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LE GRAND DÉRANGEMENT
dans la Gaspésie et le Bas-Saint-Laurent

La relocalisation
«Dans cette affaire-là, moi j’en perds des boutes…»
par Jacques Keable

La Gaspésie et le Bas-Saint-Laurent sont rongés par un mal bien connu au Québec : l'impuissance. Ça s'en va chez le diable, on le sait, on sait pourquoi, on sait comment; la population a été étudiée, elle s'est elle-même étudiée, les études ont été étudiées par des spécialistes, ça a coûté cher, ça dure depuis 1956, on va encore étudier dans le détail. Pis après? Il y a les optimistes puis les pessimistes. Si le passé est garant de l'avenir, faut dire que ça promet pas fort fort! 

Un problème, en particulier, se pose de façon cruelle : la relocalisation. En d'autres termes, la question est de savoir comment faire pour déménager, en totalité ou en partie, encore quelque 65 000 personnes qui vivotent tant bien que mal, plus souvent mal que bien, parfois même très mal, dans ce qu'on appelle ici «l'arrière-pays». L'arrière-pays, c'est «les terres» de la péninsule gaspésienne et du Bas-Saint-Laurent, de Sainte-Anne-de-la-Pocatière à Gaspé, au milieu de la grande pointe que tant de monde visite, tout autour, l'été.

Jusqu'à maintenant, 10 paroisses ont été fermées. Cela veut dire 2 178 personnes qui ont déménagé ou qui devront le faire, «veux veux pas ».

L'arrière-pays

Mais dans l'arrière-pays, il reste d'autres villages, d'autres paroisses, d'autre monde. II reste autour de 50 villages avec lesquels «on» jongle : va-t-on exproprier les terres pour relancer l'économie agricole sous forme de «fermes forestières»? Et comment vont fonctionner ces fermes forestières, qui va les diriger, qui va les posséder, ça va donner du travail à combien de familles, à quels revenus? Où vont aller les autres? Dans quelles conditions?

C'est à tout ça qu' «on» jongle. Qui, «on»? Là, c'est un labyrinthe. Tout un monde à devenir fou. Par exemple : on parle encore du BAEQ qui a été remplacé, maintenant, par l'Office de développement de l'est du Québec (ODEQ). L'ODEQ est relié à l'Office de planification et de développement du Québec (OPDQ) qui relève directement de Bourassa. L'ODEQ relève de l'OPDQ, mais en plus, il relève d'un ministre, Quenneville.

Il y a aussi, dans le décor, d'autres organismes au moins aussi sérieux. Exemple : le Conseil régional de développement (CRD). Puis il y a le Comité «ad hoc» de relocalisation de ce même CRD, qui regroupe d'autres organisations importantes comme les deux opérations Dignité 1 et 2. Puis l'UCC, l'Office des producteurs de bois, etc.

Dans le décor aussi, il y a FODER, un organisme fédéral du ministère à Jean Marchand. Puis les ministères eux-mêmes : l'Agriculture et Colonisation, les Travaux publics, les Terres et Forêts. Il y a aussi le FRUL : Fonds de recherche de l'Université Laval. Et le comité de liaison Québec-Canada, puis le Comité des fermes forestières, et puis...

Banville et DeBané

Et puis aussi des «personnalités». Celles qui passent à la télévision de temps en temps, quand ça va mal. Parmi d'autres, deux noms qui émergent : le curé Banville et un politicien fédéral, député de Matane, Pierre DeBané.

Dans la région, si on peut se permettre de discuter certaines des actions du curé Banville, personne ne songe cependant à mettre en doute sa bonne foi et sa générosité. Quant à DeBané, il est au moins permis de s'en méfier, de l'avis de plusieurs.

Le député fédéral, c'est le «libérateur» («on n'en a pas vu souvent comme lui dans la région»), ou c'est un autre «maudit politicien» («il prépare ses élections et il a des attitudes drôlement ambiguës. J'en ai peur comme de la peste»).

Ce qui est sûr, c'est que DeBané trouve une heureuse coïncidence entre son «animation sociale» et son activité politique : récemment encore, il réussissait à traîner un ministre fédéral, ministre sans portefeuille peut-être mais ministre quand même, et anglais, dans la région. C'était le ministre Martin O'Connell, qui a baragouiné des mots fédéraux d'encouragement au bon peuple du «Qouibec», mal pris. Un ministre anglais, ça aide peut-être pas le monde beaucoup, mais c'est bon en politique. À moins que ça n'accélère le règlement des problèmes pendants, comme DeBané lui-même avait accéléré, de fait, par son action, le règlement dans les 10 paroisses marginales déjà disparues de la carte, ou à peu près. Mais on se pose des questions.

Et le monde?

Au milieu de tout ce fouillis indescriptible, au coeur de toute cette agitation où s'entremêlent et se côtoient, par la force des choses, des hommes et des femmes engagés jusqu'à l'âme dans ce dur combat et des hommes et des femmes qui brassent du papier parce que c'est une job comme une autre, au milieu de tout ça, sous les «personnalités», les organismes, les structures, les rapports, les documents, et les journalistes de passage qui se relaient à tous les trois mois, il y a le «vrai monde», celui qui attend, se choque, se décourage, attend encore et recommence.

Assis à côté du poêle dans ce qu’il appelle non sans raison son «taudis» où le vent entre insidieusement en ce début de janvier, par toutes les ouvertures des portes et des fenêtres qui ferment mal, un homme dit, en riant : «Dans cette affaire-là, moi, j’en perds des boutes… Pour moi, l’avenir?… Je le vois pas juste dans la région, l’avenir, je le vois dans toute la province. Il va falloir un changement de régime. Certain!…»


ÇA C'ÉTAIT LE DISPENSAIRE de Saint-Nil...
«C'était» parce qu'il est inoccupé, comme l'indiquent ses fenêtres condamnées, depuis 4 ans.

Les gens n’attendent plus : ils partent…

Depuis le temps que le monde attend, il y a des gens qui se tannent et qui partent. Sans plus rien attendre. Ils sacrent le camp. Ce qui fait que les paroisses dites «marginales», les paroisses sur lesquelles on s'interroge et discute, se vident comme tout naturellement.

L'intention du BAEQ et de tout ce qui a suivi, c'était en gros d'empêcher le territoire de dépérir : voir comment on pourrait organiser le développement de la région, avant qu'elle ne meure faute de travail, faute de création, faute de «choses à faire». Y avait-il possibilité de «faire quelque chose» en Gaspésie et dans le Bas-Saint-Laurent? Le rapport du BAEQ a répondu oui, à certaines conditions qui étaient longuement exposées et qui concernaient la pêche, la forêt, l'agriculture, le tourisme, etc.

Beaucoup de gens y ont cru. Mais comme rien ne se faisait, ou à peu près rien, si ce n'est, trop souvent, des trucs de patronage (Jean Bienvenue fit paver pour 100 000 $ un bout de route allant vers un village en voie de fermeture : pendant que les gars de l'Hydro coupaient les fils, les gars à Bienvenue étendaient de l'asphalte...), pendant ce temps-là, les gens ont, de plus en plus, quitté l'arrière-pays.

Le rapport Metra établit à près de 400 le nombre de familles qui, à chaque année, partent d'elles-mêmes, sans que cela coûte un sous à l'État. Dans 25 ans, à ce rythme, l'arrière-pays que l'on étudie toujours sera vidé.

Les dangers

Le directeur du CRD, M. Rodolphe Lafrenaye, voit un danger évident dans ce dépeuplement naturel : à court terme, ce sont les paroisses et les villages d'où partent les gens qui se défont, de façon sauvage. À plus long terme, ce sont non seulement les villages, mais tout le territoire, y compris les centres plus importants, qui vont en subir les conséquences : l'infrastructure déjà en place risque de perdre sa raison d'être, c'est toute l'organisation sociale et économique régionale qui risque d'en souffrir gravement.

Et cela, sans compter, note M. Lafrenaye, les gens eux-mêmes, ceux qui partent. Où s'en vont-ils : à Montréal? Sept-Îles? Que trouveront-ils de plus satisfaisant?

Ces départs naturels, c'est l'envers du rêve des auteurs du plan du BAEQ, du rêve de tous ceux qui croient encore à un minimum de planification, du rêve de plusieurs citoyens qui sont attachés à la région et qui croient qu'il est possible d'y vivre décemment. Ils ont, pour le croire, des documents pour en remplir une pleine chambre. Des documents qui, en plus, ont coûté cher!


SAINT-NIL. Le petit village perdu au fond de la Gaspésie,
c’est un cul-de-sac pour les gens de la région.
Où est-ce toute la Gaspésie que les Gaspésiens considèrent comme un cul-de-sac ?

10 paroisses déménagées : 8 675 $ par famille

De 1956 à 1963, des études par secteurs sont faites, dans le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie, sous la responsabilité de l'organisme fédéral ARDA.

En 1963, on crée le Bureau d'aménagement de l'est du Québec (BAEQ) qui entreprend alors une étude-participation de tout le territoire : sa situation, son avenir. Le BAEQ aura coûté près de 4 millions $, quand il remettra son volumineux rapport, en 1965.

De 1965 à 1968, on crée une structure de transition pour voir à la mise sur pied d'un organisme qui va appliquer le rapport du BAEQ.

Entre-temps, en 1967, naît le Conseil régional de développement (CRD), organisme financé conjointement par la population et des subventions gouvernementales.

En 1968, apparaît l'Office de développement de l'est du Québec (ODEQ), qui est chargé d'appliquer le plan du BAEQ. L'ODEQ sera plus tard rattaché à l'Office de planification et de développement du Québec (OPDQ).

Ce ne sont là que des moments clés. Officiels. Parallèlement à cela, naîtront d'innombrables comités et sous-comités provinciaux et fédéraux, intergouvernementaux et interministériels. Et les comités de citoyens et les opérations Dignité du curé Banville. Et les manifestations spontanées de la population, par tout le territoire.

Dire que les autorités gouvernementales connaissent (ou devraient connaître) la situation dans la région, c'est dire une évidence. Pourtant, alors qu'on semble encore ignorer quoi faire avec les gens à déplacer ou qui veulent l'être, depuis le temps qu'on leur promet tant de choses, alors qu'on semble ignorer qui doit être déménagé, quel village doit être fermé ou réaménagé, alors qu'on nage littéralement dans les études, on n'a réussi, jusqu'à maintenant, qu'à fermer 10 paroisses. Voici la liste :

Saint-Thomas-de-Cherbourg (366 habitants et une chanson); Saint-Paulin-Dalibaire (395); rang 1V des Méchins (68); Saint-Octave-de-l'Avenir (307); Sacré-Coeur-de-Deslande (267); Sainte-Bernadette-de-Pellegrin (252); Saint-Charles‑Garnier-de-Pabos (145); Saint-Edmond-de-Pabos (128); Saint-Gabriel-de-Rameau (139) et Saint-Jean-de-Brébeuf (111). Total : 2 178 personnes, ou 363 ménages.

D'après le rapport Metra (corporation internationale française), le dernier en date des rapports sur la question, rapport que le gouvernement garde toujours secret, cela a coûté, par ménage, 14 900 $. Là-dessus, on compte les frais d'administration, les subventions pour la construction de 150 habitations à loyers modiques (Chandler, Matane et Rimouski), de même que les allocations aux ménages en coût d'achat de leurs maisons, des terres et bâtiments et d'allocations de relocalisation.

En fait, le rapport Metra fixe à 8 675 $, ce que chacune des familles a effectivement, en moyenne, reçu dans l'opération. Il enchaîne du même souffle en disant que c'est trop et que ce coût pourrait être ramené à un chiffre autour de 5 000 $! Ce qui a le don de mettre tout le monde en fusil dans la région.

8 675 $, cela tient compte, entre autres choses, des délais incroyables dans le paiement (50 % des gens sont partis avant de toucher un sou et ont dû emprunter, moyennant intérêt, sur les sommes dues). Dans plusieurs cas, ces déménagements de 1969 à 1970, avaient été annoncés aux intéressés en 1964. Depuis, de mois en mois, d'année et année, ils attendaient! Devant rien. Devant aucun avenir : que le village en dépression que personne ne songeait à ranimer puisque la mort s'en venait, disait-on, bientôt!...

Trop cher

Le rapport Metra, lui, voit le tout d'un oeil de comptable froid : c'est trop cher! On peut se demander, au passage, combien a coûté le rapport Metra et si les gens qui connaissent la question le trouvent important et riche en nouveauté!

Au fait, ces 10 paroisses, c'était une «expérience pilote». Les plus de 50 autres attendent, avec leur plus de 65 000 habitants. Actuellement, en secret, l'ODEQ et le gouvernement étudient le rapport Metra, sur l'expérience pilote!

Devant cet autre rapport (deux volumes!), les gens de la région qui avaient la cuirasse assez forte pour croire à quelque efficacité gouvernementale, commencent petit à petit à tomber en bas de leurs berceaux!

Les autres attendent, avant de se révolter encore.

Les marchands font de bonnes affaires

Saint-Nil, c'est loin. Dans la montagne, derrière Matane. Il y a 10 ans, il y avait à peu près 125 familles. Aujourd'hui, il en reste entre 50 et 60. Va-t-on le fermer, ce village, ou non? Va-t-on y développer des fermes forestières, où les gens pourraient travailler, sur de grands lots, à créer la forêt qui serait utilisable dans 20 ou 30 ans, selon les espèces? Les citoyens qui y demeurent sont partagés.

À Saint-Nil, donc, à la fin de l'année, les quelques petits potentats locaux songèrent à faire fermer le village. Pour y arriver, ils décidèrent d'organiser un vote populaire dans le village : si 80 % de la population veut que le village ferme, il fermera. La loi actuelle le veut ainsi.

Résultat du vote : 92 % pour la fermeture du village! Le «libérateur» DeBané s'amène alors au village et promet de lutter pour ce qu'a décidé la majorité et que tout se règle vite. Quelque chose, cependant, n'était pas clair : le 92 % comprenait les habitants du village, ainsi que tous les non-résidents qui y possèdent un lopin en friche et qui, évidemment, avaient voté pour la fermeture puisque c'était l'occasion pour eux de toucher un petit montant pour un lopin de terre improductif.

Dans le village, on croyait mal à ce vote. Le résultat faisait trop l'affaire, entre autres, du plus gros marchand!

Il faut dire que, dans les cas de fermeture, les marchands font, de fait, de bonnes affaires : comme ils ont des mauvais comptes, à cause de la difficulté financière de vivre des gens de ces villages, la fermeture est une occasion en or, puisque le gouvernement paie les comptes! Donc, fermer, c'est une petite affaire pour eux!

Un deuxième vote fut alors réclamé et obtenu. Seuls pouvaient voter les propriétaires habitant le village. Résultat : 30 pour la fermeture, 25 contre. On était loin du 80 %. Le «libérateur» dit alors : organisez-vous avec vos troubles et quand vous serez décidé, je vous donnerai un coup de main. Faut dire, en passant aussi, que le marchand général, qui avait gagné le premier vote, est un organisateur libéral notoire! Et DeBané est le député libéral au fédéral.

Après DeBané, c'est maintenant un autre député qui intervient. Provincial celui-là Jean Bienvenue. Le provincial n'a pas l'audace populaire de son collègue fédéral : il préfère écrire plutôt que de rencontrer le monde. En décembre, il a donc écrit au maire Hervé Richard, de Saint-Nil, pour lui demander si le village voulait, ou non, être exproprié. Rien que ça!

Le maire Richard a consulté ses conseillers et une résolution fut votée : que le député Bienvenue fasse au meilleur de sa connaissance. Interrogé, le maire Richard déclare : «Au début, j'étais contre la fermeture, mais maintenant je suis pour. De toute façon, le village va fermer, tout le monde s'en va. Alors, autant demander l'expropriation...!»

L'ennui, c'est que d'autres citoyens auraient voulu au moins plus d'astuce, devant le député, tout aussi libéral que le fédéral : qu'au moins, on demande de connaître, avant d'accepter, les conditions de l'expropriation. Mais non. Au conseil municipal, on a préféré «faire confiance» au député! On attend sa réponse pour la fin de semaine... Les potentats locaux ont gagné la dernière manche. Mais il y en aura peut-être d'autres. Il est loin d'être certain que toute la population de Saint-Nil accepte sans maugréer ce genre de fermeture, voulue avec trop d'insistance et d'astuce par les petits potentats et les politiciens ensemble. Même à ce niveau pourtant terriblement humain, les forces traditionnelles se retrouvent et luttent férocement.

L’impuissance de l’État

Ce qui frappe, dans toute cette histoire de relocalisation et d'aménagement du territoire de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent, c'est l'incapacité maladive de nos gouvernements successifs de prendre des décisions ou au moins d'autoriser des fonctionnaires compétents à en prendre.

C'est ça qui écoeure. Qui écoeure ceux qui, dans le territoire, travaillent encore avec fougue et ceux qui, quotidiennement, attendent, dans les paroisses et villages éloignés, que des décisions se prennent.

On ne peut jouer indéfiniment avec des populations. Or, on joue depuis 15 ans, avec les gens de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent. Après un travail de participation sans équivalent dans l'histoire du Québec, les citoyens, qui y avaient mis du temps, de l'ardeur, de l'argent et beaucoup de foi se retrouvent aujourd'hui devant des… documents, des promesses de politiciens et quelques bien petites réalisations.

Québec et Ottawa s'amusent. DeBané fait des sparages et les journaux en parlent de temps en temps, comme aujourd'hui. Mais il ne se fait rien ou presque, d'important.

Pourtant, on sait quoi faire, comment le faire et combien ça coûterait. On ne le fait pas et, hélas, on ne le fera probablement pas. Les études et documents préparés, tout ça aura été, comme disait un citoyen, «une affaire d'écrivains».

C'est une impuissance et une exploitation qui écoeurent. Heureusement – et c'est bien là le seul espoir – il y a encore, sur les lieux, des gens qui croient en l'avenir de la région. Des gens pas nécessairement spectaculaires qui ont le courage et la foi nécessaires pour dire tout ne sera pas fait, mais on peut, peut-être, forcer quelques réalisations. Que les gouvernements ne croulent pas de honte, à cause de leur impuissance et de leurs mesquineries, devant ces croyants, c'est à se demander quels sont les moyens d'actions efficaces qui sont encore possibles pour la population.

J.K.

1972-01-16… QUÉBEC-PRESSE

The Montreal Star
(article de journal sur Roméo Bernier, ex-résident de Saint-Nil)


Article de journal paru dans The Montreal Star le 4 février 1975 où le journaliste Claude Arpin rencontra Roméo Bernier, seul résident vivant encore dans sa maison à l’hiver 1975.

Voici l’intégral de l’article qui fut transcrit en français spécialement pour mon site…


STAR ACTION – The Montreal Star

TOMORROW'S FORECAST : Warmer (Page A-2) 54 PAGES
TUESDAY, FEBRUARY 4, 1975 (Mardi, le 4 février 1975)
107th year, No. 29
PRICE FIFTEEN CENTS

Dans l'attente de l'éviction gouvernementale
Les résistants ne quitteront pas leur village
 

Saint-Nil, autrefois un village grouillant dans l'arrière-pays de Gaspé, est mort. La route principale coure sous trois pieds de neige et les maisons sont vides.

Les résidents furent évacués par décret gouvernemental, tous, sauf Roméo Bernier.

Il s'est confié à Claude Arpin, rédacteur attitré au Star, et au photographe Gordon Beck dans ce deuxième reportage d'une suite d'articles sur la péninsule gaspésienne.

Par CLAUDE ARPIN
Reporter attitau Montreal Star

SAINT-NIL – Dans la cuisine de Roméo Bernier, le réfrigérateur d'appoint sert à classer des documents et le travailleur forestier de 58 ans, un homme trapu, s'engouffre presque en entier dans l'appareil ménager dans sa recherche pour dénicher les enveloppes brunes affichant le fleurdelisé, symbole du gouvernement du Québec.

Il en émerge en tenant à la main une liasse de 12 grandes enveloppes, chacune mesurant à peu près un pied carré.

« Voilà. Vous devriez lire cela vous-même, car j'ai de la misère avec certains mots... ».

Chaque enveloppe contient des documents d'allure officielle — rédigés dans le jargon impersonnel typique des gouvernements — et disant à Roméo que le village qu'il habite depuis 1936 est officiellement mort et que ses habitants doivent déménager ailleurs.

Des copies de ces documents furent également transmises aux autres résidents de Saint-Nil et ils sont tous partis, laissant derrière eux les vestiges se détériorant de ce qui fut autrefois une collectivité vibrante, haut perchée dans le panorama des montagnes Chic-Choc derrière Matane.

Mais Roméo refuse d'accepter le fait qu'une pile de papier puisse forcer cet abandon.

Ainsi, et toujours dans l'attente de l'avis d'éviction qu'il s'attend de recevoir au printemps, Roméo passe un autre hiver glacial en Gaspésie en compagnie de ses deux chiens.

Dans la vallée au pied de sa propriété, le magasin général et une partie de l'église, ainsi que quelques bâtiments décolorés par le temps, sont les seuls vestiges qui témoignent du village.

La rue principale, qui passe devant la maison de Roméo jusqu'à Saint-René-de-Goupil, est recouverte d'un manteau de neige d'une épaisseur de quatre pieds. Les chasse-neige ignorent maintenant Saint-Nil.

Ironie du sort, la question des chasse-neige fut en partie responsable de la fermeture du village l'an dernier, parce que le service de voirie considérait déraisonnable le coût d'entretien des routes de montagne.

À la différence des 10 villages de l'arrière-pays gaspésien qui furent fermés en 1970, le sort de Saint-Nil fut entraîné largement par une politique du service de la voirie offrant 5 000 $ à chaque famille quittant sa résidence au bord d'une route ou dans le village pour s'installer dans de plus grandes municipalités.

La voirie considère qu'il en coûte au moins 5 000 $ par famille pour entretenir les routes, de sorte que l'on préfère débourser cet argent pour fermer les routes. Néanmoins, cette offre n'est valable que si tous les résidents consentent à déménager.

Une fois qu'un résident a conclu une entente avec le service de la voirie, le ministère de l'Agriculture prend le relais et procède à l'expropriation afin d'en rétablir le statut de propriété de la couronne en vigueur avant l'arrivée des colons venus là sur invitation.

Bien que l'offre de subside du service de la voirie paraisse impitoyable, elle fut justifiée par l'exode graduel hors des terres de l'arrière-pays, de sorte que l'offre de paiement a émergé comme seule solution.

Moins cher d'évacuer le village…

L’on a offert l’argent pour encourager les quelques occupants encore sur les lieux le long des routes les plus éloignées à déménager ailleurs, mais seulement après que le principal contingent de résidents eurent quitté, les forêts ayant été rasées.

Par exemple, dans le cas de Saint-Nil, il ne restait plus que 17 familles l’an dernier à la fermeture du village.

En juillet 1973, l’on comptait 33 familles alors qu’il y en avait 200 en permanence après la Deuxième Guerre Mondiale, portées par la prospérité de l’exploitation forestière.

Une ballade en motoneige le long de ce qui fut la route principale menant à Saint-Nil explique amplement la politique ministérielle. Le parcours de la route traverse une douzaine de vallées, chacune dotée d’une montée et d’une descente abrupte à chaque fois sur un mille de distance.

Bernier, le résistant solitaire, convient lui-même qu’il est difficile de négocier les pentes avec la motoneige qu’il doit utiliser pour s’approvisionner.

« Lorsque nous avons immigré ici en provenance de Rivière-Blanche en '36, nous devions nous approvisionner par nos propres moyens et transporter nos matériaux de construction à pied parce qu’il n’y avait pas de route », se souvient Bernier.

« Nous avons construit ces maisons avec nos propres mains, puis nous avons défriché une portion de la forêt afin de cultiver la terre. Certains parmi nous avaient jusqu’à 20 acres de terre cultivée.

« Mais j’avais décidé il y a très longtemps de conserver la plupart de mes arbres et d’exploiter la vente du bois à ma retraite. J’ai même travaillé sur la Côte Nord la plus grande partie de ma vie justement pour sauvegarder ces arbres. Alors maintenant, je possède un lopin mesurant quatre acres de largeur sur un mille de profondeur qui est plein de bon bois d’œuvre, mais le gouvernement arrive et me dit que je dois leur remettre tout ça. »

Bernier estime qu’il a en main du bois pour une valeur de 10 000 $ et il refuse de signer l’offre gouvernementale de 1 000 $ pour la terre à bois et 2 000 $ pour la maison.

Il a déjà empoché le subside de 5 000 $ du ministère de la Voirie, plus les dépenses de relocalisation de 1 000 $ consenties à chaque personne adulte.

« Ceux parmi nous qui ont refusé cette proposition à rabais furent avisés par des avocats d’accepter l’offre du gouvernement en spécifiant clairement au gouvernement que nous considérons l’offre comme un simple acompte, le reste étant plus tard sujet à négociation. Et c’est à ce stade-là que j’en suis présentement. J’attends toujours de recevoir une meilleure offre de la part du gouvernement. »

Madame Adéodat Michaud — aujourd’hui propriétaire d’un magasin de surplus à Matane — tenait autrefois le magasin général de Saint-Nil. Elle se trouve dans la même situation que Bernier, exigeant plus que les 6 380 $ décidés par les évaluateurs du gouvernement pour la valeur de son magasin.

« Leur système d’évaluation appliqué à nos propriétés est totalement inéquitable, dit-elle, parce qu’ils utilisent une échelle basée sur ce qu’ils appellent "valeur en superficie".

« Dans la mesure où la valeur par superficie est abaissée par le gouvernement dans leurs efforts pour fermer la place, il est injuste d’évaluer nos propriétés au moyen de cette échelle. »

Elle dit que l’argent offert pour son magasin « ne couvrira même pas le coût d’achat d’un lot ailleurs ni l’établissement des fondations d’un nouveau commerce. »

« Je me suis plainte auprès de différents officiels du gouvernement, auprès des députés, et finalement auprès de l’Ombudsman du Québec, mais il ne s’est rien produit. »

Bernier admet qu’il ne pourra pas lutter contre le gouvernement éternellement; il réalise qu’un jour il devra s’incliner et déménager dans les maisons en rangée à prix modique de Matane fournies par le gouvernement aux résidents déplacés de Saint-Nil.

…que d’entretenir les chemins

« On me demande pourquoi je veux rester par ici et c’est difficile à expliquer. Ça concerne autre chose que la simple valeur du bois debout sur ma terre. C’est surtout à cause d’une espèce de liberté que l’on ne retrouve pas dans les villes. Ici, mon voisin le plus proche se trouvait à un demi-mille et je pouvais regarder par la fenêtre, confiant de pouvoir écouler mes jours en paix en vendant du bois quand j’aurais eu besoin d’argent.

« Je n’aime pas la ville et chaque fois que je rends visite à mes frères Jean-Paul et Hector à Matane, je suis impatient de revenir ici dans ma motoneige et retrouver ma liberté. »

Son frère Jean-Paul habite dans un des projets d’habitation à loyer modique construits par le gouvernement pour héberger les ex-résidents de Saint-Nil.

« On ne peut pas se plaindre de la qualité de ces habitations. Elles sont propres et confortables en hiver, mais ce n’est pas comme être chez nous.

« Il n’y a plus cette liberté comme à Saint-Nil. On est soumis à des ordres de toutes sortes du gouvernement : pas de chiens, faites attention à la pelouse, n’accrochez pas de cadre ici ou là sur les murs, et tout le reste. »

Il dit qu’il ne peut pas s’habituer à l’air de Matane qu’il considère comme pollué, comme semblent en faire foi ses fréquentes quintes de toux.

« Lorsqu’ils sont venus pour fermer le village, personne n’a mentionné le moindre mot à propos d’emplois disponibles en ville, de sorte que très rares sont ceux parmi nous qui travaillent.

« Si j’avais pu d’une manière ou d’une autre rester là-bas, je ne serais jamais venu à Matane. Aujourd’hui, je reste assis dans ma chaise berçante et je me souviens des beaux jours que nous avons connus à Saint-Nil. »

Son frère Roméo, le dernier résistant, s’inquiète du sort qui sera réservé à sa maison.

« Vous savez, ce qui m’embête le plus à cause de cette éviction? C’est que le fait que vendre sa maison au gouvernement nous oblige à la démolir ou à la brûler afin de remettre au gouvernement la terre dans sa condition initiale, comme c’était à notre arrivée. Une politique gouvernementale.

« Ce n’est peut-être pas une belle place et les gens de Montréal ne voudraient probablement pas y vivre, mais la maison est chaude et j’y ai installé l’électricité moi-même.

« C’est tout ce que j’ai. Ma femme est partie et mes deux enfants sont grands et ont quitté pour la ville. »

Madame Jeanne Lepage, autrefois résidente de Saint-Nil et secrétaire municipale, dit que les problèmes de Saint-Nil ont commencé en 1963 quand le gouvernement du Québec a confié au Bureau d'aménagement de l'est du Québec (BAEQ) le soin d’étudier les problèmes de l’exode rural qui se manifestaient depuis des années.

« La rumeur s’est vite répandue dans toutes ces petites localités et partout la population a commencé à murmurer que leurs paroisses seraient fermées. Ceci a engendré une situation telle que les résidents ont effectivement débuté leurs préparatifs de déménagement, et bientôt tout le monde s’est mis à discuter de relocalisation, plus spécialement ceux qui n’avaient pas un sou d’économie et qui voyaient en cale une occasion pour faire de l’argent. »

« Même lorsqu’il fut annoncé que seulement dix paroisses allaient être fermées, les gens étaient déjà tellement conditionnés par toutes ces discussions qu’ils continuèrent de croire que Saint-Nil fermerait aussi.

« Ils ont quitté au rythme de 10 familles à la fois, et lorsque la voirie a offert 5 000 $ par famille au début des années 1970, d’autres encore ont sauté sur l’occasion.

« Mais je n’ai jamais voulu m’en aller et, comme les autres qui ont décidé de rester, j’ai commencé à m’inquiéter pour mon avenir et j’ai finalement cédé moi aussi. »

Elle dit qu’elle vit maintenant dans une habitation à loyer modique à Matane mise à sa disposition par les affaires sociales et qu’elle paie son loyer 167 $ par mois comme si elle était une personne riche. « Toutefois, nous sommes ici temporairement seulement jusqu’au règlement de notre expropriation par le gouvernement. »

Elle dit que son mari est un navigateur et qu’ils ont toujours eu assez d’argent pour ne pas céder à la tentation des subsides de relocalisation.

« Mais, dit-elle, nous avons été tellement intimidés par les fonctionnaires que nous avons décidé de déménager. »

Elle rapporte qu’un représentant du ministère de l’Agriculture aurait déclaré en 1973 au cours d’une rencontre avec les citoyens de Saint-Nil que s’ils n’acceptaient pas les offres du gouvernement on les forcerait à évacuer leurs terres sans un cent de dédommagement.

Roméo Bernier confirme que les fonctionnaires formulaient des menaces voilées, mais il ajoute que des résidents de Saint-Nil ont menacé de brûler sa maison s’il n’acceptait pas de déménager.

« Mon refus de bouger en a effrayé quelques-uns qui ont cru que personne ne serait dédommagé et que personne ne recevrait les 5 000 $ du ministère de la Voirie », d’expliquer Bernier.

Mais madame Jean-Marie Blouin, qui agissait à titre de secrétaire du comité de citoyens de Saint-Nil, dit que les accusations de menaces ont été exagérées.

Elle avance que le comité des citoyens s’est déclaré satisfait des offres gouvernementales.

« Nous savions également que plus de 90 pour cent des personnes voulaient quitter suite aux résultats d’un sondage réalisé à notre demande par deux enquêteurs indépendants. »

Au moment de recourir à un sondage, elle fait remarquer qu’il restait alors 32 familles dans le village.

« Il faut savoir également que nous avons décidé de soutenir la relocalisation uniquement après l’échec de l’Université Laval pour établir un programme de foresterie. »

Blouin nous dit que seulement 19 propriétaires de terres à bois avaient convenu d’adhérer au projet universitaire, et les autres, craignant d’être dépossédés de leurs droits, ont choisi de ne pas s’y joindre.

« Avec seulement 19 lots enregistrés au projet, nous avons senti que le projet devenait impossible et nous l’avons abandonné en faveur de la relocalisation.

« Ceux-là qui refusaient encore la relocalisation auront probablement agi par manque d’information. »

Roméo Bernier admet qu’il n’avait pas envie de se joindre au programme du Fonds de recherche de l'Université Laval (FRUL) parce que, dit-il, « je ne le comprenais pas assez bien ».

« Je craignais de remettre ma propriété dans les mains de quelques jeunes universitaires à la recherche d’emplois d’été. Mais maintenant j’ai l’impression que j’aurais dû consentir parce que là, je suis sur le point de perdre ma propriété de toute manière. »

À SUIVRE : LE COMBAT POUR LA SURVIE DE SAINTE-PAULE

  
Roméo Bernier, sur la rue principale à Saint-Nil qui n'a pas été dégagée de la neige depuis le début de l'hiver.
En contrebas, des résidences abandonnées lorsque Saint-Nil fut fermé l'an dernier.


Le reporter Arpin et Bernier se réchauffent au coin du feu dans la cuisine de Bernier.


Transcription de la version française : Hugues Chicoine (Québec)