Au Québec, les caprices du temps et des modes ont contribué, comme chacun le sait, à la perte d'une partie importante du corpus de l'art ancien. Près de nous dans le temps, la période du renouveau liturgique a vu se disséminer aux quatre vents d'innombrables tableaux, sculptures et pièces d'orfèvrerie. Si les politiques d'acquisition de nos institutions muséales et l'intérêt de quelques collectionneurs avertis ont tout de même préservé d'une destruction imminente bon nombre de ces objets, l'information insuffisante ou contradictoire, pour ne pas dire fausse, qu'on a souvent transmise aux éventuels acheteurs, force encore les spécialistes à consacrer une part considérable de leurs énergies au débroussaillage élémentaire.

Certains expriment à l'occasion une impatience devant le constat d'une recherche si purement ponctuelle, si peu encore disposée à entreprendre une analyse qui emprunte à des discours multiples. Or, faut-il en avoir la liberté et le loisir. Une recherche strictement ponctuelle peut, en elle-même, se révéler passionnante. En autant que l'activité relève de la curiosité intellectuelle, elle réserve à ses adeptes des moments d'euphorie qui ne laissent rien à envier aux joies de la théorisation la plus abstraite.

Le chercheur en art ancien pourra souvent vouer de longues heures à sa tâche sans trouver une information pertinente, tandis qu'à d'autres moments, le hasard le mettra sur une piste insoupçonnée. Il s'agira alors de la découverte d'un document qu'il notera suivant son intuition, sans comprendre nécessairement toute l'utilisation qu'il pourra en faire. Or, il n'est pas rare qu'un tel document se révèle important.

Pour illustrer nos propos, signalons ici une photographie que nous avons trouvée un jour dans les Archives du Séminaire de Saint-Sulpice de Montréal (ASSSM)1, montrant l'autel de la chapelle Sacré-Cœur de l'ancienne église Saint-Jacques, de Montréal. Y voyant un document inédit, nous en demandions une réplique. Le cliché de l'autel nous paraissait d'autant plus intéressant qu'il faisait voir sur le meuble une statue du Sacré-Cœur attribuée au sculpteur Joseph-Olindo Gratton (1855-1941), alors sujet de nos recherches.

Grâce à cette intervention, il se présente maintenant la possibilité d'une reconstitution hypothétique quasi totale de l'élément statuaire (de bois) qui ornait jadis le tabernacle de l'autel, depuis longtemps disparu. En plus d'offrir un cas type de reconstitution due à une recherche de base, nous espérons que notre modeste article conduira à la localisation des éléments manquants.


L'autel et la statuaire

Comme le montre la photographie trouvée, l'autel de la chapelle Sacré-Cœur était d'inspiration gothique. Il comptait une table rectangulaire, parée des motifs de la Passion, au- dessus de laquelle s'élevait un haut tabernacle, quasi un retable, couronné de pinacles à fleurons.

Une niche pratiquée au centre du tabernacle, à l'étage de la monstrance, abritait une statue exécutée en ronde-bosse représentant le Christ assis sur un trône. Le dossier du trône était orné de gerbes de blé, sur les côtés et, sur le haut, de pampres. Ouvrant les bras devant lui, le Christ, se faisant «Sacré-Cœur», montrait à voir un cœur sur sa poitrine. De chaque côté de la niche centrale, se répondaient deux anges thuriféraires, agenouillés sur des amoncellements de nuages, œuvres également exécutées en ronde-bosse. Au-dessus d'eux, suivant l'arc de la niche, voltigeaient quatre anges en haut relief, deux de chaque côté. Les deux anges inférieurs tenaient chacun un phylactère proclamant une parole du Christ tirée des Évangiles; à gauche : «APPRENEZ DE MOI QUE JE SUIS DOUX ET HUMBLE DE CœUR» (adaptation de Matthieu, XI, 29) et à droite: «JE SUIS LA VOIE, LA VERITE ET LA VIE» (Jean, XIV, 6). Au sommet de l'arc les deux anges supérieurs tenaient chacun l'une des extrémités d'un seul phylactère inscrit d'une parole confiée par le Christ en 1675 à sainte Marguerite-Marie Alacoque, propagatrice de la dévotion au Cœur adorable de Jésus : «VOILÀ CE CœUR QUI A TANT AIME LES HOMMES»2.

L'identité de l'auteur, ou des auteurs, de l'autel pose problème. Gérard Morisset, dans les dossiers de l'Inventaire des œuvres d'art, a cité des notes (dont il n'a pas précisé la source) voulant que l'autel de la chapelle Sacré-Cœur ait été sculpté par Louis-Philippe Hébert (1850-1917)3. Par ailleurs un album souvenir publié en 1967 attribua la statue du Sacré-Cœur au sculpteur Olindo Gratton4.

D'abord, établissons qu'Hébert s'installa à son propre compte en 1879 et qu'en 1888 il cessa sa production liturgique en faveur d'une statuaire commémorative5. Pour qu'il ait sculpté l'autel, il faut que le meuble date vraisemblablement de cette période. D'autre part, comme Gratton travailla auprès d'Hébert de 1881 à 1888, en tant que chef d'atelier [le terme «sculpteur principal» serait plus exact], il n'est pas impossible que l'attribution de la statue principale, qui lui a été faite, puisse un jour être confirmée6. Quant au dessin de l'autel, proposons l'hypothèse que le meuble soit une conception des architectes de la chapelle, en l'occurrence Victor Bourgeau (1809-88) et Alcibiade Leprohon7.


La chapelle

Afin de clarifier quelque peu le dossier, voyons les données historiques du projet. La chapelle Sacré-Cœur occupait le rez-de-chaussée d'un petit édifice érigé en 1884-85 attenant à l'arrière de l'église Saint-Jacques. L'étage de cette annexe servait de sacristie. À ses débuts la chapelle fut réservée à la Congrégation des hommes, puis elle servit à l'Adoration diurne et aux cérémonies du mariage8. Notons que l'un des architectes, Bourgeau, avait traçé les plans de la reconstruction de l'église en 1859-60. De plus, soulignons que l'église, également de style gothique, se dressait rue Saint-Denis, à l'angle nord-est de la rue Sainte-Catherine. Elle fut cédée en 1973 à l'UQAM, puis démolie à l'exception de la façade sud du transept. Ces vestiges étaient intégrés au nouveau pavillon Judith-Jasmin dessiné par les architectes Dimitri Dimakopoulos et Associés9.


Précisions

Selon le Sulpicien Olivier Maurault, qui fut vicaire à Saint-Jacques, la chapelle aurait été dotée à l'origine d'un autel «très simple10». Le meuble que nous avons décrit, et dont nous avons une photographie, aurait remplacé cet autel primitif. L'auteur expliquait que «plus tard», après l'inauguration de la chapelle, on décida de trouer «la voûte de ce petit sanctuaire pour y mettre une lanterne, Du même coup, on y érigea un autel trop gros et confus de ligne, dont le faite dépasse l'ogive de la nef11». Maurault référait bien à l'autel photographié car il précisait que le meuble était surmonté d'une «statue assise du Christ».

La question s'impose : Gérard Morisset quant à lui, référait-il à l'autel primitif ou au second, le grand que nous connaissons grâce à la photographie des ASSSM? En toute réponse, mentionnons qu'à la bénédiction de la chapelle, en septembre 1885, aucun autel n'était encore installé12, Quelques semaines auparavant, toutefois, le curé avait annoncé en chaire : «Nous donnerons à N.S. un cœur en Vermeil, c.-à-d. en argent doré, qui contiendra les noms de tous ceux qui auront contribué à la bâtisse et à la décoration de cette chapelle13». Ce «cœur en Vermeil» serait, semble-t-il, celui que possédait la «statue assise du Christ». Y aurait-il donc eu vraiment un autel primitif? Peut-être un autel temporaire? Aurait-on vraiment troué la voûte de la chapelle, en une deuxième étape? Face à ces interrogations, permettons-nous d'attribuer le grand autel (celui qui a été photographié) à Hébert et à son atelier. Ajoutons que Morisset reconnaissait le fait que les peintures de la lanterne étaient l'œuvre de François-Xavier-Édouard Meloche (1855-1914). Comme ces peintures constituaient un élément définitif de la décoration, nous pouvons supposer que Morisset reconnaissait à Hébert la sculpture (fabrication?) du grand autel tout aussi définitif.


Modèles

Au chapitre des œuvres sources ou apparentées, Olivier Maurault prétendit que le Sacré-Cœur se voulait inspiré du Beau Dieu d'Amiens14. Il y a en effet une ressemblance au niveau des figures. Par contre, le motif du personnage assis, inusité pour un Sacré-Cœur, fait écho à plusieurs œuvres du genre sorties de l'atelier «religieux» d'Hébert. Nous pensons au Christ glorieux, à la Vierge et au Saint Joseph de la cathédrale Notre-Dame d'Ottawa, ainsi qu'aux prophètes (Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et Daniel) de l'église Notre-Dame de Montréal15. Relativement aux anges en bas-relief, du moins aux anges inférieurs, nous suggérons d'examiner les petits bas-reliefs représentant des anges adorateurs qui flanquent la custode du maître-autel de l'église Notre-Dame de Montréal.


Récentes péripéties

Nous ignorons quand l'autel de la chapelle Sacré-Cœur fut démantelé mais déjà en [1965], ce sanctuaire servait de comptoir à la Société Saint-Vincent-de-Paul. De l'autel il ne restait plus que le tombeau et, de la statuaire, que le Sacré-Cœur «sans cœur», remisé dans un placard de la sacristie. Affichant une polychromie que l'on jugea tardive, l'œuvre fut décapée, puis vernie en prévision d'une exposition maison marquant le centenaire de la paroisse (1966) et l'Exposition universelle de Montréal (1967). L'œuvre fut ainsi exposée dans le couloir qui reliait la station de métro Berri-de-Montigny [devenue Berri-UQAM] au sous-sol de l'église16.

Nos recherches sur Gratton nous amenèrent à retracer d'abord la statue du Sacré-Cœur. C'était à l'été 1980. Nous nous étions renseignés auprès du service des relations extérieures de l'UQAM. L'œuvre, que l'on croyait être un plâtre, sommeillait sagement, et toujours «sans cœur», dans un entrepôt. L'anonymat le plus complet pesait sur elle; lui tenaient compagnie meubles hétéroclites et vieux rideaux. Depuis lors, la statue a intégré la collection de la Galerie UQAM.

Secundo, en 1984, une visite effectuée au Musée d'art de Joliette, attirait à notre attention les deux anges aux phylactères inscrits des paroles des Évangiles. Achetées en 1967 chez l'antiquaire S. Breitman de Montréal, ces œuvres figuraient au catalogue du Musée comme étant de l'«École de Louis Jobin (1844-1928)» et «comme provenant de l'ancienne église de Gaspé17». Outre que Louis Jobin n'ait jamais fait «École», notons qu'un incendie détruisit l'église de Gaspé en 1929 et que l'on jeta les fondations de la cathédrale actuelle au cours des années cinquante18. À cette provenance douteuse, nous opposons le témoignage de la photographie des ASSSM. À nos yeux, ces anges sont ceux-là mêmes que nous apercevons volant au-dessus des anges thuriféraires. Ils auraient été conservés dans leur état originel.

Enfin, dernière étape de notre enquête, en 1985, grâce à un dépliant/guide touristique du fort Chambly, site historique administré par Parcs Canada (Québec)19, nous prenions connaissance de l'existence en ce fort des deux anges thuriféraires. D'après la fiche technique tenue sur eux, il ressort que les anges furent acquis en 1981 chez les Antiquités Langlois et Frères, Inc., de Montréal. L'information véhiculée voudrait que ces anges soient d'auteur inconnu, qu'ils proviennent de l'église Notre-Dame du Cap-de-la-Madeleine et qu'ils aient été exécutés vers 1880-8520.

Va pour la date approximative mais remarquons que l'on n'a aucune connaissance de ces anges à Notre-Dame-du-Cap21. Par contre, l'examen de la photographie des ASSSM nous permet encore une fois de reconnaître en eux des éléments statuaires de l'autel de la chapelle Sacré-Cœur. Les anges accusent une polychromie tardive et, comme les autres éléments retrouvés, ils ne sont ni signés ni datés.


Une lecture

Certes fort partielle, cette reconstitution vraisemblable n'en demeure pas moins d'un vif intérêt pour l'histoire de la sculpture au Québec, notamment celle de la région de Montréal. D'une part elle ajoute un autre cas au dossier de la propagation de la dévotion au Sacré-Cœur, ici due à l'action des Sulpiciens. Dans le climat ultramontain de l'époque, cette dévotion prit de l'ampleur à cause du caractère universaliste que revêtait la symbolique du cœur saignant et souffrant du Christ. Un courant religieux avait associé les épreuves subies par Pie IX dans la conservation de ses pouvoirs temporels ainsi que les vicissitudes politiques et territoriales de la France, gardienne de la papauté, aux souffrances du Christ de la Passion22. À noter que c'est en 1885 que la basilique «votive» Sacré-Cœur de Montmartre devint le lieu d'une prière perpétuelle diurne et nocturne23.

D'autre part, le cas de l'autel de la chapelle Sacré-Cœur, en attirant l'attention sur l'ancienne église Saint-Jacques, invite à découvrir non seulement une production du célèbre architecte Bourgeau, mais aussi un exemple majeur d'ensemble décoratif issu de l'engouement qu'a connu le Québec au XIXe siècle, à l'instar de tout l'Occident, pour l'historicisme en matière de stylistique architecturale. Plus précisément, il illustre la mode du néo-gothique et de ses grands ensembles liturgiques que Victor Bourgeau lui-même a contribué à répandre. Les emprunts à des œuvres sources, tant étrangères et savantes que locales, phénomène que nous constations/pressentions, au niveau de la statuaire, laisse entendre d'autant plus, chez les intervenants, un bagage culturel complexe.

En dernier lieu, le vieux débat Québec/Montréal trouve ici des répercussions. Associé à Bourgeau et Leprohon (directement ou indirectement) et à l'atelier Hébert (dont Gratton), le meuble incite à se pencher sur la production ébéniste et statuaire de la région de Montréal au XIXe siècle. Croyant que les anges du Musée d'art de Joliette étaient une production de l'École de Louis Jobin, sculpteur de la région de Québec, le Père Wilfrid Corbeil, alors directeur du musée, se livrait à une véritable envolée littéraire :

«Saisis dans leur vol gracieux, nos anges déroulent d'étroits phylactères dont les enroulements capricieux soulignent et reprennent le jeu savant des robes qui se déploient en plis profonds et cassés. Ce mouvement arrêté en plein vol témoigne de l'art du maître, en possession d'une technique qui atteint à la virtuosité [...]24».

L'on aura avantage, et pour de multiples raisons, à mieux connaître le corpus de l'art ancien montréalais.