Le mot du prof!

 Bonjour!

Je suis l'enseignante de ce groupe fantastique d'étudiants inuit qui ont mis tout leur coeur à produire pour vous textes, dessins et animations. J'enseigne au secondaire un et deux, dans ce beau et tout petit village depuis 1986, date de la fondation du village. Avant de revenir à mes amours, c'est-à-dire l'enseignement, j'ai exercé d'autres fonctions au sein de la Commission Scolaire Kativik pendant une dizaine d'années. Mais ce dont je veux vous parler ici, c'est de ce merveilleux peuple que sont les Inuit et de mes élèves.

Mes élèves ont suivi un parcours scolaire très différent de celui auquel vous êtes habitués au Québec. Ils ont commencé leur scolarisation en maternelle jusqu'en troisième année dans leur langue maternelle avec des professeurs inuit. À la fin de leur deuxième année, les parents ont opté pour l'enseignement dans une langue seconde, l'anglais ou le français. Mes élèves ont donc commencé à apprendre le français en troisième année et à recevoir tous leurs cours en français, sauf ceux d'inuktitut et de culture. Ce n'est pas facile pour eux. Les professeurs 'qallunat' (les non-inuit) changent souvent. Dans le village, on parle inuktitut à la maison et on regarde la télévision en anglais la plupart du temps. Le français est leur troisième langue. Ils peuvent parler anglais même s'ils ne l'apprennent pas à l'école. Par contre, s'ils n'apprennent pas le français à l'école, ils ne savent pas le parler.

Nous avons aussi, surtout au secondaire, des problèmes d'absentéisme. Encore une fois en grande partie à cause de raisons différentes de celles que vous connaissez. Ici, les jeunes filles commencent leur famille très tôt. Il n'est pas rare de voir des adolescentes de 15 ans enceintes de leur deuxième enfant. Les garçons vont à la chasse. Le printemps, temps de révision du matériel scolaire n'a pas la priorité. Les oies sont là et il faut manger.

Il y a beaucoup de rêves dans la tête de ces jeunes, mais les conditions économiques font que la plupart n'iront pas plus loin qu'un secondaire 5 s'ils n'ont pas décroché avant. Dans le village il n'y a que sept employeurs réguliers où les postes sont déjà occupés: La Commission Scolaire (concierges, professeurs, chauffeur d'autobus, entretien et réparation, secrétaire, directeur de centre), la Coopérative et le Northern (commis, comptable, gérant, manutentionnaires), l'aéroport (agent d'air inuit, contrôleur aérien, responsable de la piste), l'infirmerie (infirmière, interprète, secrétaire), la municipalité (vidangeurs des fosses septiques, livreurs d'eau ou d'huile à chauffage, éboueurs, entretien de la route), l'usine de traitement de la viande de gibier (saisonnier: bouchers, emballeurs et chasseurs).

Les perspectives d'emploi sont donc minces à moins qu'on veuille s'expatrier. Très peu de jeunes souhaitent le faire. En ceci ils ressemblent à beaucoup de nos jeunes du sud qui ne souhaitent pas quitter le cocon familial. Mais ici ce cocon est fondamental. Les liens sont pratiquement impossibles à rompre même de façon temporaire. Quitter son milieu équivaut à rompre tous ses liens affectifs et à se retrouver noyé dans une autre culture. C'est une des raisons qui fait que les jeunes qui décident contre vents et marées d'aller au CEGEP à Montréal ou ailleurs, décrochent la plupart du temps. Quelques uns réussissent malgré tout à survivre cet environnement culturel si différent et à compléter leur CEGEP.

Comme enseignant(e) non-autochtone je représente ces changements. Il me faut changer mes approches, essayer de refléter leurs valeurs dans mon enseignement, comprendre des comportements différents, RESPECTER les différences et la culture, apprendre constamment. Je suis ici une minorité qui a du pouvoir. Il faut en user sagement et avec une ouverture d'esprit qui nous permet d'aimer et non de dénigrer. Ne gagne-t-on pas toujours à apprendre des autres surtout quand ils sont si différents de nous. Si l'enseignement des mathématiques ou de l'écologie doit avoir saveur inuit... pourquoi pas, quand les grands principes de ces sciences sont rencontrés.

Il y a encore des gens qui pensent que le Nunavik est partie du Québec ou du Canada. Qu'on peut y exploiter impunément les ressources naturelles à la faveur de quelques traités signés. Il y a quelques années j'ai rencontré ici, à Umiujaq, un ministre à qui j'ai demandé ce qu'il pensait de notre petite communauté. Il m'a dit qu'il était un ministre des ressources naturelles et que cela décrivait pourquoi il était ici. Quand je lui ai mentionné qu'ici il y avait aussi des gens, sans emploi et souvent désespérés, M. Savoie m'a répété qu'il était ici pour les ressources naturelles.

Je ne suis pas une autochtone mais il y a des colères que je comprends et des désespoirs qui me tourmentent.

Je rêve d'un jour où la misère d'humbles mères essayant de nourrir leur famille sera allégée. Savez-vous qu'ici un chou coûte au delà de 5$ et qu'une livre de steak haché vous revient à 12.95$ . Savez-vous aussi que les Inuit paient des impôts comme tout bon citoyen , mais que malheureusement faute d'emploi, ils doivent subsister avec le bien-être social.

Ils ont quand même un loyer à payer... une motoneige à acheter s'ils veulent aller à la chasse, un fusil et des balles à acheter....

A tous ces gens prêts à généraliser les problèmes que vivent les populations autochtones, je ne peux que dire regardez-vous. Regardez ce que vivent des gens d'un milieu défavorisé. Toutes ces généralisations que j'entends au sujet des autochtones, l'alcoolisme, la paresse et la drogue viennent de gens qui n'ont pas rencontré Dinah, Louisa, Sepora, Davidee, Mina, Martha, Saira, Adamie, Matthew, Willie, Charlie, Eva et bien d'autres... tous ces gens qui sont vrais et n'abusent ni des substances ni des autres dans notre petit village. Bien sûr il y a des gens qui font des abus, mais n'est-ce pas vrai de toute population qui vit dans un milieu défavorisé. Et l'alcoolisme et l'usage des drogues pose problème.

Savez-vous qu'un de nos plus important problème est le suicide? Qu'en moins de dix ans, avec une population inférieure à 300 habitants il y a eu plus de 19 tentatives de suicide dont 5 ont réussies. Parmi les suicidés, il y avait un de mes élèves. Je ne comprends toujours pas pourquoi il l'a fait. Il était si gentil et n'avait manifesté aucun signe révélateur de son dessein que je pouvais détecter (sa famille non plus n'a rien vu venir). On le pleure encore.

Là-dessus je vous laisse. Il y a suffisamment matière à réflexion pour tous.

J'aime les gens d'ici, leur chaleur, leur franchise et leur honnêteté. Ces inuit que je connais sont mes amis. Et je souhaite que vous les découvrirez à travers les travaux des élèves. Je ne voudrais enseigner nulle part ailleurs. J'aime mes élèves et j'apprends chaque jour à leur contact.

Merci,

Andrée

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