Page 3 — L'HYPOTHÈSE JOSEPH MASSON

À vrai dire, Henri Mackenzie Masson prétend même que les statues de Terrebonne pourraient dater du temps de son arrière-grand-père, Joseph Masson. Il a relevé dans l'inventaire des biens après décès de ce dernier, daté du 15 juillet 1847, sous la rubrique «mansarde» (du manoir qui a précédé celui de Sophie), la mention de deux statues de plâtre, dont une cassée. Selon M. Masson, il s'agirait des deux statues installées dans le hall d'entrée du manoir de Sophie Masson. M. Masson avance l'hypothèse que son arrière-grand-père a pu faire l'acquisition du Saint Jean-Baptiste lorsqu'il présida l'Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal, soit en 1845.

Le seigneur Joseph Masson, homme d'affaires présumé premier millionnaire canadien-français, nommé conseiller législatif en 1834 et juge de Paix en 1836, celui qui fit instruire ses fils en anglais en Grande-Bretagne et aux États- Unis, n'a pas laissé le souvenir d'un ardent patriote. S'il ne fut pas «insensible aux solidarités ethniques», comme le dira Fernand Ouellet, «ses affinités [...] restent subordonnées aux solidarités économiques»; «politiquement, son appui va aux défenseurs des intérêts du groupe des marchands britanniques», c'est-à-dire le gouvernement. Ce qui ne l'empêcha pas d'intervenir auprès du gouvernement en faveur de plusieurs Patriotes arrêtés lors de l'insurrection.

La neutralité proverbiale du seigneur Masson ne l'empêcha pas non plus de rendre visite, en 1840 et 1844, au chef «modéré» des Patriotes, Louis-Joseph Papineau, exilé à Paris, et de lui venir en aide financièrement. Papineau, grand lecteur, exprima sa gratitude en dressant une liste de livres qui allaient constituer la bibliothèque de Masson, et en en surveillant l'achat à Paris, geste qui avait peut-être comme but d'insuffler un peu de culture à cet ami instruit surtout dans les affaires du négoce.

Lorsque Masson accepta la présidence de l'Association Saint-Jean-Baptiste en 1845, il ne risquait pas grand-chose. L'organisme s'était assagi, l'heure étant dorénavant à l'union des Canadiens français, au-delà des différences. Même la messe avait pris une place primordiale dans les célébrations. Robert Rumilly d'ironiser: «Les dames de la meilleure société — les épouses des révolutionnaires de 37, devenus les notables de 1845 — se disputent l'honneur de faire la quête, à la grand-messe du 24 juin.»

L'hypothèse de M. Masson, voulant que Joseph Masson ait acquis le Saint Jean-Baptiste alors que ce dernier présidait l'Association Saint-Jean-Baptiste en 1845, pourrait donc trouver dans ces données quelques appuis.

Jumelées comme elles le sont, toutefois, depuis mémoire d'homme (et de femme!) semble-t-il, et vu le message combiné qu'elles véhiculent, si pertinent pour le 19e siècle, et vu leur allure similairement artisanale, les statues de Terrebonne ne seraient-elles pas contemporaines? Autre hypothèse. Or, il s'adonne que le portrait de Jacques Cartier, auquel renvoie le Jacques Cartier de Terrebonne, ne fut introduit au pays qu'en 1847, que Joseph Masson décéda en mai de cette année-là, et qu'on ne connut pas au pays de statue en pied de Jacques Cartier avant 1861. S'il Y a contemporanéité des statues, elle ne pourrait donc s'établir qu'à partir de 1861, au plus tôt, et que sous le règne de Sophie Masson.


Le premier portrait de Jacques Cartier

Le portrait de Jacques Cartier introduit au pays en 1847 était une copie de celui peint en 1839 par François Riss (1804-vers 1866), pour la Ville de Saint-Malo, en Bretagne, à partir d'un portrait ancien aujourd'hui perdu, et qu'on croyait représenter Jacques Cartier. C'est cette copie que la Ville de Saint-Malo offrit à la Société littéraire et historique de Québec en 1847. Théophile Hamel (1817-1870) en fit des copies (un fusain et deux copies à l'huile). Le succès remporté par ce portrait du découvreur donna lieu en 1848 à une copie lithographiée de l'œuvre de Hamel, qui à son tour fut copiée et utilisée à toutes les sauces. En 1863, le célèbre portrait (repris de Hamel) paraissait même sur la semelle des «claques Jacques Cartier» fabriquées par la «Compagnie de caoutchouc de Montréal». Comme quoi l'utilisation «bassement» commerciale des œuvres d'art ne date pas d'hier!

Le portrait Riss-Hamel montre le héros dans une pose contemplative. Debout sur le pont de son navire, le coude gauche appuyé au bastingage, la main supportant le menton, il scrute l'horizon. Sa main droite repose à plat sur sa taille. Dessous, dans le vêtement, on aperçoit la poignée d'une dague; du côté gauche, celle d'une épée.

François-Xavier Berlinguet (1830-1916), sculpteur de son métier, tailla une statue en bois du Malouin, fidèle à ce portrait, qu'il plaça sur le sommet de sa maison à Québec en 1862, comme une sorte d'enseigne à la manière des Indiens des tabaconistes. Il avait été devancé dans sa stratégie publicitaire par un Montréalais, Étienne Alexis Dubois, chef de bureau à la Fabrique Notre-Dame et l'un des directeurs de la «Compagnie d'assurance mutuelle contre le feu de la Cité de Montréal», qui, le 6 mai 1861, fit ériger une statue du même Malouin sur le coin d'une voûte à cinq étages (depuis longtemps démolie) qu'il possédait à l'angle des rues Saint-Jean et de l'Hôpital, dans l'actuel Vieux-Montréal.

La statue de Dubois, de grandeur nature, sortait de l'atelier de Charles Dauphin (1807-1874). La Minerve rapporta : «Il [Jacques Cartier] tient dans une main une longue-vue, tandis que l'autre est appuyée sur la garde de son épée.» Ces éléments de composition diffèrent de ceux du portrait Riss-Hamel. Mais se rapprocheraient-ils de ceux du Jacques Cartier de Terrebonne? N'est-ce pas que celui-ci referme la main gauche sur une tige de bois arrondie (autrefois la longue-vue?) et que sous sa main droite se trouve un anneau destiné sans doute à retenir quelque chose (une épée?).

Certes, plane ici le mystère le plus complet. Quel marin de l'époque aurait porté son épée du côté droit? À moins d'être gaucher? Jacques Cartier était-il gaucher? Le sculpteur se serait-il permis une licence artistique? L'anneau aurait facilement pu retenir une longue-vue. La main droite est d'ailleurs suffisamment arquée pour tenir un objet, mais la gauche paraît basse pour s'appuyer sur la garde d'une épée.

À noter une chose toutefois en parlant de rapprochement : si le Jacques Cartier de Charles Dauphin se rapprochait de celui de Terrebonne, c'est que le plâtre de Terrebonne serait une réplique de l'original de Dauphin. En effet, de quelques articulets parus dans La Minerve et L'Ordre en 1863, il se dégage que Dauphin avait sculpté l'original en bois et que l'atelier Baccerini en produisit des copies à partir de 1863, au moins. Cette maison en dévoilait un exemplaire à l'Exposition provinciale de Montréal en septembre 1863 et, en octobre suivant, La Minerve annonçait que la maison Baccerini en confectionnait une autre copie, «en ciment» (un ciment dont on avait dit «qu'il se durcit considérablement et qui devient inattaquable par les plus fortes gelées»). Cette deuxième copie mesurait sept pieds de hauteur et pesait 1 000 à 2000 livres. Comme il y avait eu méprise sur l'identité de l'auteur de l'original, L'Ordre (novembre 1863) termina : «Rendons-lui [à Baccerini] la justice cependant qu'il a bien suivi le modèle.»

Dans l'état actuel des recherches, le lien entre les copies de Baccerini et le Jacques Cartier de Terrebonne ne relève encore que de l'hypothèse, tout comme la volonté de voir un lien entre la deuxième copie (celle de sept pieds de hauteur) et une statue qui domina vers 1875 l'ancien Dominion Theatre, sis rue Gosford entre les rues Champ-de-Mars et Saint-Louis, à Montréal (à l'emplacement actuel de la Cour municipale). Une photo d'époque, publiée dans Lost Montreal de Luc d'Iberville-Moreau, montre en effet dans le campanile du Dominion une statue dont la silhouette rappelle celle du Jacques Cartier de Terrebonne, et ses dimensions imposantes, celles de la deuxième copie du Jacques Cartier de Dauphin, moulée en ciment par Baccerini.

Construit en 1844, en tant que Second Congregational Church, subséquemment Trinity Church ou Garrison Church, puis Union Catholic Reading Room, l'édifice abrita vers 1872 le Dominion Theatre, propriété de MM. Fortin et McLish. Dès 1875, ce théâtre accueillit un groupe d'amateurs, le Cercle Jacques-Cartier, qui favorisait les dramaturges canadiens. On aurait donc raison de reconnaître dans la statue du campanile une représentation de Jacques Cartier.

Les disproportions notées sur l'œuvre de Terrebonne renforcent les liens possibles entre elle et les copies de Baccerini, les disproportions ayant pu être voulues dans le cas d'une statue dont le prototype était destiné à un emplacement très élevé. Dans le cas de l'original, l'œil allait normaliser les proportions. Un élément de mystère s'ajoute au dossier, toutefois : vers 1867 et en 1874, un M. Rochet, sculpteur français, proposa à la Ville de Montréal un projet de statue de Jacques Cartier. Le Canadian lllustrated News du 22 août 1874 en publia une gravure que reprit Denis Martin dans son ouvrage. Jacques Cartier s'appuie sur un bollard enroulé de cordage, motif distinctif du Jacques Cartier de Terrebonne. D'autres recherches s'imposent.

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