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Collection «Miroir» : Objets faits à la main au Manitoba français
NOTE: Les crochets [ ] indiquent des modifications apportées en 2006.
INTRODUCTION

Devant le bouleversement culturel et linguistique qui s'opère au Manitoba français, il est à se demander quelle vitalité les francophones connurent par le passé.

Nous savons tous l'apport d'individus à l'histoire de la province et de l'Ouest tout entier : les Radisson et Groseillers, les d'Iberville, les LaVérendrye, les Lagimodière, Provencher, Taché, Riel. Qu'en est-il cependant de la vie communautaire? A-t-elle pu créer et faire vivre une culture? Cette culture s'est-elle particularisée de la culture mère? S'exprime-t-elle encore de façon distincte? Que devons-nous penser de nous-mêmes devant le Québec qui, malgré notre attachement à lui, préfère jouer le grand frère aux lointains Louisianais plutôt que de s'intéresser à nous, ou même, d'admettre que nous existons? Faut-il rappeler les liens de parenté qui nous relient aux Québécois et qui remontent tout au plus, pour la plupart, à la cinquième génération?

Un peuple, semble-t-il, se définit largement par les objets qu'il façonne. En présentant cette exposition d'objets faits par les francophones du Manitoba, nous espérons apporter quelques réponses à ces questions. En plus espérons-nous pouvoir apprécier ce qui nous distingue pour le valoriser. L'habitude des choses les rend souvent banales, moins attrayantes et cela surtout en milieu minoritaire où la culture du plus fort s'impose si facilement.

Notons au prime abord que les restrictions de temps pour la recherche, ainsi que la disponibilité des objets, nous ont obligés à faire une sélection un peu arbitraire. Sans doute existe-t-il en certains cas de meilleurs exemples que ceux que nous présentons. Je pense à des meubles canadiens* et à de magnifiques fauteuils Louis XVI. Encore aurait-il fallu vouloir nous les prêter.

LES MÉTIS

Les Métis de la Rivière-Rouge, comme le démontre un article paru récemment dans The Beaver, commençaient à se doter d'un artisanat original. S'exprimant surtout par le vêtement, ils avaient réussi à marier la coupe européenne à un style de décoration indienne. Voir le manteau métis, œuvre no 26. La défaite de la nation métisse entraîna la disparition de cet art. Ceux parmi leurs descendants qui ne préférèrent pas l'exil vers les terres plus à l'Ouest, s'intégrèrent graduellement aux Canadiens et adoptèrent ipso facto leur culture. La bannière de l'Association Saint-Joseph de l'Union Métisse, tout à fait dans le style des bannières religieuses canadiennes, illustre à merveille ce transfert (n° 64).

LES RELIGIEUSES

L'amour des arts européens a été répandu dans l'Ouest, comme il l'avait été en Canada, par des religieuses. Nous traçons en fait une ligne directe à partir des Ursulines de Québec qui apportèrent la «science des ouvrages» de [la France n1] à Québec; passant par Mère Marguerite d'Youville, leur élève; et les Sœurs Grises de Montréal, sa communauté, dont quatre religieuses vinrent s'installer à la Rivière-Rouge en 1844. Dès leur arrivée, ces pionnières établirent un couvent où s'enseignèrent tous les arts : le filage, le tissage, la broderie, le crochet, le tricot, le chant et le piano.

En 1851, l'artiste du groupe, Sœur Lagrave, peignit les murs de la cathédrale de Mgr Provencher de guirlandes de fleurs, ouvrage qui, rapporte-t-on, impressionna fortement la population. Si les gens du peuple s'adonnèrent continuellement à l'artisanat, fabriquant une diversité d'objets pour satisfaire à tous leurs besoins, l'influence des religieuses (et plus tard des religieux) en matière d'art, d'ouvrages de goût, demeura de toute première importance. Combien de Franco-Manitobains s'initièrent à la peinture en admirant les toiles ornant nos églises! Comment ne pas voir de ressemblance dans le style entre la bannière de l'Association métisse et la décoration de chapelle de l'abbé Jean-Marie Comte (no 74) et encore entre ces deux objets et le dessin du cadre des finissants 1925-1926 du Collège de Saint-Boniface (no 48)! Pour les générations d'avant la télévision et l'accès aux images et à l'information de toutes sortes, les ouvrages des Sœurs - niches (no 63), Jésus de cire (no 62), cartes de souhaits (nos 59 et 60), palmes (no 61), et fleurs artificielles (no 50) - demeurèrent source d'admiration et d'inspiration. Nul du peuple ne pouvait souhaiter égaler en perfection l'habile travail des religieuses. Aussi leurs ouvrages devinrent-ils les modèles. Même les artisanes et mères de familles les plus vertueuses pour ne pas dire les plus habiles ne pouvaient rapiécer un vêtement comme les religieuses. Les Missionnaires Oblates, communauté fondée au Manitoba, dont nous exposons une partie du costume (no 51), se montrèrent d'excellentes couturières. Réputées pour la confection de soutanes et de vêtements sacerdotaux (no 52), elles s'attirèrent jusqu'à nos jours une clientèle venant de tous les coins du Canada et des États-Unis. Semble-t-il qu'elles savaient satisfaire, dans la coupe, les goûts les plus exigeants.

Le contexte religieux d'alors n'encourageant pas l'innovation, l'enseignement des religieuses dont nous avons un reflet dans le dessin de l'élève Eugénie Kéroack (no 47) et dans la toile de Sœur Marie-Léonille, S.N.J.M. (no 65), prôna le conservatisme au détriment d'une expression originale. Il est intéressant par exemple de noter que le dentiste Paul-Émile Laflèche, orfèvre autodidacte, produisit presque uniquement des vases sacrés (nos 67 et 68) et ce comme expression toute naturelle de sa piété.

Enfin, ne faut-il pas ne pas se surprendre que les manifestations les plus grandioses de l'art populaire se rattachèrent au culte, et qu'elles se soient produites souvent sous l'influence, sinon sous la direction, des religieuses : décorations de cloches pour leur bénédiction (no 72); décoration d'intérieur d'église; processions, et reposoirs de la Fête Dieu (no 73).

POPULATION CANADIENNE ET EUROPÉENNE

Même après des recherches aussi élémentaires que celles que nous avons faites, il est clair que la population francophone s'entourait de tous les objets qui lui étaient traditionnels. Certes, nous nous reportons à une époque où il entrait dans l'ordre de fabriquer ce dont on avait besoin. Néanmoins il fait chaud au cœur de voir la fidélité qu'on accordait au traditionnel.

Il était courant chez les Canadiens et chez les Français par exemple, pour le père, lorsqu'il savait travailler le bois, de fabriquer du mobilier pour ses enfants qui se mariaient (nos 2 et 4).

Chez les Canadiens on resta attaché à l'architecture de la Belle Province (nos 77 et 17), à la chaise à siège tressé (nos 1 et 2), à l'armoire bien dans le style du Québec (no 4), au coffre à linge dont s'enorgueillissent encore aujourd'hui les jeunes mariées (no 3).

Et que dire de la berçante, des huches à pain, des rouets, des grandes tables de cuisine que seul le manque d'espace a exclus de cette exposition.

Puis l'ouvrier eut besoin d'outils : d'où la scie à tendeur, les pinces à forgeron, le couteau à betterave (nos 13, 14 et 10).

Grand-maman, elle, fila comme elle l'avait toujours fait. Elle tissa (no 23). Elle produisit couvre-lit et catalognes (nos 21 et 19).

Loin des sources, à une autre époque, le Canadien sut innover. Voir la construction originale du coffre, l'emploi de bas de nylon et de jupons de soie dans la confection de catalognes. Voir aussi le calice tout à fait original illustrant la vie du Christ.

Moins d'objets nous parviennent des Français, des Belges, et des Suisses, arrivés plus récemment et en plus petit nombre. Signalons cependant un hachoir à tabac dans le modèle belge (no 9), une champlure à baril de vin (no 7), et quelques outils (no 11 et 12).

Les Européens semblent avoir contribué par contre, au début, d'avantage à la «haute culture» des francophones du Manitoba. Le Golden Boy, symbole presque du Manitoba dressé sur le dôme du palais législatif, ainsi que plusieurs sculptures à l'intérieur, sont du Parisien Georges Gardet, tandis qu'[Eugène Benet] signe le monument aux soldats français érigé devant la cathédrale de Saint-Boniface. Les sculpteurs manitobains Marguerite Taylor et Hubert Garnier sont tous deux nés en France.

Plus libres d'esprit suivant les révolutions idéologiques subies en France, les Européens innovent, s'entourent de fanfares, entraînent davantage les Canadiens vers les arts de la poésie, de la musique et du théâtre. Voir les chants d'Edmond Buron et de Pierre Lardon sur la musique de Paul Salé (nos 38 et 39), les souvenirs du curé Jolys (no 41).

Toujours foncièrement indépendants, frondeurs même, les Canadiens expriment leur humour gaillarde dans La Petite Feuille, hebdomadaire publié en joual et en flamand (no 42).

EN BREF

Somme toute, y a-t-il là matière à former une culture? Nous avons mentionné que nous aurions pu exposer bon nombre d'autres objets, de toutes sortes. En fouillant un peu, nous pourrions reconstituer tout un monde : des ateliers d'ouvriers, étables et maisons typiques. Nous pourrions rappeler des manifestations culturelles touchant tous les domaines : le religieux, les divertissements, les arts. Qu'il se soit établi et maintenu une communauté francophone au Manitoba, cela est incontestable. De là à dire culture? Voilà qui devient plus difficile à affirmer.

Qui dit culture, dit non seulement survivance, mais originalité. En quoi donc se distingue la culture des francophones du Manitoba? D'abord par le passé métis que rien ne nous empêche de faire revivre. Sans doute notre caractéristique la plus originale, où nous aurions tout avantage à trouver inspiration. Puis, il y a l'apport des groupes européens, qui vers les [années] 1890-1910 s'ajoutent et s'intègrent au noyau canadien, lui donnant un souffle nouveau. Enfin, tous fils de voyageurs, de rapatriés, de colons, nous nous relions aussi à cette autre mentalité du Canadien, celle du nomade plutôt qu'à celle du sédentaire. Ce détachement de la source vive nous vaut encore aujourd'hui, ainsi qu'à beaucoup d'autres francophones du Canada nés en dehors du Québec. Ne nous permet-il pas souvent de poser sur l'ensemble de la culture française en Amérique un regard frais et constructif? À ce sujet, il serait intéressant de dresser une liste des personnalités et des créateurs québécois actuels nés «outre frontières».

La culture française au Manitoba n'a certes pas connu une assez longue histoire pour se définir clairement. Elle a connu tous les éléments de base, mais il lui aurait fallu un isolement de quelques centaines d'années à elle aussi pour se développer de façon autonome.

Exclus du Québec, les Franco-Manitobains peuvent au moins se rassurer d'un passé à eux et se définir à partir de caractéristiques qui leur sont propres, tout aussi fragiles soient-elles. C'est déjà beaucoup.

Espérons maintenant que cette exposition appuiera nos institutions à se donner comme priorité de documenter et de faire valoir par des recherches, des collections, l'héritage particulier des francophones du Manitoba et de souligner l'apport constant de ces francophones à la vie française du Canada. À nous de nous définir. D'autres ne le feront pas.

Nous donnons au nom Canadien [et à l'adjectif] le sens original, c'est-à-dire celui né au Canada, d'origine et d'expression française.

Liste des objets en exposition... >>

Bibliographie
BARBEAU, Marius, Saintes artisanes, volumes 1 et 2, Montréal, Fides, s.d.

BRASSER, T.J., «Metis artisans», The Beaver, Winnipeg, automne 1975.

CLAYTON, Maurice, «The history of wood in Canadian housing», Habitat, Ottawa, vol. 18, no 3 (1975).

Early Buildings in Manitoba, Winnipeg, Peguis Publishers, 1973.

LESSARD, Michel, et Huguette MARQUIS, Encyclopédie des antiquités du Québec, Montréal, Éditions de l'Homme, 1971;

--, Encyclopédie de la maison québécoise, 1972, Montréal, Éditions de l'homme.

150 Years of Art in Manitoba, Winnipeg, Winnipeg Art Gallery, 1970.

PALARDY, Jean, Les meubles anciens du Canada français, Paris, Arts et métiers graphiques, 1963.

SMITH, Jean, et Elizabeth SMITH, Collecting Canada's Past, Scarborough (Ontario), Prentice Hall of Canada Ltd., 1974.

WEBSTER, Donald Blake, The Book of Canadian Antiques, Toronto, McGraw-Hill Ryerson Ltd. 1974.



© Les Éditions du Blé (Collection «Miroir»), 1976.
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