affirme «Être pensant» tout autant que cet homme de la Renaissance par excellence, Dürer, et qui paradoxalement - période économique spéciale oblige - s'apprête à en vendre le symbole, réduit, comme ses propres artéfacts les plus précieux, au statut de simple bibelot.

Moins «choquant», à première vue, que certaines autres de ses œuvres, le tableau d'Armando Mariño exposé à Toronto s'inspirait tout de même d'une pratique de la critique sociale qui identifie celui-ci. Il reste à voir si à force de reconnaissance par les pouvoirs officiels de son pays, et de reconnaissance à l'étranger, l'artiste conservera son mordant.