LA PEINTRE, PAULINE MORIER, pourrait bien fredonner la chanson de Josephine Baker, J'ai deux amours, tant sa carrière s'est déroulée entre deux pôles, le Manitoba et le Québec.

Née à Saint-Boniface, au Manitoba, en 1942, Pauline Morier fait ses Beaux-Arts à l'Université du Manitoba, sous Yvan Eyre et Robert Bruce. Avec une copine des Beaux-Arts, elle entreprend ensuite le voyage obligé en Europe. Ce voyage, effectué en 1963-1964, les amène, sur le pouce, de la France jusqu'en Grèce, puis en Turquie. À Paris, Pauline travaille au pair dans une famille de Montparnasse, et assiste à des séances de dessin à l'Académie Julian. Mais après Winnipeg, l'enseignement qu'on y prodigue, lui paraît trop académique.

De retour au bercail, l'artiste enseigne, pendant l'année scolaire 1964-1965, le français, la géographie et le dessin à l'école de Sainte-Rose-du-lac. Elle collabore à des décors de théâtre au Cercle Molière de Saint-Boniface (pour Serajevo et Les Deux Têtus de Cabastran). De plus, elle participe à l'exposition de L'atelier de Saint-Boniface, où elle montre des huiles inspirées par son séjour européen. On y voit la fenêtre de sa chambre donnant sur le boulevard du Montparnasse, des portraits de personnes rencontrées, le ciel bleu sur Mykonos. Le tout brosse librement un journal de bord qui ouvre la voie à un type d'inventaire autobiographique qui marquera son œuvre. Quant à l'exposition, celle-ci reste dans les annales, ayant regroupé presque tous les jeunes artistes franco-manitobains des années 1960 qui allaient faire carrière dans les arts par la suite, quelle que soit la discipline.

À l'automne 1965, Pauline reprend le goût de l'aventure, direction Montréal, métropole des arts du Canada. L'artiste s'installe aux alentours du carré Saint-Louis. Autrefois fief de la grande bourgeoisie canadienne-française, le quartier accueille alors des artistes en herbe (l'École des beaux-arts de Montréal est à proximité), et une pléthore de chambreurs et de chômeurs. Pauline y retrouve d'autres jeunes Manitobains venus poursuivre leurs études, comme l'artiste Arthur Aubin, ou encore Roland Mahé (futur directeur du Cercle Molière), inscrit à l'École nationale de théâtre. Aux Saltimbanques joue un autre jeune Manitobain, le comédien Marc Chartier.

Durant les années 1960, Pauline Morier garde des liens étroits avec sa ville natale, en exposant avec les artistes qui inaugurent le Musée de Saint-Boniface (1967) et avec les Seize artistes contemporains présentés au Centre culturel de Saint-Boniface (1969).

Au début des années 1970, l'artiste tient son atelier dans une maison de chambres délabrée de la rue Laval, à, Montréal, anciennement la maison familiale du poète Émile Nelligan, que le musicien André Gagnon acquerra plus tard. C'est là que Pauline Morier entreprend une série de tableaux à l'acrylique. Puisant aux images couleur des magazines, elle réalise des collages qu'elle reproduit en grand format. On y reconnaît, dans un chamboulement hardi des formes et des diagonales, et un découpage parfois troublant des corps, ses amis et connaissances, ou l'animation et le tumulte de la vie urbaine. De surcroît, elle participe aux décors des pièces de la Troupe du carré, dirigées par Pierre Ryan à la Bibliothèque nationale et à l'Université du Québec à Montréal.

Les tableaux de l'artiste font l'objet de solos dans le Hall Alcan de la Place Ville-Marie et au Cercle universitaire de la Cité du Havre. En 1975, le Centre culturel franco-manitobain (CCFM) lui consacre, à son tour, un solo intitulé Pauline Morier : Images et arabesques. Il est accompagné d'un catalogue publié aux Éditions du Blé et s'inscrit dans la série des expositions «Miroir» qui inaugure la nouvelle galerie du CCFM. D'autres solos ont lieu l'année suivante à la Chasse-Galerie de Toronto, ainsi qu'à la galerie J. Lukacs et à l'atelier-galerie Laurent Tremblay de Montréal.

C'est au début des années 1970 que l'artiste s'implique dans le mouvement féministe. Elle participe aux expositions de groupe O-h! Féminin! à la galerie Véhicule Art et Artfemme 75 à Powerhouse, gérée par et pour les artistes femmes. Pauline approfondit son engagement en devenant membre de Powerhouse en 1979, et ce, jusqu'en 1987. Elle y est très active, siégeant un temps au comité d'administration. Son adhésion l'amène à y exposer en solo un Environnement calligraphié sur papier de riz (1982) et à participer à plusieurs expositions des membres, tant à la galerie de Montréal qu'à Langage Plus à Alma, au Québec, et au Women's Art Centre de Washington (D.C.). Le fait d'armes dont elle est le plus fière, toutefois, c'est d'avoir été l'instigatrice, avec trois autres ex-membres de la galerie (devenue La Centrale), du dépôt des archives de Powerhouse aux Archives de l'Université Concordia, à Montréal.

D'autres terrains d'action pour l'artiste sont Radio Centre-Ville à Montréal, où elle conçoit et anime pendant quelques années une émission hebdomadaire, La chronique des arts visuels, et le Conseil des artistes peintres du Québec (CAPQ), dont elle est membre pendant une dizaine d'années. Siégeant parfois aux jurys de sélection des membres, elle participe aussi aux expositions organisées par le CAPQ.

Au cours des années 1980, Pauline Morier aborde dans ses œuvres le thème «Éros et Thanatos», et un sous-thème de violence qui fait écho à la guerre. Cela s'exprime par des toiles de grands formats sans cadre, que tranchent ombrages, squelettes et monstres sur des abîmes noirs. L'ensemble donne lieu, en 1987, à un solo au Centre culturel franco-manitobain, Corps célestes / Celestial Bodies. Ce retour au patelin incite Roger Léveillé à inclure l'artiste dans une série d'entrevues-vidéos, Portraits d'artistes, qu'il réalise à Radio-Canada Winnipeg pour le ministère de l'Éducation de la province.

À Montréal, Pauline Morier trouve une tribune dans les expositions de groupe montées par le réseau des maisons de la culture. En 1988, elle participe à l'exposition itinérante L'élément humain, organisée par le Conseil des arts de la communauté urbaine de Montréal. Suivront L'éclat d'un écho à la Maison des arts de Laval, ainsi que Pièces choisies et ARTichaud à la maison de la culture du Plateau Mont-Royal. La Galerie du Centre, à Saint-Lambert, présente quant à elle des œuvres choisies de la collection Martineau Walker, qui compte une œuvre de Pauline Morier.

En 1986, l'artiste signe le premier d'une dizaine d'articles publiés au cours des ans dans la revue d'art contemporain esse, arts + opinions. Pauline traite des créations de Manitobains comme Madeleine Bérard, Suzanne Gauthier et Robert Prenovault, ainsi que de l'Acadien d'origine, Robert Saucier. En outre, elle rend compte d'expositions tenues à Alma (Québec) et à Peterborough (Ontario), et jette un regard sur «Powerhouse en transition». Dès lors, elle s'implique dans la revue en tant que relectrice et correctrice d'épreuves, ce qui lui ouvre les portes du comité de rédaction pendant quelques années. En 1990, une de ses œuvres illustre un numéro spécial de la revue Prairie Fire de Winnipeg. Le numéro, dirigé par Roger Léveillé, traite des écrivains franco-manitobains.

Pendant les années 1990, Pauline Morier adopte pour talisman, ou alter ego, le motif d'une statuette de femme nue réalisée par le peintre et sculpteur Ernst Ludwig Kirchner. La statuette a des accents primitifs, rejoignant ainsi l'intérêt de Pauline pour la statuaire antique. L'artiste affiche son emprunt dans de grandes toiles sans cadre et aussi dans une Installation papier (solo) à la galerie Powerhouse. Simultanément, elle explore le papier fait main, avec lequel elle confectionne des petits objets et livres d'artiste, et où figure son talisman. C'est l'époque de sa participation à l'exposition de groupe Windowspace au Artspace de Peterborough, en Ontario, au Paper Show tenue à la Art Gallery of Algoma, à Sault Ste. Marie, et à l'exposition internationale Small and Miniature Artists' Books, présentée à l'atelier Papertrail d'Ottawa. La Bibliothèque nationale du Canada, à Ottawa, reprendra cette dernière exposition en 1995. Suivra un mini solo, Visible/Invisible, dans les vitrines du Centre des arts actuels SKOL de Montréal, dont elle est membre.

Peu à peu, l'intérêt de l'artiste se porte vers l'agroalimentaire. À l'ère des OGM, elle se demande ce qui se cache sous la peau parfaite des fruits et légumes que nous mangeons, aliments qui lui servent alors de natures mortes. En observant la décomposition de ces aliments dans son atelier, Pauline Morier découvre des formes insoupçonnées, des paysages internes séduisants. S'impose à elle le thème de la dégénérescence et de la régénération de la nature. Un autre mini solo dans le salon des membres de SKOL fait voir en 2000 une première mouture de cette production. Peint sur des morceaux de ses toiles qu'elle recycle, l'assemblage prend l'allure d'un Potager. Une exploration encore plus poussée du thème aboutit, en 2004, à un solo, Corps comestibles / Edible Bodies, à la galerie du Centre culturel franco-manitobain. Le public y découvre un foisonnement de petites toiles, agencées en compositions multiples, comme un inventaire des secrets internes de la nature, où on s'amuse à deviner l'aliment de départ; ce qui la plupart du temps se révèle quasi impossible et qui donne aux œuvres leur autonomie. Accompagne l'exposition un catalogue illustré paru aux Éditions lnk inc. de Saint-Boniface.

Corps comestibles convainc en même temps la direction de la maison de la culture de Pointe-aux-Trembles, dans l'Est de Montréal, laquelle présente, peu après, l'exposition à la Maison Beaudry, une résidence patrimoniale régie par la maison de la culture.

L'artiste engagée qu'est Pauline Morier a souvent fait don de ses œuvres à des encans venant en aide à des centres d'artistes ou à des causes comme Suicide Action ou la recherche contre le cancer. En 2006, elle appuie le groupe MAWA (Mentoring Artists for Women's Art) de Winnipeg, en participant à l'encan Dollhouse II. Son œuvre, un objet fait de papier artisanal, arbore son talisman.

Plus récemment, l'artiste a entrepris de croquer le portrait d'amis et de connaissances. Ses petites toiles, longuement travaillées, se prêtent à des agencements divers et témoignent d'une maîtrise du pinceau acquise par une pratique de la peinture qui s'échelonne sur plus de 40 ans. On y retrouve la propension de l'artiste à inventorier son univers, un foisonnement de formes qu'elle restructure pour donner sens au chaos.

Parmi les répertoires où figure l'artiste, signalons au Québec : André Comeau, Artistes plasticiens, et Guy Robert, Art actuel au Québec depuis 1970, tous deux parus en 1983. Dans l'Ouest : Gamila Morcos, Dictionnaire des artistes et des auteurs francophones de l'Ouest canadien (1998), et Roger Léveillé, Les Éditions du blé, 25 ans d'édition (1999). Reflet s'il en faut des deux amours de Pauline Morier.