INTRODUCTION

Notre but est de faire l'étude du fonctionnement d'un ensemble d'œuvres bidimensionnelles, tridimensionnelles et sonore, intitulé Black & White to Full Color, que l'artiste Suzanne Gauthier présentait à la Galerie Articule de Montréal du 30 janvier au 17 février 1985.

Sans en faire la structure de notre essai, nous utiliserons comme système sous-jacent les trois étapes de l'acte interprétatif proposé par Panofsky, procédant d'une description du corpus (ou ensemble étudié) à l'interprétation de son contenu.

Dans un premier temps, nous étayerons les concepts panofskiens du motif et de l'image par les données d'une sémiologie de l'objet d'art élaborée sur le modèle linguistique (Saussure). Nous serons ainsi amenés à considérer les images constituant le corpus comme des signes, ou unités significatives, et l'ensemble des images, ou signes, comme un système associatif.

À la suite de Peirce, Morris et Eco, qui ont traité des catégories de signes (icône, indice et symbole) et de leurs caractéristiques, nous aborderons plus particulièrement la problématique de l'iconicité et de l'encodage, découvrant Au-delà de l'analogie, l'image1 (du moins sa possibilité). Au-delà de la mimésis (Platon), l'heurésis.

Dans un deuxième temps, nous serons en mesure de poser sur le corpus un regard discursif (pris dans le sens d'une narrativité) qui nous permettra de constater la pluricité des significations de l'ensemble, celui-ci opérant comme système symbolique et métaphorique.

Toute sémiologie devant conduire à une étude du contrat social (Saussure), vu la conventionnalité du signe, son arbitraire, nous tracerons un bref historique de l'utilisation du chien comme motif figuratif, y découvrant trois grands courants, ou utilisations, dans le but de cerner d'une part la correspondance entre le corpus et son contexte socioculturel, et d'autre part l'originalité manifeste. Ce faisant, nous espérerons satisfaire Panofsky, tant soit peu, et à sa suite Bourdieu, pour qui l'œuvre d'art, signe, est symptomatique d'un habitus, d'une expérience collective.

Depuis Freud, la sémiotique renvoyant au sujet cartésien, la sémiologie au sujet créateur, nous effleurerons aussi le concept de la subjectivité pour nous arrêter au contenu autobiographique du corpus.

Ayant considéré le fonctionnement du corpus comme système de signes et analysé son contenu, nous aborderons en troisième et dernier lieu la problématique de sa présentation matérielle (dynamique de l'installation), c'est-à-dire que nous nous pencherons sur la valeur expressive des éléments non mimétiques constitutifs des objets-signes (Schapiro) dont est composé le corpus.

Description du corpus Black & White to Full Color

Retenant la conception panofskienne du motif comme étant une configuration, un pourtour, une délinéation qui cerne un contenu d'ordre symbolique, et l'image comme étant l'ensemble d'un système représentatif (l'œuvre d'art visuel) pouvant, en l'occurrence, être constitué de plusieurs motifs, il nous est possible, tout en mêlant un peu cavalièrement les deux premières étapes de l'acte interprétatif proposé par Panofsky (la description pré-iconographique et l'analyse iconographique2) de procéder à la description suivante du corpus étudié.

Tel qu'il se montre (se montrait) à l'interprétant (le regardant), ce corpus intitulé Black & White to Full Color offre à voir au mur de droite, en entrant dans le lieu d'exposition, une structure rectangulaire de fil de fer, et de bois, mesurant 13,97 cm de hauteur, 55,88 cm de largeur et 8,89 cm de profondeur. Ce Chenil contient six objets tridimensionnels (10,16 cm de hauteur chacun) modelés en argile que nous identifierons rapidement comme représentant chacun un chien placé sur (dans) un fragment urbain. Par phénomène de similarité, ces six objets renvoient à six autres objets tridimensionnels, ou sculptures, de plus grand format (environ 55,88 x 50,8 x 55,88 cm) faits d'argile et de bois avec recouvrement de gesso / ou d'oxyde / ou de cire à chaussures, lesquels sont placés irrégulièrement sur le plancher au milieu de l'espace d'exposition. Portant les titres Chien et fenêtre, Chien et escalier, Berger allemand, Terrier, Spitz et Bouledogue, ces objets se voient confinés dans l'espace par deux constructions en argile recouvert d'oxyde également placées sur le plancher. Un fragment architectural (Arche, 68,58 cm de hauteur) accueille d'abord le regard, tandis qu'à l'autre extrémité se dresse un Amas (48,26 cm de hauteur), forme pyramidale représentant un amas de détritus.

Aux murs latéraux, définissant la rectangularité de la galerie, est fixé un ensemble de neuf objets bidimensionnels, ou dessins (cinq sur le mur de gauche, quatre sur celui de droite), réalisés à la gouache, au pastel et au crayon conté sur support de papier mesurant chacun environ 149,86 x 213,36 cm. Ces dessins, ou images, reprennent le motif du chien vu dans un fragment d'urbanité. Leurs titres : Chien gris, Chien jaune, Terrier noir, Deux chiens, Chien rouge, Chien courant, noir, Chien bleu, Chien trottant et Chien et panier.

Accompagne le regard, l'audition d'une bande sonore d'une durée de vingt-cinq minutes, reproduisant des jappements de chiens, en partie sur un fond de bruits de rue.

L’ICONICITÉ DU SIGNE : UNE THÉORISATION (...suite) >>