Après avoir suivi un itinéraire peu banal, une statue d'une importance particulière pour le patrimoine artistique montréalais loge depuis le printemps 1987 au Musée du Québec. Représentant saint Henri (Henri II de Bamberg, 972-1024), l'œuvre de bois recouvert de cuivre s'impose par ses dimensions (près de trois mètres de hauteur) et la finesse de son exécution1.

Commandée en février 1887 au sculpteur Louis-Philippe Hébert par la fabrique Saint-Henri-des-Tanneries de Montréal, cette statue sortit, vers 1889-1890, de l'atelier des sculpteurs Olindo Gratton (1855-1941) et Philippe Laperle (1860-1934). Gratton et Laperle étaient d'anciens employés et les successeurs de Hébert en matière de statuaire religieuse2. Valant à l'époque 431 $, l'œuvre était destinée à orner une niche pratiquée au pied du clocher central de la façade de l'église Saint-Henri, façade construite en 1887-1888 par les architectes Maurice Perrault et Albert Mesnard.


Dans une cour de banlieue

Victime du changement des mentalités quant à la pratique religieuse survenu après Vatican II, l'église Saint-Henri-des-Tanneries fut démolie en 1969 afin de faire place à une école polyvalente. Regrettant que ni la fabrique, ni la Commission des écoles catholiques de Montréal n'aient songé à ériger l'œuvre sur une place publique, en souvenir de la vieille église, le démolisseur (A.B.C. Démolition Entr. Ltée de Sainte-Julie, comté de Verchères) conserva la statue, l'ajoutant aux vestiges hétéroclites en sa possession. Des visiteurs ontariens exprimèrent l'intention d'acheter la statue mais se désistèrent à cause des coûts prohibitifs qu'aurait occasionnés le transport de l'œuvre par train jusqu'à leur lieu de résidence. À l'automne 1970, d'autres particuliers, M. et Mme Réal Trudeau de Boucherville, remarquèrent à leur tour la statue chez le démolisseur. M. Trudeau reconnut l'œuvre de l'ancienne église Saint-Henri, qui faisait face au poste de police de Saint-Henri où lui-même travaillait. Le temple démoli avait même servi de lieu attitré pour les fêtes religieuses des policiers du quartier.

Comme la statue revêtait pour lui de multiples significations, M. Trudeau s'en porta acquéreur. Il l'installa dans sa cour à Boucherville, sur une solide base de pierres des champs. Faisant preuve d'une rare sensibilité pour la chose artistique, il confia à un spécialiste du cuivre la responsabilité de restaurer et de réparer la statue, quelque peu endommagée à la suite de ses récents déplacements. Cette intention, exécutée malgré tout avec soin, explique que l'épée du Saint Henri ne touche plus les pieds de la statue comme à l'origine. Compte tenu des circonstances, cette inexactitude se pardonne de bon gré.

L'œuvre domina la cour de M. et Mme Trudeau jusqu'à l'été 1986, lorsque M. et Mme Conrad Dorion achetèrent la propriété, statue comprise. Conscients de sa valeur patrimoniale, les nouveaux propriétaires offrirent alors la statue au Musée du Québec [devenu Musée national des beaux-arts du Québec]. Ainsi, grâce à la prévoyance exemplaire de quelques personnes, le Saint Henri de Gratton et Laperle, œuvre qui constitue l'une des pièces majeures de leur production commune, et que d'aucuns croyaient détruite depuis longtemps, fut préservé et rendu à la collectivité. Les auteurs d'une action aussi éclairée et généreuse méritent certes nos remerciements et nos félicitations.