Élève du muraliste José Gutiérrez, Réal Bérard a retenu du maître l'importance d'un art au service de la société. En témoigne l'étendue de son activité qui surprendra même ceux qui croyaient déjà la bien connaître. En plus de son travail d'illustrateur à la Division des parcs du Ministère du tourisme, des loisirs et des affaires culturelles du Manitoba, Bérard accorde couramment ses services à un grand nombre de groupes, d'associations et de sociétés. Collaboration qui l'amène à produire sigles, cartes d'invitation, affiches et brochures, à illustrer volumes et périodiques (dont nous n'exposons ici qu'un échantillon) de telle sorte qu'on puisse suggérer que tous, au Manitoba, aient, un jour ou l'autre, vu ou eu sous la main un objet conçu ou décoré par Réal Bérard.

Dans l'Ouest canadien, tellement en mal d'une identité culturelle propre, tellement prêt par contre à singer le grand voisin du Sud, cela devient significatif. Car Bérard, quelque soit son véhicule d'expression, ses matériaux, a volonté de transmettre aux autres, tant par la forme que par le contenu, une conscience d'un héritage culturel très particulier à son pays. Profondément canadien (au sens original du mot) de par ses pères, tout à fait épris de l'histoire et du folklore métis que lui lègue son coin de terre, Bérard s'accommode également, dans son âme, [à] l'héritage mexicain d'Eva, son épouse. Au foyer on s'entretient en espagnol ou en français.

Malgré qu'il s'adonne à toutes les techniques, la gravure (sur bois, linogravure, sérigraphie) et le dessin à l'encre et à la plume occupent une place prépondérante chez lui. (Voir La coulée Hanson; les dessins scientifiques pour le dépliant Ox-Bow Lake). Son amour de la gravure, nous avoue-t-il, remonte aux illustrations de son petit catéchisme. On ne peut plus canadien-français!

Si Bérard situe parfois ses sujets dans un contexte historique (voir ses cartes d'invitation pour La Société historique de Saint-Boniface, ses illustrations pour Les Éditions du blé et pour le Manitoba Métis Federation), il reste qu'il ne s'agit pas pour lui uniquement d'une reconstitution historique à la C. W. Jefferys, mais bien d'une observation fidèle d'un mode de vie toujours existant. Si la nation métisse est disparue comme telle, les individus, eux, sont restés, ainsi que les Indiens d'Amérique. Les vieilles coutumes, les vieux métiers se perpétuent, mais pour le constater, il faut se déplacer jusqu'aux coins les plus reculés de la province. Ce que Bérard fait volontiers, et souvent, en canot et en traîne-sauvage. C'est dans la réalité d'abord qu'il s'alimente. Suivent les illustrations. (Voir ses photographies, ses cahiers d'esquisses : notes, journaux de voyage; ses aquarelles (La Alameda qu'il rapporte même du pays du soleil et de la fiesta). Caricaturiste, reporter, illustrateur de mœurs et de coutumes, Réal Bérard se retrouve dans une fière lignée, celle des Henri Julien et des Edmond-Joseph Massicotte.

L'œuvre de Bérard se caractérise, entre autres, par un goût sûr de la décoration. D'une part simple et robuste dans la ligne et dans la forme (voir son petit chandelier de bois rustique, ses coffres et boîtes ornementés au couteau : héritage canadien s'il en est un et qu'on pourra vérifier dans L'art traditionnel au Québec de Lessard et Marquis, Les Éditions de l'homme, 1975; voir aussi son Christ dans la Cathédrale de Saint-Boniface). Sobriété qui se continue dans les panneaux indicateurs, dans les sculptures sur glace et même dans les sigles, tels ceux des Éditions du blé et des Caisses populaires.

Et d'autre part, l'héritage mexicain : une capacité de se renouveler, d'inventer de nouveaux motifs, de trouver mille solutions à des problèmes formels qui épuiseraient les moins doués. Une exubérance, une joie du détail, de la couleur. (Voir Le petit carnaval des fauves; les dépliants; les couvertures de la revue Perspectives. Voir la décoration sur l'avant de la traîne-sauvage; Nacimiento mexicano; ses personnages en papier mâché, souvenirs des piniatas et des jouets qu'adorent les Mexicains. Voir La danse de l'aurore, indienne, et nordique, et mestiza à la fois.)

Tout chez Réal Bérard, enfin, se rencontre dans les cartes de canotage qu'il réalise depuis quelques années pour la Division des parcs provinciaux. Le fruit de recherches personnelles, ces cartes lui assurent une admiration sans cesse croissante de gens un peu partout, dont celle du Manitoba Historical Society qui lui décernait récemment, en partie pour elles, une médaille d'appréciation. Pour les préparer, il parcourt rivières et lacs, il interroge les vieillards de ces endroits : Indiens et vieux trappeurs, les "loups du Nord"; il fouille les écrits. Il fait appel non seulement à ses talents d'illustrateur, à son goût du beau, mais aussi à son amour de la nature, et des gens, surtout des "voyageurs" qui, en bien des cas, explorèrent les premiers ces régions et qu'il révèle par leur histoire, leurs outils, leurs recettes et leurs chants (voir la carte Rivière aux rats Canoe Route).

Parler de Réal Bérard l'artiste, c'est avant tout parler de l'homme.