Par Bernard Mulaire, membre de la SHGP et conseiller auprès du Comité du retour des anges

Dans les deux derniers numéros du bulletin de la SHGP, Huguette Loubert a signalé l'inauguration de la place Gilles-Carle ainsi que brossé l'historique du terrain sur lequel cette place se trouve.

Rappelons que les Sours du Bon Pasteur ont tenu longtemps, en cet endroit, un pensionnat dont l'immeuble a été incendié peu après l'Expo 67. Plusieurs se souviennent du terrain, situé sur la rue Sherbrooke au nord-ouest de Saint-Denis. Là où on a vu un terrain laissé apparemment vacant jusqu'à la fin du siècle, s'élève aujourd'hui un ensemble d'appartements et de maisons de ville luxueux, le « 333 Sherbrooke ».

Or, contrairement à l'impression d'abandon que donnaient les lieux, ils ne furent jamais totalement négligés. L'homme d'affaires montréalais Charles Dolansky, acquéreur malgré lui du terrain (l'acheteur à qui il avait avancé le dépôt disparut) s'assura toujours de la présence de gardiens. Il les logea même sur le terrain. En effet, existaient encore les dépendances des Sours au coin nord-est du terrain. Celles-ci longeaient à l'est la ruelle de la rue Saint-Denis. Dans l'immeuble situé juste au nord des dépendances, faisant face au carré Saint-Louis, vivait la chanteuse Pauline Julien.

Les dépendances, une vieille baraque à laquelle on accédait par la ruelle de la rue Saint-Denis, portaient le numéro civique 3426 Saint-Denis, étant le premier numéro civique pair de la rue Saint-Denis au nord de Sherbrooke.

Selon l'annuaire Lovell de la Ville de Montréal, les deux premiers gardiens furent Angelo Dattoli et Alfred Zimerli Wolf. Dattoli, un Italien, a laissé le souvenir d'y avoir élevé des poules, tandis que Wolf, un jeune Suisse, devint par la suite entrepreneur en construction. Ces deux hommes sortent aujourd'hui de l'anonymat grâce au troisième gardien, l'artiste Robert Prenovault, qui y vécut de 1886 à 1997.

Prenovault, originaire du Manitoba, avait travaillé dans le Nord québécois où il s'était bâti une maison solaire, avant de s'implanter à Montréal. Cherchant un endroit où vivre et aménager un atelier qui allierait la nature sauvage avec la vie urbaine, il fit un jour la découverte du terrain de Dolansky.

Ayant retracé le propriétaire, Prenovault obtint de lui la permission de s'installer dans les dépendances et de les aménager à son goût, en retour du mandat de chasser les itinérants et campeurs, de réparer les clôtures et de contrôler la végétation.

Sans salaire mais sans loyer à payer, l'artiste transforma en appartement l'étage de la baraque, où il y avait eu trois logements destinés aux employés des Soeurs, l'un d'eux communiquant avec les ateliers du rez-de-chaussée, là même où il aménagea son atelier d'artiste.

Afin de profiter de la cours, Prenovault déboisa le milieu du terrain, en présage quasi de l'actuelle place Gilles-Carles mais, en périphérie, il laissa une rangée d'arbres pour se protéger des indiscrets.

Pendant onze ans, Prenovault mena à cet endroit une vie artistique trépidante. La cour lui servit de lieu d'expérimentation, et d'exposition de ses sculptures. Parallèlement, il enseigna quelques années au cégep Édouard-Montpetit et, en 1996, participa à l'exposition « Les cent jours d'art contemporain » organisée par le Centre international d'art contemporain. Ce centre avait ses locaux de l'autre côté de la rue Sherbrooke dans l'ancien immeuble Ernest Cormier. Prenovault exposa son ouvre au carré Saint-Louis.

L'artiste raconte des anecdotes savoureuses de ses années comme gardien des lieux. Prostitution et vente de drogue étaient monnaie courante parmi les arbustes, et la police lui fit presque une descente parce qu'un ouvrier monté sur un immeuble voisin avait aperçu un cadavre dans la cours. Prenovault prit plaisir à leur montrer sa sculpture qui incorporait un moulage de son corps.

Un si bel emplacement se prêta à des fêtes rassemblant les amis de l'artiste et ceux de son épouse Kim Sawchuk d'abord doctorante à l'université York de Toronto puis professeure à Concordia, Les deux ados de Robert, Yves et Joël, inscrits à l'école FACE de Montréal, profitèrent aussi des lieux avec leurs amis, papa s'empressant de faire taire les bands à 11 h 30 pour ne pas incommoder le voisinage. De toute façon, il se souvient des fêtes que Gilles Carle donnait sur son balcon.

Le terrain des Sours du Bon Pasteur n'a donc pas sombré dans l'oubli avant qu'on n'érige le « 333 Sherbrooke ». La cour intérieure - versée au domaine public ? rappelle le cinéaste mais, aussi, pour ceux qui en furent témoins, la présence très vivante de l'artiste Prenovault. Celui-ci poursuit aujourd'hui ses recherches en sculpture sous l'angle de l'éphémère et des arts technologiques. Quant à son épouse, elle s'est taillé une carrière universitaire enviable en communications, et ses fils sont devenus l'un, un horticulteur paysagiste et l'autre, un jazzman enseignant.

Sources

- Robert Prenovault

- Fonctionnaires de la Ville de Montréal

- Site Web de Bibliothèque et Archives nationales du Québec