Page 4 — AUTRES SAINT JEAN-BAPTISTE

D'autres recherches s'imposent aussi en ce qui a trait au Saint Jean-Baptiste de Terrebonne, car un plâtre semblable, mais non identique, existe à l'église Sainte-Anne de Varennes. Cela tient presque du phénomène parce que le détail et l'agencement des éléments composant l'œuvre de Terrebonne, bien que traditionnels, en font un type de statue du Précurseur qui est très rare dans la production québécoise. La permission ne m'ayant pas été accordée de consulter les archives de la Fabrique de Varennes, je ne puis rien avancer au sujet de ce deuxième Saint Jean-Baptiste, si ce n'est que fort peu d'œuvres ornant l'actuelle église de Varennes, construite entre 1882 et 1887, proviennent de l'ancienne église, démolie. La production en série de plâtres pouvait toutefois assurer la diffusion des divers modèles de statues pendant fort longtemps. Une œuvre ancienne aurait aussi pu être offerte ultérieurement à l'actuelle église.

Plusieurs modèles de statues du Précurseur virent le jour à Montréal au cours du 19e siècle. Ou furent importés. Parmi les créations, on note en 1849 (deux ans après la mort de Joseph Masson) une œuvre du sculpteur français Charles Bullet (1820-1879-?) qui séjournait alors à Montréal. La Minerve s'extasia devant cette œuvre de trois pieds et demi de hauteur : «On se demande comment on peut manier l'argile et lui donner cette forme, cette expression [...] La pose du Saint est ferme et hardie [...] Le mouvement de cette tête, avec le bras qui indique le ciel [...] Nous ne parlerons pas des proportions de la figure; de l'emmanchement des extrémités, du mouvement du t[o]rse qui est sublime, ni des chairs qui laissent deviner la peau sur les muscles, et les muscles sur l'os.» Malheureusement, cette description s'appliquerait à de nombreuses statues. Bien malin celui qui y décèlerait le modèle du Saint Jean-Baptiste de Terrebonne! Par ailleurs, lorsque La Minerve annonça que Baccerini confectionnait une autre copie du Jacques Cartier, en 1863, le journal mentionna d'autres œuvres en préparation, «des statues de St. Jean-Baptiste, St. Joseph, et des douze apôtres, d'après les œuvres des grands maîtres de Rome».

Une statue de saint Jean-Baptiste d'après les grands maîtres de Rome? Ou s'agirait-il d'une statue d'après Charles Dauphin? Cette dernière question demande d'être posée, car le sculpteur collabora plus d'une fois avec les fabricants de statues en ciment ou en plâtre. En 1863, l'année du Jacques Cartier, il exécuta une Vierge pour l'atelier Catelli destinée à l'autel du même nom en l'église Saint-Jacques de Montréal. Puis, en 1864, il produisit les modèles en plâtre de trois statues, un Saint Joseph, une Immaculée Conception et un Saint Jean-Baptiste, que Thomas Carli (1838-1906) de la maison Baccerini coula en ciment pour être installées dans les niches de la façade de l'actuelle basilique Notre-Dame de Montréal. Étienne Alexis Dubois, l'employé de la fabrique, recueillit les fonds pour acquérir ces statues, toujours en place.

Semblables en ce qui a trait aux gestes des bras, les deux Saint Jean-Baptiste, celui de Terrebonne et celui de la basilique Notre-Dame de Montréal, diffèrent néanmoins sur le plan du détail et de l'agencement des éléments de composition typiques des statues du Précurseur. Cela souligne à quel point peuvent varier les divers modèles de statues d'un même sujet.

Que le Saint Jean-Baptiste de Terrebonne soit une œuvre de Baccerini, d'après un original de Dauphin, s'avérerait peu banal, car ainsi se soutiendrait davantage la contemporanéité des deux statues de Terrebonne, et, de là, leur association avec la seigneuresse plutôt qu'avec le seigneur de Terrebonne.


Des énigmes enrobées de mystère

Sir Winston Churchill ne songeait surtout pas aux statues de Terrebonne lorsqu'il prononça ce bon mot en 1939 : [traduction libre] «C'est une devinette enveloppée d'un mystère, à l'intérieur d'une énigme [It is a riddle wrapped in a mystery inside an enigma] ». (Il pensait plutôt aux intentions militaires de la Russie.) Mais, il aurait bien pu songer aux statues de Terrebonne, car ce pléonasme s'applique tout autant à de vastes pans de l'histoire de l'art ancien du Québec. Dans le cas des statues de Terrebonne, les hypothèses mènent à des énigmes, elles-mêmes enrobées de mystère, ce qui soulève d'autres questions, menant à d'autres énigmes.

Peut-être reliées à Charles Dauphin, sculpteur aujourd'hui méconnu, par l'intermédiaire de Baccerini, les statues de Terrebonne fascinent même au-delà des problèmes de dates et d'attribution. Les liens qui les unissent à Joseph Masson, dernier seigneur de Terrebonne, et notamment à sa veuve Sophie Masson, lèvent le voile sur un pan de notre histoire, et sur l'idéologie qui le façonna. Individuellement fort riches sur le plan iconographique et iconologique, ces statues présentent, dans l'art ancien du Québec, un cas unique et significatif de jumelage. Saint Jean-Baptiste et Jacques Cartier, chacun à sa manière héros national et précurseur, l'un issu du milieu religieux, l'autre laïc, illustrent ensemble les deux axes du nationalisme canadien-français, Religion et Patrie, qui marqua le Québec depuis les années 1830 jusqu'à la mi-vingtième siècle. On s'étonnera que l'art ancien du Québec ne les ait pas jumelés plus souvent.

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