Lionel Dorge n'est plus. On le pensait éternel tant il ne changeait pas. Je l'ai revu la dernière fois à l'été 2000. Avec les années, la chevelure avait grisonné, mais elle était toujours aussi ample. Le même tour de taille, la même prestance. Le même type de vêtements. Surtout, la même conversation pétillante, pleine de potins et de sous-entendus. Le même humour depuis sa jeunesse passée au Juniorat des pères Oblats. Par exemple, que veut dire Sic transit gloria mundi? Réponse : On Monday, Gloria was sick on the bus. Ou encore : fais une phrase avec Thérèse et Armande («Mange "tes Rice" Crispies, puis ar'mande s'en plus»). Et s'il avait lu dans les Cloches de Saint-Boniface un article sur l'érection, au couvent, de la statue de saint Joseph, voilà qu'il s'esclaffait. Car il aimait rire, et il fallait le voir essayer d'amuser des étrangers avec ses farces surannées.

Pour les uns, il était Lionel, pour les autres M. Dorge. De son côté, il contrôlait les familiarités selon un code que seul lui comprenait. Ainsi, il y avait ceux qu'il tutoyait, et ceux qu'il vouvoyait, surtout «ces dames». J'avais l'honneur d'être tutoyé. De toute manière, on ne devenait pas facilement l'intime de Lionel, qui ne recevait pas chez lui ni n'allait chez les autres. On le rencontrait en terrain neutre, au café ou au restaurant. Et lui qui privilégiait la marche et l'autobus pouvait nous amener au fin fond de St. James découvrir tel petit resto, préférablement tenu par des Canadiens français, où on servait les meilleurs desserts en ville, en complément de repas. Le tout pour 5,99 $. Parfois, il donnait rendez-vous au théâtre, surtout si son frère Claude était de la distribution. Son frère Claude à qui il vouait une admiration indéfectible.

Lionel avait ses fidélités envers ses amis. Celles-ci se traduisaient par l'envoi inattendu d'un roman qu'il avait lu - et que contrairement à ses habitudes, il n'avait pas offert à l'une des bibliothèques de Saint-Boniface. Ou encore, il pouvait choisir d'envoyer à quelque heureux destinataire un paquet d'articles tirés des nombreux magazines français que les vendeurs en kiosque lui réservaient, entre autres, Point de vue, sur l'aristocratie. Il savait tout sur la Famille de France et sur les alliances qui l'unissent aux autres familles princières. Mais gare aux amis et connaissances qui le décevaient. Ceux-là se voyaient bannis à un enfer de sarcasmes et de critiques de sa part d'où peu sont revenus. L'homme avait la rancune légendaire. Son extrême susceptibilité cachait toutefois une très grande sensibilité et un attachement à son coin de terre qui ne s'est jamais démenti.

Lionel Dorge a été l'un des pionniers de la culture franco-manitobaine actuelle. Historien de formation, brièvement professeur au Collège de Saint-Boniface, il fut pendant longtemps le directeur de la Société historique de Saint-Boniface, et l'un des principaux fondateurs des Éditions du blé, maison qu'il a dirigée de façon héroïque pendant des années. Embauché à raison de quelques jours par semaine, il y passait le plus clair de son temps. Sous l'un ou l'autre de ses chapeaux, il rédigea des ouvrages sur l'histoire des Franco-Manitobains, organisa des expositions sur le sujet; il se fit vulgarisateur dans des entretiens accordés aux médias, et notamment dans le cadre de capsules préparées pour la radio. Il vit à la naissance de quantité d'ouvrages portant également sur l'histoire, de même que des essais, des recueils de chansons et de poèmes, ainsi que des pièces de théâtre et des romans. En fait, c'est sous sa direction que parut une bonne partie du noyau de ce qui constitue aujourd'hui la littérature franco-manitobaine. Lionel a aussi beaucoup travaillé dans l'ombre comme chercheur pour les autres. Son souci de perfection, d'acharnement à débusquer les détails, était apprécié. François Ricard retint ses services pour la biographie de Gabrielle Roy, alors que Roger Léveillé lui avait confié la recherche en prévision d'un ouvrage sur le poète Pierre Lardon, et Marie Benoist-Martin, celle sur son père, Marius Benoist.

Le Manitoba français doit beaucoup à Lionel Dorge. Je souhaite vivement que le milieu saura honorer sa mémoire de façon concrète. De son vivant, lui-même aurait fui toute tentative de lui rendre hommage, mais maintenant qu'il n'est plus, n'est-ce pas que tout est possible. Prix Riel posthume? Temple de la renommée de la culture? Création d'un Prix Lionel-Dorge en histoire? Il ne faudrait pas que d'outre-tombe, on l'entende nous expliquer ce que signifie vraiment Sic transit gloria mundi.

Adieu Lionel, et je connais un petit resto pas cher où il y a les meilleurs desserts...