Tenez-vous le pour dit. À la galerie René Blouin, rue Sainte-Catherine Ouest, à Montréal, on s'en fiche du public. C'est du moins ce que m'a affirmé la jeune cerbère ès arts en poste à la galerie, vers 13 h, le jeudi 9 juillet 1992.

Déconcerté par sa présence subite et accusatrice alors que j'admirais, avec quelques amies, une sculpture qui y était exposée, j'ai demandé à cette employée si elle allait rester plantée là à nous regarder. Je me sentais réellement guetté. D'autant plus que nous suivions religieusement l'ordre affiché sur la porte même de la galerie qui nous intimait de regarder avec nos yeux, non pas avec nos mains!

En guise de réponse, l'employée m'avoua son exaspération relative à ce public qui s'entête à toucher les œuvres d'art. Véritable fléau, à son dire, qui sévit dans toutes les galeries d'art de Montréal. (Mais, alors, n'a-t-on pas entendu parler de cordons protecteurs et de panneaux de vitre?)

Emportée par son aveu, l'employée me lança sans sourciller : «Vous savez, ici la porte est ouverte : le public peut entrer s'il le veut; mais s'il n'entre pas, ça nous est égal!»

Cette déclaration me coupa le souffle. Je répliquai qu'une telle attitude représentait pour moi le comble de la prétention, et que je ne remettrais plus jamais les pieds dans cette galerie. Et je ne me considère pas parmi les membres du public les moins avertis.

Au diable les artistes de René Blouin! Qu'ils tiennent la porte fermée en tout temps, si le «public» les importune à ce point. Sans doute le groupe sélect des amis de la galerie préférerait-il, de toute façon, avoir l'exclusivité des lieux. Ah! Côtoyer ce prolétariat à peine dégrossi. Mais qu'on ne vienne pas se plaindre ensuite que le «public», lui, s'en fiche de l'art actuel.