L'exaltation du sentiment patriotique au Québec, fin XIXe, début XXe siècle, n'a pas seulement été le fait de l'art profane. L'art religieux s'est également prêté à ce discours.

L'iconographie chrétienne est un langage codifié. Louis Réau, le spécialiste en la matière, l'a amplement démontré1. Ce langage est le résultat d'une évolution historique à laquelle ont contribué tant la tradition populaire que la haute science de l'Église. La représentation des saints en art répond donc à des conventions qui dictent le type physique des personnages, leurs poses et gestes, ainsi que leurs costumes et leurs attributs.

Dans un programme iconographique, les saints représentés se lisent comme autant de hiéroglyphes, le lecteur/regardeur en retirant un message consciemment formulé. Ainsi s'étalent les grands thèmes de la Bible, et des modèles de vie chrétienne.

À ces sujets strictement religieux s'ajoutent aussi parfois certaines significations profanes. Tel peuvent agir les images des saints lorsque ceux-ci font figure de représentants locaux, provinciaux ou nationaux. Il s'agit alors d'un saint issu du milieu, ou quelque autre, que la collectivité a choisi pour jouer le rôle d'intercesseur auprès de Dieu. Bien que la fonction première de ces saints soit religieuse, l'association à une collectivité peut prendre, à l'occasion, des connotations profanes.

Sur la plan national, la France s'est donné saint Denis et saint Louis, l'Espagne saint Jacques-le-Majeur, l'Allemagne saint Boniface, l'Angleterre saint Édouard et saint Georges.

Comme exemples d'une imagerie religieuse qui véhicule des connotations nationalistes, l'on pourra voir à Montréal sur la façade de la basilique Notre-Dame, trois statues représentant saint Joseph, la Vierge Marie et saint Jean-Baptiste, respectivement patrons du Canada (depuis les jours de la Nouvelle-France), de Montréal (depuis sa fondation) et des Canadiens français2.

S'il se rencontre donc une thématique nationaliste dans l'imagerie religieuse au Québec, nous constatons également un cas porteur de significations politiques.

C'est ainsi du moins que nous interprétons la présence simultanée, dans certains programmes iconographiques, de saint Jean-Baptiste (le Précurseur, le dernier des prophètes, le premier des saints et des martyrs, décapité vers l'an 29) et de saint Patrick (apôtre de l'Irlande et thaumaturge mort vers 460, intercesseur [en cas de] peines du Purgatoire et de l'Enfer)3, l'un étant, n'est-ce pas, le patron national des Canadiens français, l'autre celui des Irlandais.

Pour que saint Jean-Baptiste et saint Patrick prennent des connotations particulièrement politiques, il ne suffit pas qu'ils soient tous deux représentés dans un même décor. Il faut qu'ils soient accouplés, ou qu'ils se répondent de façon symétrique. Le jumelage des deux saints, ou leur mise en parallèle, souligne alors leur caractéristique commune, c'est-à-dire. leur signification nationale. Dans le contexte politique du Québec, fin XIXe siècle, début XXe, la dualité nationale ainsi exprimée portait sans aucun doute une charge politique.

Parmi les cas les plus notoires, il y a le «couple» saint Jean-Baptiste et saint Patrick sur la façade de la basilique-cathédrale Marie-Reine-du-Monde de Montréal. Placées l'une à côté de l'autre, les deux statues (de bois recouvert de cuivre) se répondent à cause de la gestuelle qui les anime. Posées en novembre 1899, elles sont l'œuvre d'Olindo Gratton (1855-1941). Le Saint Jean-Baptiste fut offert par un «bienfaiteur», le Saint Patrick, par les cinq paroisses irlandaises que comptait alors la ville de Montréal4.

À la basilique-cathédrale Notre-Dame d'Ottawa nous voyons une utilisation symétrique des deux saints. Saint Jean-Baptiste est placé dans le chœur à la gauche du maître-autel, saint Patrick, à la droite. Taillées dans le bois par Louis-Philippe Hébert, ces statues datent de la période 1879-1880 environ5.

Dans la grande région de Montréal, relevons le cas de l'ancienne église des Saints-Anges-Gardiens de Lachine (1865-1915), dont les niches de la façade abritaient similairement des statues de saint Jean-Baptiste et de saint Patrick6. Après l'incendie de l'église, il semble que les paroissiens voulurent maintenir la tradition. En effet, les plans de l'actuelle église, dessinés en 1918 par les architectes Viau et Venne, prévoyaient des statues des deux saints sur les socles restés vides au sommet des contreforts de la façade7.

L'on note enfin quelques exemples de ce jumelage dans le diocèse de Valleyfield. Depuis 1903, deux statues, un Saint Patrick offert par un dénommé John Gallagher, et un Saint Jean-Baptiste, offert par les paroissiens, occupent les deux niches de la façade de l'église de Sainte-Marthe. À l'église Saint-Joseph de Huntingdon, deux plâtres polychromes représentant les mêmes saints se font écho sur des consoles de chaque côté du maître-autel8.

Les divers exemples que nous venons de relever font état de lieux de culte ouverts aux Irlandais. Historiquement, [le] jumelage des deux saints semble correspondre à une volonté, de la part des francophones, de poser un geste de courtoisie envers les anglophones (Irlandais) qu'ils côtoyaient.

Dans le contexte politique de la seconde moitié du XIXe et du début du XXe siècle, ce phénomène témoigne d'une volonté, moult fois exprimée par l'élite francophone, entre autres, lors des cérémonies d'inauguration des monuments (profanes) patriotiques, de vivre en harmonie avec les dirigeants anglo-canadiens. Selon Bruno Hébert, qui a analysé en profondeur le rapport monument et patrie, cette harmonie ou «Entente cordiale», telle qu'on l'a appelée, se voulait un gage des libertés accordées ou revendiquées. Le sujet de la commémoration (tel découvreur ou homme politique, tel missionnaire ou prélat, tel historien ou poète) servait de prétexte à une affirmation des droits et des devoirs en matière institutionnelle et religieuse, culturelle et linguistique9.

Suivant cette logique, il [est] probable que le jumelage des statues des saints nationaux canadiens-français et irlandais ait véhiculé des messages subliminaux, même dans des décors strictement religieux, et que ces messages aient été compris par les catholiques tant anglophones que francophones [et peut-être même qu'ils étaient] compris un tantinet par l'élément anglo-protestant de la population.

Certes nous ne devons pas confondre l'univers culturel des uns avec celui des autres, c'est-à-dire que nous ne devons pas présumer que les anglo-protestants étaient en mesure de décoder quelque message émis par la population franco-catholique. Quoi qu'il en soit, le tandem saint Jean-Baptiste et saint Patrick, tel qu'il paraît sur le fronton de la cathédrale de Montréal, par exemple, peut actuellement se concevoir comme une façon de signifier à la population anglophone, du moins aux Irlandais catholiques, qu'il était possible d'être soumis à l'autorité papale et de surcroît à l'autorité de l'archevêque francophone de Montréal, tout en étant anglophone. L'origine gauloise de saint Patrick, missionnaire de l'Irlande, si cette origine était alors connue ou même proposée, aurait aussi eu sa charge signifiante.

La fidélité des catholiques anglophones à l'évêque francophone de Montréal est d'autant plus claire à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde que la statue de saint Patrick fut officiellement donnée par les paroisses irlandaises de la ville.

Pour en arriver à une meilleure compréhension du phénomène, il faudrait vérifier si la pratique du jumelage de saint Jean-Baptiste et de saint Patrick s'est généralisée dans les autres régions, aussi bien au Canada qu'aux États- Unis, où les Canadiens français ont côtoyé des Irlandais. L'on pourrait vérifier aussi si les Irlandais, devant partager leurs lieux de culte avec des Canadiens français, ont posé à leur égard un semblable geste de courtoisie.

Il est à considérer qu'au Québec les Irlandais ont eu des paroisses nationales peu fréquentées par les francophones (la paroisse Saint-Patrick à Montréal par exemple). Pareillement, les Canadiens français établis dans des régions anglophones se sont regroupés dans des paroisses exclusives (Sacré-Cœur à Toronto, Saint-Jean-Baptiste à New York, Notre-Dame-des-Canadiens à Chicago, etc.). Dans de telles situations, les conditions d'une coexistence ne se seraient pas manifestées.

L'on aurait avantage, dans une étude poussée du phénomène, à vérifier s'il survient des jumelages de type nationaliste dans d'autres pays peuplés par plus d'une nationalité. En Angleterre, par exemple, a-t-on rapproché saint Georges et saint Patrick?

Le tandem saint Jean-Baptiste et saint Patrick soulève une dernière problématique, celle de l'insertion de ce cas de jumelage dans l'iconographie chrétienne. Louis Réau a signalé plusieurs cas de jumelage qui sont courants dans l'iconographie chrétienne mondiale. Il y a les rapprochements que l'on pourrait dire naturels comme dans le cas des membres de la Sainte Famille. D'autres associations reposent sur des liens de type «professionnel», tels que les quatre Évangélistes, ou les Pères de l'Église. L'on a aussi relié des saints qui partagent le même prénom (les saints Jean le Baptiste et Jean l'Évangéliste). D'autres saints se voient rapprochés parce qu'ils ont été membres d'une même communauté (saint François d'Assise et son disciple, saint Antoine de Padoue). Les Ordres et communautés religieux ont d'ailleurs contribué à l'iconographie chrétienne (saint Joseph, la Vierge et saint Jean l'Évangéliste, modèles du sacerdoce de par leur relation au Christ, auxquels les Sulpiciens ont répandu une dévotion) 10.

L'Amérique du Nord a pour sa part fourni le regroupement des huit martyrs de la Huronie et de la Iroquoisie que l'on désigne au Canada sous le nom des Saints Martyrs canadiens. Ce regroupement est [propre] au continent mais il ne saurait représenter un effort de création comme le tandem saint Jean-Baptiste et saint Patrick. Le rapprochement nationaliste et politique du Précurseur et de l'Évangélisateur gaulois, bien qu'il n'ait pas un caractère universel, constitue une contribution tout à fait originale de l'Église d'ici à l'iconographie chrétienne mondiale. Cette contribution, la seule de ce type que nous connaissions pour l'Église canadienne, est d'autant plus originale qu'elle n'aurait pu être imaginée ailleurs.