Le plan Vautrin
Accueil Album photo Registre Mes livres Historique Témoignages Articles de journal Faits nouveaux Curés disparus Mariages (1942-1973) Défunts (1942-1969) Alfred Ouellet Ferme Adélard Paquet Aide à la colonisation Aide à l'établissement Le plan Vautrin Carte du territoire Documents retrouvés 75 ans ont passé... Espace F - Matane

 

Le plan Vautrin
(1935)

Loi pour promouvoir la colonisation et le retour à la terre
(Projet de loi 44)

En pleine dépression, le gouvernement fédéral, par le plan Gordon, et le gouvernement provincial, par le plan Vautrin, tentent d’amenuiser la misère occasionnée par le chômage des villes et le surpeuplement du monde agricole. Que faire, sinon coloniser? Il faut ouvrir de nouvelles régions, aux limites des terres exploitables, pour y établir les fils d’agriculteurs désoeuvrés ou les urbains récemment arrivés et refoulés maintenant par le chômage. Telle est la solution proposée par Irénée Vautrin, le nouveau ministre de la Colonisation. Le « plan Vautrin » soulève l’ire du chef de l’Opposition conservatrice, Maurice Duplessis, qui l’attaque à boulets « rouges », en invoquant la politicaillerie et la corruption. Le premier ministre Taschereau lui donne la réplique avec vigueur et les injures pleuvent. Quelque temps après l’adoption du plan Vautrin, la même politique de colonisation se retrouve dans le plan fédéral-provincial Rogers-Auger de 1937.

Débats en première lecture

27 février 1935

M. Irénée Vautrin (L, Montréal-Saint-Jacques) : […] Il apparaît tout de suite que, dans notre pays et particulièrement dans la province de Québec, le retour à la terre, la colonisation et l’agriculture offrent les meilleures garanties pour enrayer le chômage. Dans Québec, de grandes étendues de terres restent à défricher. L’agriculture doit être notre industrie nationale et, à sa base, la colonisation. Les économistes s’accordent pour dire que le plus grand remède au chômage dans notre province est sans contredit l’établissement rapide sur des lots ou sur des fermes de milliers de chômeurs industriels et agricoles. Notre salut est là!

La loi […] a pour but, monsieur le Président, d’obtenir la somme de dix millions de dollars […] qui permettront, en plus des divers budgets ordinaires, de développer la colonisation d’une façon rationnelle et pratique en même temps que de stimuler dans une certaine mesure le retour à la terre. [Il] rappelle alors que, dès sa nomination au ministère de la Colonisation, il voulut aller lui-même visiter les colons. Il est allé chez eux. Il a « marché leurs lots » comme ils disent eux-mêmes. Il connaît leurs besoins. De cette visite naquit l’idée d’un vaste plan de colonisation. Ce plan fut soumis au congrès de la colonisation en octobre dernier […]

Cette partie du plan provincial [de 1933] est un succès et […] d’ici deux ans des milliers de fils de cultivateurs seront établis sur des terres libres un peu partout dans la province […] Ceux qui ne sont pas fils de cultivateur, qui sont pères de famille et qui vivent dans les villages, les villes ou ceux qui ne peuvent être aidés par leur père cultivateur ou qui n’ont pas de parents. À tous ceux-là aussi, le gouvernement a l’intention d’accorder le même octroi de 300,00 $ s’ils remplissent les conditions exigées […]

On procèdera par groupes de cinquante [colons] à la fois. Les chefs de famille ou célibataires se rendront sur les lieux à leurs frais ou aux frais d’une société de colonisation. Ils formeront une colonie et bâtiront d’abord quatre maisonnettes qui serviront plus tard à quatre nouveaux colons. Ils vivront en commun. Les chevaux et le matériel appartiendront au gouvernement. Les cinquante défricheurs gagneront 1,60 $ par jour à confectionner les chemins […] Au bout de deux mois, le colon, maintenant seul sur son lot, pourra faire venir sa famille. Il touchera une prime de 100,00 $ pour la construction de la maison, laquelle sera bâtie sur un plan identique. Il recevra aussi une prime d’établissement de 15,00 $ de l’acre jusqu’à concurrence de 75,00 $, une prime d’ensemencement et la prime additionnelle du colon nécessiteux variant de 50,00 $ à 100,00 $ pour les pères de famille, et de 30,00 $ pour les célibataires. La seconde année, il aura les revenus des primes ordinaires, de la vente du bois, des travaux de chemins et les graines de semence lui seront distribuées gratuitement et la prime additionnelle, s’il est jugé nécessiteux […]

Il est essentiel que des agronomes enseignent aux colons novices comment semer, jardiner, engraisser une terre. Le gouvernement mettra à leur disposition des agronomes spécialisés ainsi que des instructeurs […] Après le colon, après la terre, c’est la route et c’est le pont qui s’imposent par leur importance économique. Il faut donc sans retard exécuter tous les travaux de chemins […] Que [les sociétés de colonisation] s’appliquent à recruter les meilleurs sujets et le gouvernement se chargera de bien les établir. Elles doivent encore soutenir le moral des colons et pratiquer la charité privée […] Les Chemins de fer Canadien National et Pacifique Canadien voulant coopérer avec nous ont consenti volontiers à une réduction de 50 pour cent du taux ordinaire pour le transport du colon et de sa famille et de 50 pour cent également pour le transport du ménage. Il est entendu que ces réductions sont accordées aux colons qui veulent bénéficier du nouveau plan […]

Nous avons essayé de convaincre l’honorable monsieur Gordon que le mouvement que nous entreprenons garde tous les caractères d’un mouvement national, qu’il aura pour résultat de réduire le chômage dans notre province, enfin qu’il répond à des besoins particuliers du Québec où se trouvent beaucoup de familles nombreuses que le retour à la terre sauverait certainement, et la réponse que nous venons de recevoir en date du 31 janvier dernier, monsieur le président, nous osons espérer qu’elle n’est pas encore définitive; elle n’en reste pas moins un refus catégorique […] La réponse, que l’on nous donne indique que le gouvernement fédéral ne veut pas participer à un mouvement de colonisation organisé par une ou par plusieurs provinces de ce pays […] Nous laissons maintenant aux dirigeants actuels du fédéral toute la responsabilité de leur refus […]

M. Maurice Duplessis (C, Trois-Rivières) : La crise dure depuis six ans et nous sommes aujourd’hui dans une situation pénible. La province est en présence d’un problème angoissant, l’établissement de notre jeunesse. Ce problème s’aggrave d’année en année et il affecte particulièrement les cultivateurs. La jeunesse s’enlise parce qu’elle n’a pas les moyens de travailler. Ce n’est pas le temps de cacher le mal. Il faut au contraire mettre le doigt dans la plaie. […] L’opposition a proposé des motions l’an dernier. Elle a réclamé la classification des lots de colonisation, la séparation du domaine forestier du domaine colonisable, le gouvernement ne l’a pas fait. L’opposition a aussi demandé un plan de colonisation réparti sur plusieurs années, le gouvernement s’est converti; mais l’opposition doit-elle avoir confiance dans cette conversion tardive? […] Il n’y a rien de neuf dans le discours de M. Vautrin, que toutes les idées qu’il a émises sont connues depuis quinze ans et que la somme de 10 000 000,00 $ ne représente que 25 pour cent des besoins de la population […] Le gouvernement a convoqué un congrès de colonisation. Pourquoi? Ce fut un congrès électoral et maintenant je donne au gouvernement l’avis de mettre en pratique les mesures que l’opposition a préconisées […]

28 février 1935

M. Athanase David (L, Terrebonne) : […] Pour qu’une campagne de colonisation en vaille la peine, il faut de l’argent. Malgré les difficultés de l’heure, la chambre s’empressera sûrement de voter les 10 000 000,00 $ que le ministre de la Colonisation lui demande. Il est vrai que cette somme considérable obérera le budget, mais que sont les 10 000 000,00 $ comparés à l’avenir d’une race, d’un peuple et d’une province! (Appl.) Je serais tenté, sans que pour cela on me taxe d’envie, de souhaiter le jour où on mettra à la disposition du secrétaire de la Province [lui-même] une somme de dix millions pour instruire les jeunes colons de demain! […]

J’ai plus confiance aux résultats des sacrifices que nous ferons pour établir les fils de cultivateurs et les cultivateurs de la campagne que pour ceux des villes. J’ai plus confiance en un fils de colon ou de cultivateur qu’en 10 personnes des villes que l’on amènera sur la terre […] Je ne veux pas dire que l’on ne pourra tirer de la ville de bons éléments, mais il ne faut pas ramener au sol celui qui l’a quitté parce qu’il le détestait, celui qui l’a quitté parce qu’il était découragé […] Autrement, le jour ou les cheminées des usines recommenceront à fumer, le jour où ils verront luire dans le ciel le scintillement des ampoules électriques, ce jour-là, ils reviendront vers les grands centres, ils quitteront les bords des rivières qui redeviendront solitaires. Je crois, et vous l’avez dit, que ce qu’il faut faire, c’est de faire disparaître les planches et les portes qui condamnent plusieurs de nos maisons de ferme des vieilles paroisses. Il faut rallumer les feux dans ces maisons qui ressemblent à des cercueils. La plupart de ces vieilles terres sont encore productives et le cultivateur pourrait y établir son fils qui se trouvera mieux là qu’à des centaines de milles de sa famille […] Et puis en même temps qu’on ouvrira de nouveaux rangs dans nos campagnes, construisons de nouvelles écoles de rang. Faisons de la colonisation économique, certes, mais rendons-là intellectuelle […]

Études du projet de loi en comité plénier

5 mars 1935

M. Duplessis : […] La politique du placement des fils de cultivateurs est plutôt la politique du placement des votes électoraux. À l’heure où l’œuvre de colonisation s’avère impérieuse, qu’il faudrait procéder largement et sans délai, l’incurie du gouvernement depuis plusieurs années a été telle qu’il ne peut pas agir, mais qu’il lui faut tenir des enquêtes, tergiverser, tourner autour de la question […] M. Vautrin devait être le surhomme, le rénovateur, l’homme énergique et d’action. Or qu’a-t-il fait depuis, sinon aller à l’école pour apprendre qu’il y a des chômeurs, que 60 000 de nos jeunes gens ne peuvent trouver de l’emploi? […] On nous demande d’avoir confiance dans le gouvernement actuel. Il ne sait pas où il va, si l’argent va être dépensé dans deux ans, trois ans ou plus. C’est de la colonisation à camouflage; on va à l’aveuglette, sans plan défini […] Depuis des années, on a dirigé les colons, en maintes circonstances, sur des terres incultes; ou bien on s’est servi de l’argent de la colonisation pour faire de la corruption électorale. Le département de la colonisation a été par excellence le département de la corruption électorale sous son jour le plus abject. Je dis que l’argent du département a été volé par des employés du gouvernement, et que ces gens sont encore à l’emploi du gouvernement.

M. Vautrin : Le chef de l’opposition dit que mon plan ne vaut rien. Quel que soit d’ailleurs le travail que je puisse faire, le chef de l’opposition ne sera jamais content et critiquera quand même. Mais je n’ai pas besoin de son témoignage. Je connais le service de la colonisation bien mieux que lui. S’il y a eu tellement de corruption depuis trois ou quatre ans, comme il l’affirme, pourquoi ne l’a-t-il pas dénoncé l’an dernier? Pourquoi n’est-il pas venu au congrès de la colonisation l’automne dernier? Il était invité et il aurait pu faire ses suggestions […] Il n’y a pas de canailles dans mon département, je n’en connais pas, et si vous en connaissez, ayez le courage de dire leurs noms.

M. Duplessis : Avec plaisir, je vous les donnerai.

M. Vautrin : […] Le chef de l’opposition n’est pas venu au congrès de colonisation. C’est son droit de ne pas venir. Mais quand il parle de tremplin électoral, je proteste […] Or il n’y a que le chef de l’Opposition qui parle de politique dans cette affaire. Les autres travaillent avec nous, mais lui parle de politique […] N’en déplaise au chef de l’Opposition, la colonisation a marché à grands pas. Qu’il dise donc ce qu’il y a de mauvais dans notre plan.

M. Joseph-Mignault-Paul Sauvé (C, Deux-Montagnes) : Encore?

M. Duplessis : Veut-il que je répète pour la cinquième fois? […] Le projet du gouvernement est mauvais, parce qu’il est un encouragement et une invite à la politicaillerie, parce que cet octroi de 300,00 $, tel qu’organisé et appliqué, a été condamné par les autorités agricoles, en principe […] Bref, le plan Vautrin, c’est la colonisation des voteurs. Si le plan Gordon est bon pour les chômeurs, pourquoi le gouvernement ne continue-t-il pas à l’appliquer aux chômeurs, tout en appliquant le sien aux autres personnes?

7 mars 1935

M. Laurent Barré (C, Rouville) : […] La métropole a 40 000 chômeurs à faire vivre. Tant qu’il y aura des chômeurs qui ne vivent de rien, les cultivateurs ne pourront pas prospérer parce qu’ils n’auront pas de marché pour écouler leurs produits. Si les villes n’ont pas de pouvoir d’achat, les cultivateurs ne pourront pas vendre, si les cultivateurs ne peuvent pas vendre, les colons ne pourront pas vendre non plus. Il faudrait donc tout un programme de législation sociale; pour rétablir le pouvoir d’achat des masses, il faudrait une meilleure répartition du travail et du capital. Cette législation que je crois bonne et pour laquelle je vais voter aurait pu s’appliquer plus efficacement plus tôt […]

12 mars 1935

M. Louis-Alexandre Taschereau (L, Montmorency) […] [Il] félicite le chef de l’Opposition de la haute opinion qu’il a de lui-même. À l’entendre, il est un puits de science, un vase d’érudition, une encyclopédie de toutes les vertus! Le projet de loi que nous discutons intéresse l’avenir de la province de Québec, l’avenir de toute la race. Nous y attachons ce que nous avons de plus cher et ce que nous pouvons désirer de mieux pour les nôtres.

L’été dernier, il s’agissait d’avoir un ministre de la Colonisation. Je suis allé frapper à la porte d’un homme de Montréal-Est qui ne s’y connaissait pas plus en fait de colonisation que le chef de l’Opposition ou le député de Saint-Sauveur [Pierre Bertrand], mais je rendrai à mon collègue ce témoignage mérité qu’il s’est mis à la tâche avec tout son cœur, avec toute son énergie, avec la meilleure volonté du monde. Il a étudié le problème à fond. Il s’est rendu à tous les endroits de colonisation, il s’est rendu compte de la vie vécue par les colons, il a appris à connaître leurs besoins. Cela lui a inspiré le meilleur plan de colonisation jamais soumis à cette chambre. Il est venu le soumettre à ses collègues qui l’ont accepté avec enthousiasme.

Mais, depuis une semaine, le chef de l’Opposition fait de l’hystérie au sujet de ce bill […]

M. Duplessis : Je soulève un point d’ordre. En parlant d’un de ses collègues aussi respectables que lui pour le moins, le premier ministre n’a pas le droit de dire qu’il fait de l’hystérie. Je ne demande pas qu’il retire ses paroles, car c’est une seconde nature chez lui.

M. Taschereau : Quand le chef de l’Opposition a parlé de venin, était-il plus dans l’ordre? Mais nous avons voulu le laisser parler afin de montrer à la population les sentiments qui l’animent et le venin qu’il distille. Je le répète, le chef de l’Opposition a fait de l’hystérie.

M. Duplessis : Je soulève de nouveau un point d’ordre. Une fois ça passe, deux fois, non. L’expression hystérique n’est pas parlementaire.

M. Taschereau : L’hystérie est une excitation indue et j’ai le droit de dire que c’est cela que le chef de l’Opposition fait […]

M. Duplessis : M. le Président, je demande une décision! Je dis que le mot hystérique n’est pas parlementaire et je vous demande d’ordonner au premier ministre de retirer cette parole envers un collègue.

M. le Président : D’un côté comme de l’autre de la Chambre, on a employé des expressions trop fortes aujourd’hui. Tantôt le chef de l’opposition a dépassé la mesure et je ne crois pas qu’il doive insister […]

M. Taschereau : Le chef de l’opposition s’imagine qu’il peut tout dire, mais il a l’épiderme très sensible lorsque nous lui répondons! Jamais le parti conservateur n’est tombé aussi bas que sous la direction de mon honorable ami. Depuis 35 ans que je siège en cette chambre. J’ai vu les Leblanc, les Flynn, les Tellier, les Cousineau, les Sauvé, mais jamais ils n’ont conduit leur parti dans de tels bas-fonds!

M. Duplessis : Si je suis dans les bas-fonds, alors je suis au niveau du premier ministre.

M. Taschereau : Il parle de division dans le Cabinet? Qu’il regarde donc à côté de lui! Il y a trois députés qui l’ont suivi jusqu’au moment où ils ont été dégoûtés de lui! Mon honorable ami a désespérément divisé son parti! Il a parlé de victoire électorale? Les élections viendront tôt ou tard et je dis que lorsqu’elles viendront, le parti libéral n’aura rien perdu de sa force, mais mon honorable ami ne sera plus là! (Appl.)

Revenons maintenant au projet de loi de M. Vautrin […] Mon honorable ami critique, mais quelles suggestions a-t-il faites? Aucune! […] Le ministre de la Colonisation propose une loi généreuse que le chef de l’Opposition et ses partisans l’attaquent, qu’ils tentent de la ridiculiser. C ’est ainsi que nos amis de gauche veulent servir les fins de la colonisation? Ils disent : votre congrès de Colonisation? Machine électorale! Camouflage! Le congrès de Colonisation a été suivi à l’automne par des personnes qui pouvaient comprendre le camouflage aussi bien et peut-être mieux que mon honorable ami. Ces personnes nous ont approuvés de tout cœur […] Le chef de l’Opposition s’est abstenu de venir, alors que son devoir aurait été d’être là! S’il avait de telles connaissances de la question de colonisation, il aurait dû venir éclairer les congressistes. Mais, non, il est resté chez lui. Et maintenant, il dit camouflage, machine électorale, au sujet d’une loi que les autorités religieuses ont approuvée et qu’elles approuvent encore, que tous les chefs d’organisations ont jugée bonne et qu’ils estiment encore la meilleure pour les colons!

Avec la colonisation nous tomberons ou nous vivrons avec les colons! (Appl.) Nous disons aux pères : établissez vos jeunes fils sur les terres, nous les aiderons de toutes nos forces. Nous disons à ceux qui veulent recommencer leur vie : allez dans les centres de colonisation et nous vous supporterons. Le gouvernement dépensera dix millions de dollars pour vous aider et, si cette somme n’est pas suffisante, il en dépensera d’autres! Tout le crédit de la province vous assure l’avenir! […] Nous discutons cette mesure depuis des jours. Nous restons ici tant qu’il faudra, mais la loi passera. Nous la soumettrons aux colons, aux cultivateurs, aux fils de fermiers et nous demanderons à ceux-là de la juger […] Je suis certain de la réponse. Nous avons la confiance des cultivateurs et ils nous la garderont? (Appl.)

M. Duplessis : Le premier ministre conformément à son habitude s’est transporté dans les bas-fonds où il a cru me trouver. Le premier ministre est plus chez lui, là que moi […] Il est vrai qu’après les prochaines élections, je ne serai plus ici, je serai à la place du premier ministre et lui il ne sera plus ici. Même le pont de l’Île d’Orléans ne sera pas capable de combler l’abîme qui sépare le premier ministre de l’opinion publique […]

Source : Le Soleil, 28 février 1935, p. 3, 9; 1er mars 1935, p. 13; 8 mars 1935, p. 10 et 13 mars 1935, p. 15; Le Devoir, le 28 février 1935, p. 8; 6 mars 1935, p. 8 et 13 mars 1935, p. 8; L’Action catholique, 13 mars 1935, p. 5 et La Presse, 13 mars 1935, p. 14.

Le crédit agricole québécois (1936)
Loi permettant la création de l’Office du crédit agricole provincial
(Projet de loi 25)

À son arrivée au pouvoir en 1936, le gouvernement de Maurice Duplessis lance plusieurs mesures favorables à l’agriculture et à la colonisation. En contrepartie du programme fédéral de crédit agricole de 1934, le ministre de l’Agriculture, Bona Dussault, propose un crédit agricole provincial plus généreux et destiné à combler les moyens de financement très déficients des activités agricoles et colonisatrices. Le financement privé est difficile à obtenir et les caisses populaires n’ont pas les reins assez solides, en pleine dépression, pour assumer ces responsabilités. Il ne reste alors que l’État provincial qui peut prêter à taux réduit et à long terme, et qui peut se permettre d’assumer les risques inhérents à ces prêts. Pour gérer ce programme, Duplessis doit établir un office du crédit agricole et se fait alors relancer les attaques vigoureuses auxquelles il avait soumis les libéraux de Taschereau et de Godbout, à propos des commissions. S’affirme dans ce débat, Laurent Barré, cofondateur et ancien président de l’Union catholique des cultivateurs, en face du chef de l’Opposition libérale, T.‑D. Bouchard.

Étude des résolutions en première lecture

27 octobre 1936

M. Bona Dussault (UN, Portneuf) : Je crois qu’il est inutile d’user de grandes formules pour expliquer la nécessité du crédit agricole provincial […] Cette mesure était une des bonnes intentions de l’ancien gouvernement, mais elle n’a pas été mise en pratique. Or, ce sont les actes qui comptent, il revient au nouveau gouvernement d’avoir pris la décision sur laquelle la Chambre est appelée à se prononcer. Les banques ne sont pas l’organisme qu’il faut pour le cultivateur; elles ne peuvent pas prêter à long terme et d’ailleurs, si elles le faisaient, elles chargeraient des taux prohibitifs […] Il n’y a plus de crédit chez le cultivateur. Pour une raison ou pour une autre la confiance qui existait est disparue. On a épuisé la source du bas de laine. De plus, le crédit agricole fédéral ne prête pas au cultivateur qui est réellement mal pris. Ce système est lent et ne rend service qu’à celui qui n’en a pas réellement besoin […] Nous voulons instituer un crédit agricole provincial. Votre serviteur l’a proposé par l’entremise d’une commission. Celle-ci prendra charge du montant qui sera mis à sa disposition. Le crédit devra servir à aider le cultivateur dans le besoin surtout celui qui veut établir ses fils […]

L’office du crédit agricole agira en dehors de toute ingérence politique. Il donne donc une garantie quant à la sécurité des prêts […] Il faut de toute nécessité sauver l’agriculture. La charge est lourde, mais il faut prendre ses responsabilités. À l’exemple de mon chef, je ne crains pas de prendre les miennes. (Appl.) […] Nous voulons faire comprendre que les prêts de l’Office ne seront pas des faveurs, pas plus que des cadeaux ou des octrois. Nous voulons faire une loi également applicable pour tous, pour les rouges comme pour les bleus, sans électoralisme. J’espère que les députés se mettront bien cela dans l’idée et le feront comprendre à leurs électeurs. Seuls les fonctionnaires nommés pour ce faire auront droit à l’administration de cette loi. Ce ne seront ni les députés ni les ministres […] L’ancien premier ministre nous répondait lorsque nous réclamions le crédit agricole provincial : « N’allez pas instituer le secours direct chez le cultivateur. S’il y a eu du secours direct, c’était par cette politique d’octrois, cette politique à la cuillerée. Les cultivateurs sont honnêtes et veulent travailler; ils ne demandent pas la charité. Ils demandent qu’on les aide de façon pratique. Ils n’ont pas peur du travail […] »

M. Peter Bercovitch (L, Montréal-Saint-Louis) : […] Je me demande s’il ne serait pas préférable de prêter au cultivateur pour cinq ans sans intérêt, plutôt que de leur prêter pour quarante ans avec intérêt. C’est un fait que le cultivateur a besoin d’argent; mais il en a besoin tout de suite, pour traverser les années de dépression […] [Il] met ensuite la chambre en garde contre les abus que le cultivateur pourrait faire de l’argent prêté. Il se demande si certains fermiers ne seraient pas tentés de faire de la spéculation avec le capital de l’État.

M. Laurent Barré (UN, Rouville) : […] Le cultivateur n’aime pas à faire de la spéculation et il n’en fera pas avec l’argent de la province. Mais il faut à tout prix qu’il ait à sa portée une source quelconque de crédit, car – depuis un demi-siècle – on a drainé l’argent des campagnes dans les grands centres. Après tout ce qu’ont soutiré les banques, les assurances, les vendeurs de débentures et les agents de toutes sortes, [il] se demande comment il se fait qu’il reste quelques sous noirs dans les campagnes. Il faut donc un prêt à taux réduit. Ce n’est peut-être pas un remède complet, mais c’en est un qui s’impose. Après, il faudra légiférer pour mettre le cultivateur à l’abri de ceux qui l’ont exploité dans le passé et qui l’exploitent encore aujourd’hui […]

Les véritables agents du communisme chez nous sont ceux qui étalent un luxe effréné au milieu de la misère générale; ceux qui ne payent que des demi-salaires à leurs employés; ceux qui, avec la complicité des gouvernants, parviennent à tenir le cultivateur dans un état de misère imméritée; ceux qui se sont emparés de la richesse publique, du domaine national au détriment du peuple qui en est de droit le véritable propriétaire. Inutile de prêcher contre le communisme si on n’arrache pas le cultivateur aux griffes de tous ces exploiteurs. Je ne veux pas que le gouvernement fasse pour les cultivateurs ce qu’il a fait pour les chômeurs. Je ne veux pas qu’il leur rendre le même mauvais service. Y a-t-il quelque chose de plus absurde que de faire vivre toute une partie de la population aux dépens de l’autre partie quand il y a dans notre province des richesses inexploitées et de l’ouvrage pour tout le monde? J’ai demandé et je demande encore un prêt que le cultivateur remettra avec un intérêt convenable […]

Étude du projet de loi en comité plénier

29 octobre 1936

M. Maurice Duplessis (UN, Trois-Rivières) : […] Le prêt agricole n’est pas une Saint-Vincent-de-Paul; il doit fonctionner sur une base d’affaires, car la province n’a pas les moyens de jeter de l’argent à tous les vents. Nous voulons aider les cultivateurs qui veulent s’établir ou établir leur fils […]

M. Télesphore-Damien Bouchard (L, Saint-Hyacinthe) : Je comprends que le gouvernement est opposé aux commissions. Est-ce pour cela que la loi parle d’Office?

M. Duplessis : Nous avons choisi le mot Office parce qu’il est français, tandis que le mot Commission ne l’est pas, n’y aurait-il comme raison que les Commissions coûtent trop cher à la Province?

M. Bouchard : […] On a mis un autre chapeau au bill, mais en somme c’est une commission que l’on va créer.

M. Duplessis : Je regrette que, sur une mesure aussi importante, le chef de l’Opposition limite le débat à un chapeau. (Rire et appl.) Le gouvernement est contre les commissions inutiles et dispendieuses. Dans le présent cas, il s’agit d’une corporation et non d’une commission. Une corporation, c’est un corps indépendant. Il y a une différence entre les deux termes et les deux organismes.

M. Bouchard : Je n’y vois aucune différence. Le gouvernement veut jouer aux mots. En instituant l’Office du crédit agricole, le gouvernement admet le principe que nous avons besoin de commissions dans la province de Québec […]

M. Auguste Boyer (UN, Châteauguay) : Le gouvernement est contre toutes les commissions de l’ancien régime qui étaient destinées à favoriser les trusts et à faire du patronage politique. Je dis que, quand il s’agit d’aider l’agriculture, le gouvernement veut, et il en voudra toujours de ces commissions.

M. Barré : […] On sait ce que je pense des commissions. On en enterre de ce temps-ci. Je voudrais bien connaître une seule commission indépendante du gouvernement qui l’a nommée. Je ne m’attends pas d’en voir. Mais il faut tout de même penser que nous sommes sur la terre et qu’il faut nous servir de moyens terrestres. La présente loi est un pas dans la bonne direction […]

M. Lucien Lamoureux (L-ind, D’Iberville) : Je ne comprends pas beaucoup l’attitude de l’Opposition. Je suis en faveur de la loi parce que le système fédéral n’a pas donné satisfaction […] On a toujours diminué les demandes des cultivateurs […] On bloquait les demandes de notre province […] Les créanciers, ici, ont commencé à baisser leurs intérêts, parce qu’ils voyaient venir un système provincial. Je ne comprends pas l’Opposition. La loi n’est pas parfaite. Il n’y a jamais de loi parfaite.

M. Bouchard : Le député d’Iberville [M. Lamoureux] n’a sûrement pas lu notre programme au cours de la dernière campagne, car il saurait que nous voulions la création d’un système de petits prêts. Nous aurions voulu nous unir aux caisses populaires.

Une voix : Elles sont presque toutes en faillite.

M. Bouchard : Je ne crois pas qu’elles soient en faillite. Il y en a peut-être, mais je ne les connais pas. Je crois que s’unir ainsi aux caisses populaires était le moyen de donner toute la protection que le gouvernement devait rechercher pour les fonds qu’il prêtera […] Avec les caisses populaires, nous aurions eu tous les moyens de protéger les prêts. Nous aurons de plus ainsi contribué à aider les caisses populaires […]

M. Lamoureux : Avez-vous déjà offert aux caisses populaires de prendre sur leurs charges le crédit agricole?

M. Bouchard : Nous avons fait venir les directeurs de cet organisme et nous avons parlé avec eux. Je le déclare de mon siège. Nous étions prêts à le faire.

M. René Chaloult (UN, Kamouraska) : Je représente un comté dont la presque totalité des citoyens sont des cultivateurs. Je crois qu’on a eu tort de faire grief au gouvernement du fait qu’il y a dans la loi les mots « Office » et « régisseur ». C’est la première fois que l’on voit une loi rédigée ainsi en français et non en patagon […]

La nouvelle loi semble régler la situation du prêt à long terme, si elle ne règle pas celle du prêt à court terme. Je veux ici prendre la défense des caisses populaires au sujet desquelles on a fait [M. Lamoureux] une remarque qui m’a déplu. C’est inexact et injuste en plus d’être de nature à jeter le discrédit sur un organisme qui contribuera à nous aider, à obtenir notre indépendance économique. Les caisses populaires sont arrivées, elles, à résoudre la question du prêt à court terme […]

M. Barré : […] Ainsi, avec le contrôle, si l’on choisit un personnel trop considérable, le gouvernement pourra intervenir. Il faut que le gouvernement conserve un certain contrôle sur la commission. Le chef de l’Opposition a dit que ce devrait en être fini avec le patronage. J’admets que le patronage est la plus grande plaie des administrateurs et des régimes démocratiques, mais enfin il faut toujours se rappeler que nous sommes sur la terre!

M. Bouchard : Nous étions sur la terre également avec l’autre gouvernement.

M. Duplessis : Avec l’autre gouvernement, nous étions en enfer.

Source : Le Devoir, 28 octobre 1936. p. 6 - 7; L’Action catholique. 28 octobre 1936. p.13 et 30 octobre 1936, p. 13, 17; Le Soleil. 30 octobre 1936, p.19.