Poèmes de Dominique GELAY.

Hymne

Je voudrais être une île plantée là comme une dent
Et succomber sous les caresses de langues d’écume,
Vagues impudentes aux flots argentés et ardents,
Me dissoudre dans leur mêlée sans fin qui me consume…
 
Je voudrais être un ciel très secret à l’humeur fantasque
Et pouvoir recouvrir et la mer et le continent
Me repaître d’amours femelles et mâles, sans masque
Admiré des ogres, méprisé par les abstinents.
 
Je voudrais être la terre, brûlée, léthiférée
Et ternir de poussière la sérénité des cieux
Dans un appel, dans un cri viscéral et, altérée,
Boire goulûment la pluie, la semence des Dieux.
 
Je voudrais être le zéphyr, ce satyre invisible,
Et trousser la mer, fondre ciel et terre inassouvie,
Libérer dans l’espace cette force si terrible,
Cette brute cruelle que je porte en moi, la VIE…
 
Dominique GELAY,
Avril 1989, Mars 1994.
Saint Nizier, Lyon.
 

 
  Dune blonde. 

Dune blonde amante des souffles de hasard 

J’avance, flots d’or d’éternité revétus
Pourtant je n’amasse et je n’offre que fétus 
 

Dune blonde amante des souffles de hasard 

Mais tant d’aubes claires s’irisent tout là-bas
Et les vents m’emportent vers des lointains de nacre,
M’entraînent où flamboient des horizons lilas…
 
En moi fourmillent toujours mes espoirs tétus
Pourtant je n’amasse et je n’offre que fétus 
Le tourment de ma soif la plus vive s’estompe :
Dans la coupe d’ocre d’un désert sans orages
Une fadeur sourde se répand et détrompe
Mon cœur exalté par de somptueux mirages

 

Les jours s’obstinent malgré mes paupières closes
Et les vents m’emportent vers des lointains de nacre
Où je voile de poussière l’éclat des choses 
Dans la coupe d’ocre d’un désert sans orages
Je ne veux plus verser de nectars éphémères
Mon cœur exalté par de somptueux mirages
Tu vois la mort du jour confondre tes chimères
 
Dune blonde amante des souffles de hasard
Craintive quand l’ombre s’empare de l’entour
Lorsque le froid t’étreint, que naissent des murmures,
Qu’ils s’enflent, s’aiguisent, se hèlent tour à tour
Sous le dais nuital où se perdent leurs augures 
 
Que des formes paraissent qui semblent guetter
Porteuses fidèles d’un très ancien message
Mais la peur t’instille son fiel pour apprêter
Ces remous clairs-obscurs qui te feraient plus sage
 
Dune blonde amante des souffles de hasard
Lorsque le froid t’étreint, que naissent des murmures,
Découvre dans ces voix les Mentors qui conseillent
Sous le dais nuital où se perdent leurs augures
Apprends les parfums musqués des fleurs qui s’éveillent
 
Porteuses fidèles d’un très ancien message
Versant des larmes de rosée pour qu’à l’aurore
Ces remous clairs-obscurs qui te feraient plus sage
Miroitent, tranquilles et t’appellent encore 

Dune blonde amante des souffles de hasard…

Dominique GELAY,
Juillet 1996, Septembre 1997.
Lyon, Saint Nizier.
 
Ce texte a été inspiré par la gravure intitulée « Nemo pervenit qui non legitime certaverit » :
 « Nul n’y parvient qui n’a combattu selon les règles (la 1ère Porte) inserrée dans
 le roman Club Dumas d’Arturo PEREZ-REVERTE
 
 

 
 
Δροσοσταγόνες (gouttes de rosées)
A Sappho.
 
 
Belle hirondelle, l’Aurore emparadise
L’herbe tendre purifiée de rosée
Et l’écume de son sommeil s’amenuise ;
Mon bel ange s’éveille
 
Joyeux moineau, mille plantes échevellent
Dans un souffle frais leurs gerbes déposées
Et toutes les eaux ardentes cascatellent ;
Mon trésor s’émerveille 
 
Fidèle oiseau, le chêne en sa plénitude
Abrite les stridences de ses cigales
Et son île rayonne de quiétude ;
Mon amour s’ensoleille
 
Vive alouette, le vieil arbre aux fleurs mauves
A Vesper abandonne ses doux pétales
Et s’apprête et se parfume son alcôve ;
Mon enfant s’ensommeille.
 
 
Dominique GELAY,
Juin, Juillet 1990. Avril 1991, Avril 1994.
Saint Nizier, Lyon.
 

 
  Charon
 
Elle était devenue putain par résignation
Et très sage philosophe en cette triste dérive
Pour les biens honnêtes gens une abomination
Mais la vérole l’expédia sur d’autres rives
 
Là, Charon lui lance, infernal croque-mort :
«Avant d’embarquer, il te faut remplir ma bourse ;
Pour traverser ce marais, rejoindre les morts
Donne-moi déjà mon obole pour la course !»
 
«Hé, je n’ai plus la moindre pièce : les loueurs d’entrailles,
Les guérisseurs, les charlatans m’ont dépouillée de tout…»
«Alors tant pis pour toi, tel est ton destin : que tu ailles
Te lamenter sur ces côtes brumeuses, voilà tout !»
 
«Non, reste ! écoute et tu seras satisfait ;
Vrai, je ne suis qu’une pute et ma main est vide
Mais le sale bidochard* qui me tarifait
Jamais ne m’arracha une pierre limpide
 
Un diamant si étincelant d’une eau sept* fois pure
Dont les facettes luisent d’une clarté… souveraine
Car elles ont cristallisé dedans la pire ordure
Ces quelques riens de pureté qui nous rassérènent
 
Larme minérale aux pouvoirs ensorceleurs
Sa dureté affranchit de tous les tourments…
Cet indomptable* ignoré des bas receleurs
C’est mon âme, plus mûre que tous diamants
 
Ah, je vivais dans la perversion, moi la maudite ;
Tous me bafouaient, tous m’humiliaient mais sous l’écorce,
Là, se forgeait une maturité pour eux proscrite
Et qui rayonne à tout jamais d’une invincible force
 
Seul l’exclu d’entre deux Mondes, le Transgresseur
Peut la saisir et peut la garder, rutilante…»
 
Depuis les Ombres s’écartent du Passeur :
Ainsi révélée, sa barque* les épouvante… 
 
Dominique GELAY,
Février 1989, Janvier 1990. Mars 1994.
Lyon, Saint Nizier. 

* Bidochard : trafiquant de femmes dans la traite des blanches, mot d’argot très énergiquement péjoratif. 

* : Le chiffre 7 symbolise une perfection dynamique, l’achèvement du monde et la plénitude des temps, entre autres… 

* : Jeu sur l’étymologie : diamant vient du grec « adamas », indomptable, un diamant ne pouvant être rayé –dompté- que par un autre diamant. 

* : La barque de Charon symbolise les malheurs des hommes.

 

 

Petit homme !

Viens, άνθρωπάκι μου, (petit homme)
Dans tes yeux le sommeil s’est effrangé ;
S’éveillent tous les espoirs de ta mère
Secoue cet univers pour toi en friche
De tes premiers pas si insouciants !
 
Dépose, γαμπρέ μου, (jeune marié)
Une couronne de fleurs d’oranger
Dessus le cœur déchiré de ta mère
Et va, va, de ta fraîche et douce biche
Ensemencer le ventre impatient
 
Oh ! παλληκάρι μου, (jeune homme brave)
Tant de joie sauvage face au danger !
Las ! Que les larmes de feu de ta mère
T’accompagnent tout comme un sûr fétiche
Vers l’Hadès au nocher terrifiant !
 
Dominique GELAY,
1990. Juillet 1991. Avril 1994.
Saint Nizier, Lyon.

 

C’EST… (la vie, l’amour, la mort)

C’est le babil de l’aurore sur les larmes de la nuit,
La rosée s’arc-en-cielle,
L’espoir nouveau s’élabore sur un Paradis enfui ;
C’est un vol d’hirondelles
Joueuses,
Ivres de parfums, de terres, de plantes,
Charmeuses,
Elfes du festin de l’aube naissante ;
C'est une vague où s'enlumine le printemps ;
La musique est un appel, un guide, un onguent
Et roule la mer…

C’est l’hymne de la cigale pour son amant aux doigts d’or,
Ciel et terre s’embrasent,
Le vent déploie ses rafales pour voiler leurs corps à corps ;
Des colombes qui jasent
Vigiles
D’un sanctuaire paré de fleurs mauves,
Tranquilles,
Une source éclatante pour alcôve ;
C’est la vague où l’été se voluptuose ;
La musique est un feu, une île, une rose
Et roule la mer…

C’est le murmure du cyprès en un doux mirologue,
Le jour s’enchrysalide,
Tout abjure en de noirs apprêts pour un morne épilogue ;
Le rossignol candide,
Obstiné,
En ses trilles module sa souffrance,
Forcené,
Il ranime la torche d’espérance ;
C’est une vague où l’hiver vif s’apaisante ;
La musique est un seuil, de la myrrhe, l’acanthe
Et roule la mer…

Dominique GELAY, Lyon.
18 Août 2001.
 

Symphonie n°1, opus 10                                 A Beethoven.

la musique est une île secrète,
Un écrin de délicates métamorphoses,
-margouillis de délirantes anamorphoses-
Aux abords infestés de trompeurs écueils
Ses rivages escarpés sont un recueil
Où s’enluminent les harpes* éternelles des vagues.
Là, dénude-toi dans les senteurs des narcisses* ;
Que dans leur œuvre noire plus rien ne t’extravague :
Par l’humble jusqu’au sublime il faut que tu glisses !
 
 
La musique est une île secrète,
Une amulette où s’affrontent en magie 
Les éclats jaspés
De danses et de tours de lutins*
Gouailleurs
Et d’échos de cithares*
Babilleurs 
De cancatilles où chatoie l’élégie
Et les vents se chamarrent ;
Là, féconde-toi à ce festin
De l’ombre échappé
 
 
La musique est une île secrète,
Un jardin paradisiaque
Où les lyres* enfantent en un chant nuital
De doux rêves d’aurore lointaine
Et d’amour dionysiaque
Dedans l’embellie d’un azur firmamental.
Là, tu découvriras la fontaine
Des milles tendresses et des âcres liqueurs
Encloses dans l’île* secrète de mon cœur.
 
Dominique GELAY
Octobre 1988, Septembre 1992.
Saint Nizier, Lyon.
 

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 : la harpe symbolise les tensions entre les instincts matériels représentés par son cadre de bois et par ses cordes de lynx et les aspirations spirituelles figurées par les vibrations de ces cordes qui ne sont harmonieuses que si elles procèdent d’une tension bien réglée entre les énergies de l’être, ce dynamisme mesuré symbolisant lui-même l’équilibre de la personnalité et la maîtrise de soi.

* : le narcisse symbolise l’engourdissement de la mort mais d’une mort qui n’est
 peut-être qu’un  sommeil. L’étymologie aide à comprendre le rapport de cette plante
avec les cérémonies d’initiation : « narcisse »  vient du grec « narkissos, de « narké »,
assoupissement. 

* : les lutins, venus du Monde Souterrain auquel ils restent liés, symbolisent les forces obscures qui sont en nous, ils personnifient les manifestations incontrôlées de l’inconscient. 

* : la cithare symbolise la tempérance, cette vertu fondée sur le sens de la mesure, tout
 comme la musique.  

* : dans l’iconographie chrétienne la lyre évoque la participation active à l’union béatifique. Faire vibrer la lyre, c’est faire vibrer le Monde.

Tous les instruments de musique semblent être autant de moyens d’accéder à l’harmonie
 secrète du Monde.  

* : l’île est le refuge où la conscience et la volonté s’unissent pour surmonter les assauts de l’inconscient ; contre le flot de l’océan, on recherche le secours du rocher. Elle est un lieu d’élection, de science et de paix au milieu du mon- de profane. Elle représente un centre primordial auquel on ne parvient qu’à l’issu d’une navigation ou d’un vol, d’une initiation, d’un apprentissage.

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