Frédéric Filion, «faiseur de terre» et bâtisseur de l'Abitibi
par Mario Filion
(Paru dans La Feuillée, juillet 1985)

L'année 1985 marque un pas important dans l'histoire nationale. En effet, une douzaine de municipalités de l'Abitibi fêtent cette année le cinquantenaire de leur fondation. Parmi elles, Berry (ou Saint-Gérard-de-Berry), une petite localité qui compte près de 400 habitants.

Cet anniversaire nous touche de prés puisque Frédéric Filion compte parmi les fondateurs de Berry. Voici des bribes de son histoire que nous dédions à ses neuf enfants, à ses quelque trente petits-enfants et à ses arrière-petits-enfants qui lui rendront un hommage particulier en cette année de réjouissances.
 
Nous tenons à remercier René et son épouse Éliane ainsi qu'Annette Filion dont la généreuse collaboration nous a permis d'écrire les lignes qui suivent.

Puisse l'histoire de Frédéric Filion séduire tous nos lecteurs et lectrices par le courage et la ténacité qu'elle démontre!

Un contexte de crise

1929. L'illusion de la prospérité des années folles s'effondre en même temps que la Bourse de New York. Une importante crise économique s'abat sur le monde occidental; le Québec n'y échappe pas: chômage, misère et pauvreté sont le lot de la population. Devant cette lamentable situation, le Gouvernement du Québec met de l'avant le Plan Vautrin qui prétend résorber le chômage en colonisant de nouvelles régions de la vaste province. Moyennant de maigres subventions, de nombreuses familles partent à l'assaut du Nord et, notamment, de l'Abitibi.

En juillet 1935, les premiers colons arrivent au lac Berry, à quelques kilomètres au nord d'Amos: ils ouvrent: un premier rang de colonisation (le rang Sainte-Anne), choisissent des lots, les déboisent et construisent de modestes cabanes de bois.

L'année suivante, le premier curé résidant, l'abbé Napoléon Thivierge, arrive avec sa famille; il y restera jusqu'en 1950. En 1937, le presbytère est construit et achève la route de madriers qui mène à Amos. L'exploitation du bois et l'agriculture constituent les principales ressources de la vingtaine de familles établies au lac Berry. Bientôt, de nouvelles familles de colons viennent les y rejoindre. Parmi elles, celle de Frédéric Filion.

Fils de Zotique Filion et de Dorimène Drouin de Saint-Jovite, Frédéric est l'un des onze enfants auxquels le couple a donné naissance. Né le 6 octobre 1900, Frédéric épouse Marie-Jeanne Lafleur à Saint-Jovite le 14 avril 1920, Neuf enfants sont issus de cette union: René (11 mars 1921), Yvonne (20 janvier 1923), Annette (15 décembre 1924), Armande (8 janvier 1926), Léo (8 mars 1927), Simone (6 septembre 1928), Gérard (8 avril 1934) et, enfin, des jumeaux, Jean-Yves et Jean-Claude (12 juin 1939).

1939. La crise économique des années 1930 s'achève avec le début de la Seconde Guerre mondiale. Le 10 septembre 1939, le Canada déclare la guerre à l'Allemagne. Comme les terres de la région de Saint-Jovite sont toutes occupées, il paraît impossible d'y «placer» les garçons. De plus, René, qui a 18 ans, peut être appelé sous les drapeaux. Devant cette situation, Frédéric prend une décision: gagner l'Abitibi.

Berry

Dès l'été de 1939, Frédéric se rend au lac Berry afin d'y localiser son lot et, grâce à des corvées, y construire une maison. En octobre, sa femme et les enfants le suivent. Il faut entendre Annette, alors âgée de 14 ans, raconter le voyage en train qui, quelques jours durant, les emmena dans ce nouveaux pays. Souvenir mémorable: les jumeaux, âgés de quelques mois, qui ont pleuré toutes les larmes de leurs corps jusqu'à Amos...

La famille de Frédéric s'installe sur le lot: 51 du Rang 10 de Saint-Gérard-de-Berry. Menuisier-maçon de son métier mais fils de cultivateur, les connaissances de Frédéric l'aident à se donnes rapidement un établissement prospère capable d'assurer la sécurité de sa famille. Marie-Jeanne, elle aussi fille de cultivateur, lui donne un sérieux coup de main, Devant le défi nouveau, la famille unie déploie ses énergies.

1945: médaillier de bronze

Et les résultats ne se font guère attendre. En 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Frédéric reçoit une médaille de bronze dans le cadre du Concours du Mérite agricole provincial, obtenant 860 points sur les 1000 possibles. Voici ce que le ministère de l'Agriculture et de la Colonisation disait de lui à cette époque.

«Le sol mis en culture par ce colon est fertile. Depuis 1939, il a défriché 27 acres et en a labouré 10. La maison est une bonne bâtisse qu'on est à revêtir de pierre. Les autres constructions sont bâties avec goût et sont solides. On donne tout l'entretien utile à ces bâtisses.

 «M, Filion garde et élève de bons animaux, Son cheptel compte actuellement 2 vaches, 2 génisses de l'année, 1 veau, 2 boeufs, 5 pores dont une truie d'élevage, un verrat pur sang, 2 chevaux et plusieurs volailles.

 «Un plan de culture est déjà prévu et on commencera à l'appliquer sous peu. Les travaux d'égouttement, la confection des clôtures et le contrôle des mauvaises herbes sont des opérations auxquelles on donne beaucoup d'attention. La qualité du sol, les méthodes de culture, l'emploi judicieux des engrais et des amendements font que les plantes cultivées (foin, avoine, patates, choux e Siam) sont à fort rendement. Les pacages poussent une herbe riche et abondante. L'importance des légumes dans l'alimentation est bien comprise, c'est pourquoi l'on donne beaucoup de temps à la culture potagère.

 «Madame Filion et ses jeunes filles comprennent bien leur rôle. La tenue de la maison, les travaux variés et les conserves nombreuses le démontrent clairement. Ces gens comprennent tous les avantages de tenir ne bonne comptabilité et de pratiques le contrôle laitier. M. Filion aime sa profession et la pratique avec amour. Le succès de son exploitation est assuré.»

Dans les terres neuves

 La réputation de Frédéric Filion déborde les frontières de l'Abitibi à en juger par le long article que la revue Paysana lui consacre dans son édition d'avril 1947. En voici un large extrait.

 «[...] M. Filion est inscrit, cette année 1945, au concours de la médaille de bronze du mérite des colons. Avec quel coeur n'a-t-il pas mis tout en ordre sur son domaine. Nous allons jusqu'au bout du défriché, où l'on fait de la terre neuve. Et M, Filion nous raconte son enfance, sa jeunesse, son séjour à St-Jovite comme menuisier et maçon, les déceptions et les regrets qui l'ont décidé à prendre un lot en Abitibi, puisque les terres autour de St-Jovite lui étaient inaccessibles, et le seraient aussi à ses quatre [cinq en réalité] garçons. Pour M, Filion, cela représentait un retour à son enfance, à sa jeunesse en haut de Mont-Laurier, sur une terre au bord d'un lac, M, Filion nous confie qu'il a justement choisi ce lot à cause de son site sur le bord de la rivière Berry. «Quand on a été élevé près de l'eau...»[...]

 «L'inspecteur de colonisation qui nous accompagne nous confie que le lot de M. Filion était des plus difficiles à défricher. Il a donc fallu beaucoup travailler pour présenter aujourd'hui après six ans, ces vingt-huit acres de défriché dont dix-huit sont en labours semés. Tout le monde y a mis la main: père, mère, quatre garçons et cinq filles, M, Filion est agriculteur autant que défricheur, cela se voit à l'empressement qu'il met à la culture du moindre lopin de terre arraché à la forêt, pour assurer l'hivernement de son cheptel.

« On se repose le plus souvent debout!

«C'est une habitude à prendre, n'est-ce pas Mme Filion, Mme Filion en sait quelque chose et ses filles aussi qui ont la réputation d'être les filles les plus travailleuses de la région. Elle me confirme dans la conviction que je me suis faite petit à petit devant le succès d'un colon, il faut saluer son épouse.
«Les premières années, le bois ne se vendait pas. Il fallait brûler, cette première récolte de terres neuves. Les garçons ont travaillé aux chemins. M. Filion a bâti l'école du rang et des soulages ici et là. Les jeunes filles ont gagné de leur côté. Mais sans les allocations du plan de $1 000, on n'aurait pu passer au travers. Mme Filion l'affirme et: cela lui remet: en mémoire toutes ses peines des deux ou trois premières années.»[...]

1948: la médaille d'argent

Nul doute que l'élogieux article que nous venons de présenter a fouetté Frédéric. Trois ans après avoir reçu la médaille de bronze, il est médaillier d'argent au Concours du Mérite agricole. Le texte que le ministère publie sur son établissement en montre l'évolution. Frédéric a accumulé 876 points sur 1000.

 «Bien que M. Filion ait manqué de main-d'oeuvre depuis le dernier concours, il a su continuer le bon travail commencé. Sur les 38 acres qu'il a défrichées, il en a labouré 32.

 «Les diverses bâtisses ont été placées et exposées d'une manière avantageuse. La maison est à deux étages, elle est lambrissée en papier-brique et finie à l'intérieur. Les commodités ne lui font pas défaut.

 «Toutes les bâtisses de ferme (grange-étable, poulailler, remise à machines, porcherie et hangar à bois) ont été construites avec goût et reçoivent l'entretien voulu. L'eau est pompée dans un réservoir et fournie au robinet à la maison et à l'étable. Ce colon possède de bonnes machines; il en prend un soin minutieux.

 «Les récoltes produites et la superficie en culture permettraient de garder un peu plus d'animaux. Le cheptel comprend actuellement 3 vaches, 2 génisses, un veau, 2 chevaux, une truie d'élevage, 7 pores, 25 poules et 65 poulettes. Un taureau assez bien conformé est à la tête du troupeau laitier. La production animale est payante.

«Le plan de culture que l'on établit est rationnel et permettra d'augmenter les récoltes. Les champs sont bien assainis et clôturés. Le sol en labour a été parfaitement essouché et épierré. Les céréales contiennent peu de laiterons. Les cultures pratiquées sont les plantes fourragères, l'avoine et orge mélangées, les patates et les choux de Siam. Leur développement est assez intense. La sole des choux de Siam est trop petite. Les pâturages ont quelque peu souffert de la sécheresse. Tout le fumier est bien employé.

 «La production potagère va être forte sauf pour les carottes et les navets qui ont manqué. On donne beaucoup d'attention à la culture des légumes.

«Madame Filion et sa jeune fille ont une demeure où règnent l'ordre et la propreté. Elles s'adonnent aussi aux divers travaux domestiques utiles à la famille. Elles font de belles conserves de viandes, de fruits et de légumes.

 «M. Filion se rend compte que la comptabilité et le contrôle laitier sont d'une importance primordiale et les pratique régulièrement. Ces gens sont bien décidés de vivre du revenu de leur ferme qui produit déjà passablement.»

1952: médaillier d'or

La persévérance de la famille Filion lui permet de remporter une médaille d'or vers 1952 alors qu'elle accumule 890.5 points sur 1000, se classant au troisième rang dans sa catégorie. Il aura fallu à Frédéric et à sa famille plus de 10 ans pour se hisser aux plus grandes distinctions. Voici des extraits du rapport d'appréciation du ministère de l'Agriculture.

 «Le fait que l'on compte aujourd'hui sur son lot 40 acres en labours et 15 acres en abattis ensemencés montre assez bien que ce défricheur n'a pas perdu son temps...

«...Bien finie à l'intérieur comme à l'extérieur, la maison à deux étages offre un beau coup d'oeil; le parterre qui en orne la devanture ajoute à son cachet. La cheminée en pierres des champs témoigne de l'habileté du maître; de son sens pratique aussi car il l'a montée à l'extérieur. [...]

 «En fait de cheptel, le concurrent possède 1 cheval, 6 vaches, 4 veaux, 5 cochons, 1 taureau croisé ainsi que 30 poules. M. Filion est le premier à souhaiter l'amélioration de son bétail laitier. Mais une grande difficulté se présente du fait qu'à toute fin pratique il est le seul dans son rang à faire véritablement de l'agriculture... II faut donc compter uniquement sur les défrichements pour en venir à l'accroissement et à l'amélioration du troupeau. Cette forme d'isolement dans une paroisse, où les cadres furent naguère remplis, pourrait décourager un autre que M, Filion. Heureusement pou lui, l'avenir s'annonce plus riant...

 «De la terre bien faite, un plan de ferme et un programme de culture soigneusement dressé, voilà ce qui se constate chez Frédéric Filion, défricheur minutieux et adroit. [...]

 «Progressif et imbu du désir d'établir rapidement deux de ses fils prés de lui, Frédéric Filion vient d'acquérir un tracteur.

 «Directrice du Cercle des Fermières de sa paroisse, Mme Filion exhibe avec une fierté bien légitime de nombreuses conserves et des travaux d'arts domestiques, manifestation de talents variés autant que de son goût affiné. La propreté et l'ordre sont une seconde nature, semble-t-il, dans le ménage Filion...

 «Rude travailleur, mais travailleur intelligent, M. Filion a l'heur de voir deux de ses fils propriétaires de leur lot dans son voisinage, ainsi que deux de ses filles mariées à des faiseurs de terre neuve. Une autre fille est infirmière. La foi jurée à la terre à qui il s'est donné totalement permet à ce défricheur méritant de réaliser rapidement son idéal: l'établissement de ses enfants. Cet artisan habile, plutôt que de se laisser attirer par le mirage des gros gages que lui assureraient son métier, particulièrement lucratif ces années-ci, raisonne ainsi: «Je sais que je récolterais plus d'argent dans l'immédiat avec mon métier de maçon, mais je sais aussi qu'à la longue je serai plus regagnant avec a terre; c'est plus sûr, Je vis heureux chez moi, je peux aider mes enfants à s'établir, je suis content ainsi, J'ai cherché la sécurité et la terre me l'a données, j'aurais tort de ne point goûtes ce bienfait.»

 «Ainsi parle le président de l'U.C.C. de Saint-Gérard-de-Berry. [...]»

Épilogue

 Il y aurait tant à dire, tant à raconter sur Frédéric Filion! Peut-être qu'un jour ses descendant-e-s se mettront-ils en frais d'en présenter les moindres détails... C'est à souhaiter puisque à travers la vie de ce défricheur, c'est une page de l'histoire du Québec qui est écrite.à
 Frédéric s'éteignit le 6 septembre 1982 à l'âge de 82 ans. Il laisse à sa famille et à toute la grande famille des Filion un héritage de riches leçons.


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