MONSIEUR L'ABBÉ JOSEPH DAVID FILLION
Par M. LE JUGE L. A. PRUD'HOMME, M.S.R.C.


© Nous tenons à remercier la Société Royale du Canada qui nous a aimablement autorisés à reproduire le texte qui suit. Toute reproduction, même partielle du présent ouvrage, est strictement interdite sans l'autorisation écrite de la Société Royale du Canada.


INDEX


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Présentation
par Mario Filion

Depuis une quinzaine d'années, on assiste à un véritable engouement des Québécois pour la généalogie et l'histoire des familles.

Pratiquée par des milliers d'adeptes, la généalogie apporte des connaissances fondamentales sur le passé en permettant de retracer des individus et d'établir des filiations entre eux. Par ailleurs, l'histoire familiale a pour objectif d'étudier la formation, l'exploitation et la transmission des diverses manifestations du patrimoine d'une famille à travers les faits et gestes de ses membres et ce, à travers les générations. Comme les ruisseaux forment les rivières, les familles constituent autant de sources des histoires locale et régionale qui, elles-mêmes, s'inscrivent dans notre passé collectif.

Les connaissances acquises par la généalogie —surtout la généalogie dite descendante— et l'histoire familiale ont favorisé la formation d'associations de familles. Aussi existe-t-il actuellement au Québec des dizaines de regroupements de personnes dont le but est de resserrer les liens familiaux entre les descendants des familles qui ont fait souche au pays. Les familles Bercier et Filion n'ont pas échappé à ce vaste mouvement des associations de familles. Ainsi, Les Descendants de Michel Feulion et de Louise Le Bercier Inc. est une corporation sans but lucratif fondée en 1984 dans le but de connaître et de faire connaître l'histoire et le patrimoine des familles Bercier et Filion. Au-delà de la généalogie traditionnelle et des simples listes d'ancêtres, notre organisme a le ferme désir de contribuer, par la généalogie et l'histoire familiale, à une meilleure connaissance de l'histoire du pays que nos prédécesseurs ont bâti.

Nos travaux nous ont rapidement conduits à prendre conscience de la véritable diaspora caractérise l'histoire des familles Bercier et Filion. Si les ancêtres et les premières générations qui les ont suivis se sont d'abord installés dans la vallée du Saint-Laurent, le cours de l'Histoire allait, au siècle dernier, provoquer des migrations dans de nouveaux territoires non seulement au Québec, en Ontario, au Manitoba et dans l'Ouest canadien mais aussi aux quatre coins des États-Unis. Les familles souches québécoises sont ainsi parties à la conquête de l'Amérique du Nord toute entière. Aujourd'hui, les descendants des familles souches de chez nous parlent tantôt français, tantôt anglais, pratiquent la religion catholique de leurs aïeux ou appartiennent à l'une des confessions protestantes, ou ont encore adopté des modes de vie correspondants à la diversité des milieux où ils sont établis. Mais tous savent — ou, du moins se doutent — de leur origine franco-québécoise et, tôt ou tard, le cri du sang les incite à remonter le cours de l'Histoire à la recherche de leurs origines.

C'est ainsi que, grâce à une large publicité, notre association de familles a réussi à rejoindre des Filion et des Bercier un peu partout sur le continent nord-américain, tous descendants de Michel Feulion et de Louise Le Bercier. C'est ainsi que nous avons eu le plaisir d'accueillir en nos rangs monsieur Émile Fillion, un premier «cousin» manitobain. Un jour, celui-ci nous fit parvenir un texte du juge L. A. Prud'homme qui écrivait, il y a soixante ans, une biographie de l'abbé Joseph-David Fillion (le nom s'écrivait Filion, Fillion, et Philion au siècle dernier), le premier de notre famille à émigrer au Manitoba au siècle dernier. Une première lecture de l'article du juge Prud'homme nous révélait une recherche fouillée sur un être d'une exceptionnelle vitalité et suscitait un vif intérêt: il nous fallait passer à l'action. C'est alors que le Conseil d'administration de notre association de familles décida de rééditer le texte du juge Prud'homme.

Il nous faut ici remercier la Société Royale du Canada —qui avait publié l'édition originale du texte en 1927— qui nous a gracieusement autorisés à reproduire l'oeuvre du juge Prud'homme. De plus, cet organisme nous a généreusement transmis les notes biographiques concernant le juge Prud'homme qui ont servi à la rédaction des lignes qui suivent. Nous tenons aussi à remercier l'abbé Gérard Lévesque, curé de la paroisse de Saint-Jean-Baptiste (Manitoba), pour son dévouement et les patientes recherches qui nous ont donné les photographies qui illustrent le présent ouvrage. Nos remerciements s'adressent également à monsieur Émile Fillion dont la fierté pour l'histoire familiale est à l'origine même de cette publication.

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Introduction
Louis-Arthur Prud'homme: l'homme et l'oeuvre
par Mario Filion

Qu'il nous soit ici permis de retracer les grandes lignes de la carrière de l'auteur du texte qui suit, tirées d'un article de l'abbé Élie-J. Auclair paru dans les Mémoires de la Société Royale du Canada au lendemain du décès du juge Prud'homme.

Louis-Arthur Prud'homme est né à Saint-Urbain de Châteauguay le 21 novembre 1853. Après des études au collège de Beauharnois et au collège de Montréal, il embrasse la carrière du droit et est admis au barreau en 1877.

En juin 1880, l'avocat Prud'homme s'établit à Saint-Boniface au Manitoba où il remplace l'Honorable Joseph Dubuc à l'étude de Joseph Royal. Le 26 octobre, il épouse à Saint-Boniface Apolline Hénault, soeur de la femme du juge Dubuc. Dix enfants naîtront de cette union.

Dès 1882, Prud'homme est élu député de La Vérendrye et en 1885 —il a 32 ans—, il est nommé juge de la Cour de district. Il exercera sa profession de magistrat pendant les quarante années suivantes. On dit qu'il se montra d'une intégrité exemplaire et qu'il s'étaient acquis une réputation de haute probité.
Catholique convaincu et ardent patriote, il reste très attaché à son Québec natal. Il se dévoue aux intérêt de ses frères par le sang et dans la croyance. En 1902, il fonde, avec Mgr Taché, la Société Historique de Saint-Boniface, dont il est le premier secrétaire et dont il deviendra le président. L'année suivante, il est élu à la Société Royale du Canada où il se montre un ouvrier de la plume de réelle valeur, intelligent, studieux, inlassable et fécond.

Déjà journaliste à Beauharnois avant 1880 —il y avait fondé l'Avenir de Beauharnois—, il continue de l'être dans l'Ouest en collaborant au Métis et au Manitoba en plus de donner de nombreux articles aux revues du Québec. De plus, il produit quelques biographies de mérite —dont la vie de l'abbé Joseph-David Fillion que nous rééditons ici— et des compilations de documents importants.

L'écriture du juge Prud'homme est simple: Il ne vise pas la richesse du style car la précision et la clarté lui suffisent. Son oeuvre, considérable et importante pour l'histoire de l'Ouest, suffit à lui garantir la survie. Il s'est notamment employé à faire connaître la vie des pionniers canadiens-français et de leurs frères métis franco-canadiens de l'Ouest. Pareil travail est des plus opportuns à l'époque où des masses de colons anglo-canadiens et européens s'établissent dans l'Ouest. Personne n'oublierait plus le fait français dans ces vastes territoires du Canada.

Louis-Arthur Prud'homme décède le premier mars 1941 à l'âge de 87 ans.

Sans plus tarder, nous lui laissons le soin de vous raconter la vie de monsieur l'abbé Joseph-David Fillion.

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Monsieur l'abbé Joseph David Fillion
par
M. le Juge L.A. Prud'homme, M.S.R.C.
(Lu à la réunion de mai 1927)



I

Monseigneur Langevin, exaltant un jour le patriotisme de notre clergé et les services signalés qu'il avait rendus à notre nationalité, résumait toute sa pensée en ces paroles lapidaires: «Il n'y a pas de meilleur tabernacle pour l'âme immortelle d'un peuple que le coeur du prêtre.» On ne saurait enchérir sur un éloge si bien mérité. Ces paroles montent naturellement à mes lèvres en présentant au public la carrière si noble et si féconde en bonnes oeuvres de M. le curé Fillion.

Pendant plus de 30 ans, il incarna, pour ainsi dire, dans sa personne, la vitalité religieuse et nationale de tout un groupe de colons transplantés des manufactures des États-Unis de l'Est, dans les prairies vierges qu'arrose la Rivière Rouge. Il devint ainsi le fondateur de Saint-Jean-Baptiste et contribua également à fixer les premiers habitants de Letellier, Saint-Joseph et Sainte-Élizabeth. Il a été le père de ces paroisses soeurs où il déposa la semence évangélique qui devait produire une luxuriante floraison pour l'avenir de l'Église et de la race. Il contribua avec force et élan à y former l'union intime des âmes qui palpitent, des coeurs qui vibrent et des volontés qui agissent. Il fut un excitateur d'énergie, aux heures de découragement, de ces colons improvisés qui pour la plupart avaient perdu contact avec les travaux de la ferme.

Toujours en mouvement dans le vaste champ d'apostolat qui lui avait été confié, il réussit, Dieu sait au prix de quel dévouement, à enraciner dans le sol ces émigrés des États-Unis. Tout grand succès, a dit Newman, se paie de sacrifice. Ce fut par l'immolation entière de son existence qu'il put accomplir sa tâche si laborieuse et contribuer ainsi à la conquête de la foi et au développement de notre groupe ethnique au Manitoba.

La vie de fondateur de paroisse n'offre en général pour les esprits superficiels rien de bien saisissant ni rien qui exalte l'imagination. La grandeur morale qu'elle comporte ne consiste pas dans des actions d'éclat mais dans l'effort constant, obscur, et le sacrifice inlassable de tous les jours, dans la volonté toujours tendue de travailler à l'avenir de l'Église et de notre nationalité dans l'Ouest Canadien.
M. l'Abbé Fillion avait compris que c'est à la campagne surtout que se trouvent les sources profondes de la Nation, et pour me servir de l'expression de Lucien Romier, son principal réservoir.

Prêtre avant tout, il rappelait sans cesse à ses paroissiens que l'espérance de notre survivance, comme groupe Français, reposait sur les principes religieux et notre attachement à l'Église catholique. En effet, que resterait chez nous de force Française si le catholicisme ne l'avait constamment soutenue et protégée. Il est un exemple de plus pur patriotisme; celui qui conserve nos traditions de foi, d'honneur et de noblesse de vie, celui qui entraîne vers les sommets et qui élève et vivifie toute une race. C'est à Saint-Jean-Baptiste surtout que M. Fillion a donné le meilleur de lui-même. On peut dire qu'il a pétri cette paroisse de ses mains et l'a animée de son souffle; aussi bien Saint-Jean-Baptiste sera le monument qui perpétuera sa mémoire et conservera plus profondément l'empreinte de sa longue et fructueuse carrière. Saint-Jean-Baptiste à sa mort avait franchi l'âge héroïque. C'est une paroisse établie qui n'a plus besoin que de se maintenir, se développer normalement et intensifier un foyer de vie catholique et de liaison Française.

M. Fillion était de taille au-dessus de la moyenne et solidement charpenté. Il se jeta de l'avant dans l'oeuvre de la colonisation, se prodiguant en toute circonstance comme si la fatigue n'avait aucune prise sur sa robuste stature. Un fin sourire se jouait sur ses lèvres et exprimait la bonté débordante de son coeur.

D'un commerce accueillant, il s'intéressait aux détails les plus intimes de chacun de ses colons. Sans être optimiste, il avait le don de relever les courages que les difficultés des débuts semblaient abattre. Il leur venait en aide par ses sages conseils et souvent déliant les cordons de sa bourse. Il aurait pu se créer une honnête aisance. Il préféra tout donner à sa paroisse et ne lui laisser pour héritage que l'exemple des plus belles vertus et d'une vie féconde en bonnes oeuvres.

Pendant sa longue carrière, il réussit à organiser quatre belles paroisses, où coule et jaillit à plein bord, la sève catholique et Française. Lors de ses funérailles, Mgr. Langevin écrivait les lignes suivantes dans l'acte d'inhumation. «Il a été comme la personnification du curé Canadien, qui a fait de notre peuple, un peuple de croyants et de gentilshommes.»

Ce qui constitue toutefois le plus grand prix de cet éloge rendu à sa mémoire, c'est qu'il fut consigné dans un acte officiel en face de sa tombe, par l'un des plus illustres évêques du Canada, et qu'il le méritait.

Comme le laboureur qui au soir de sa rude journée s'endort sur la dernière gerbe tombée de ses mains, M. Fillion après s'être donné, sans jamais se reprendre, pendant trente ans, s'est couché tout à coup, au lendemain pour ainsi dire où sa tâche était terminée, pour aller recevoir là-haut la couronne immortelle due au bon et fidèle serviteur.

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II

M. Fillion naquit le 29 septembre 1845, à Saint-Hermas, P.Q., et après ses études préparatoires à l'école de son village, il entra au collège de Sainte-Thérèse, où il fit ses études classiques avec succès. Tout en se livrant à l'enseignement, il suivit le cours théologique que donnaient à cette époque des prêtres distingués de cette institution supérieure. C'est à cette même maison qu'il reçut l'onction sacerdotale des mains de Monseigneur Bourget, le 2 octobre 1870. Il continua encore deux ans à se consacrer à l'enseignement dans son Alma Mater (1870-1872). Monseigneur l'appela ensuite au vicariat de la paroisse de Saint-Jean d'Iberville. Il était attaché à ce poste lorsque répondant à l'appel de Monseigneur Taché, il consentit à se dévouer aux Missions de la Rivière Rouge. Il prit la route de l'ouest avec Mgr. Ritchot et M. l'abbé Proulx, venus de la Province de Québec pour y recruter quelques membres du clergé.

À cette époque, un courant d'émigration commençait à se diriger vers nos plaines. Mgr. Taché comprit la nécessité urgente de s'emparer des meilleures terres, pour n'être pas devancé par d'autres groupes. C'est pourquoi il avait envoyé MM. Ritchot et Proulx chercher du secours dans la province-mère. M. Fillion avait pour compagnons de voyage M. Cyrille Samoisette, qui devait mourir curé de Sainte-Agathe, M. C. Saint-Pierre, qui fut pendant nombre d'années curé de Saint-Boniface et organiste de la cathédrale. Cette caravane, après avoir remonté la chaîne de nos grands lacs, suivit la route Dawson avec ses nombreux portages et le chemin plus ou moins carrossable à travers la forêt, depuis l'angle du Nord-Ouest jusqu'à Sainte-Anne. D'après les instructions données par Mgr. Taché à M. Proulx qui faisait le voyage avec M. Fillion, ce dernier devait rester au Fort Francis pour s'occuper des Métis et des sauvages de cet endroit. Quand la caravane passa à cet endroit, presque tout le monde était parti pour la pêche. M. Proulx redoutant l'isolement et la misère pour son jeune confrère, jugeant d'ailleurs qu'il n'y avait pour lors rien à faire, puisque toutes les familles étaient dispersées, décida M. Fillion à poursuivre sa route jusqu'à Saint-Boniface—(Notes historiques publiées par M. le curé Saint-Amant dans la Liberté, le 8 septembre, 1926).

M. Fillion arriva à Saint-Boniface le 22 septembre 1873. (Dom. Benoit, Vie de Mgr. Taché, vol. 2, pp. 205-206.) Monseigneur Taché le retint à l'Archevêché afin de l'initier aux missions et lui faire prendre contact avec la population du pays. Il ne tarda pas à l'utiliser. M. l'abbé L. R. Giroux était à cette époque, curé de la paroisse de Sainte-Anne et de temps à autres, il visitait Notre Dame de Lorette où il disait la messe dans la maison privée de M. Gauthier. À la mi-octobre 1873, Mgr. Taché le chargea de cette mission connue par les anciens sous le nom de «petite Pointe de Chênes». Un cahier de compte écrit de sa main accuse sa présence à Lorette le 12 octobre, 1873. M. Fillion présida aux offices de la Toussaint et de la fête des Morts. De ce jour, deux fois par semaine, il desservait cette mission naissante. (Dom. Benoit, vol. 2., p. 248.)

Mais voilà qu'au mois de mars 1874, le bureau des terres résolut de faire main basse sur les terres de la Rivière La Seine à Lorette, occupées par des colons de langue française en grande majorité métisse. Ces colons fixés depuis peu de temps à ces endroit n'étaient pas riches. La plupart n'avaient pu encore se construire que des cabanes en bois équarri, recouvertes en foin et en terre. Or, le département de l'Intérieur exigeait le paiement de ces lots de rivière, à bref délais, sinon il menaçait les occupants de vendre ces terrains au plus haut enchérisseur.

Ces braves gens s'étaient établis sur ces propriétés comme premiers occupants et les avaient fait chaîner avant le 15 juillet 1870, date de l'entrée de Manitoba dans la Confédération. L'Acte de Manitoba pourvoyait à ce que les colons en possession paisible de terrains, avant cette date, auraient droit à l'octroi gratuit d'une patente de la Couronne. Cet article faisait partie de la liste des droits adoptée par le gouvernement provisoire et acceptée par le parlement fédéral. Ce pacte engageait donc la Couronne et les colons de la Rivière Rouge avaient droit d'exiger qu'il fut respecté. La lutte s'engagea avec la Couronne sur ce terrain constitutionnel et devait se continuer pendant 12 ans, accompagnée de péripéties diverses, qui à un moment donné faillirent entraîner la ruine de nos paroisses Françaises.

La cause principale de ces graves difficultés était le sentiment d'hostilité et de malveillance d'un certain nombre d'employés du département de l'Intérieur, envers l'élément catholique et Français. Les colons, secondés par leur clergé et leurs chefs politiques, inondèrent ce département de leurs justes réclamations. Ils ne déposèrent les armes que lorsque le rapport des commissaires enquêteurs, les Honorables Juges Dubuc et Miller, eut donné gain de cause aux occupants. M. Fillion fut l'un des premiers à se jeter dans l'arène, pour la défense de nos terres, à la demande et sous la direction de Mgr. Taché.
En apprenant le danger qui menaçait les habitants de Lorette, M. Fillion se mit en route pour cet établissement. Il alla frapper à la porte de chacun de d'eux pour recueillir leur témoignage et préparer leurs requêtes. La formule de ces documents avait été rédigée par le juge Dubuc. M. Fillion revenait bientôt à l'Archevêché, emportant avec lui plus de cent requêtes à l'appui des droits des occupants.
Pour le moment on n'osa pas, à Ottawa, passer outre. Les colons offrirent à M. Fillion une bourse de $150. comme témoignage de leur gratitude. Il employa cette somme ainsi que $200.00 qu'il recueillit de quelques âmes généreuses pour faire chantier dans la forêt et préparer les matériaux destinés à la construction d'une chapelle à Lorette. (Dom. Benoit, vol. 2, pp. 248-249.) Dans le courant de l'hiver 1873-1874, M. Fillion accompagna dans la forêt (aujourd'hui partie nord-est de Sainte-Geneviève) un groupe de paroissiens qui sous la direction de Norbert Landry, père, allèrent préparer le bois de construction pour la nouvelle chapelle (Notes historiques de M. le curé Saint-Amant—La Liberté, 8 septembre, 1926).

M. Fillion venait de prouver ce qu'on pouvait attendre de lui. M. Quevillion ne tarda pas à remplacer M. Fillion, à Lorette, et profité des travaux de son prédécesseur pour élever le premier temple de cette paroisse.

Mgr. Taché destinait M. Fillion au poste plus important de Sainte-Agathe.

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III

Sainte-Agathe avait été confiée tout d'abord à M. Proulx qui devait devenir plus tard curé de Saint-Lin et vice-recteur de l'Université Laval de Montréal. Ce prêtre distingué se prépara dans les missions de la Rivière Rouge à ce poste éminent ou l'appelaient ses talents supérieurs. En attendant, au mois de septembre 1874, il se fixa comme pied à terre à Sainte-Agathe, d'où il rayonnait jusqu'à la frontière américaine pour donner les secours spirituels aux colons épars dans ce grand territoire. (Dom. Benoit, vol. 2, p. 249.)

Mgr. Taché lui confia M. Samoisette, alors minoré, pour lui faire compléter ses études théologiques. C'est ainsi que l'humble presbytère de Sainte-Agathe fut, pour l'occasion, transformé en grand séminaire. En 1874, M. Proulx construisit le presbytère Jaune, ainsi nommé de la couleur de la peinture dont on le revêtit. Cette couleur peu invitante ne payait pas de mine et était d'un goût fort douteux. J'adoucis à dessein mes expressions pour ne pas dire tout de qu'on pensait de ces coups de pinceau.
M. L'Abbé Jean-Baptiste Proulx arriva dans l'Ouest en 1870. Il exerça d'abord le ministère à Saint-Laurent du lac Manitoba où il séjournait chez les RR. PP. Oblats. Il devait retourner dans la province de Québec en 1874. (R.P.. Morice, Histoire de l'Église du Nord-Ouest, vol. 2, p. 365.)

Ce presbytère avait pour dimension 22 X 26 pieds et ne constituait qu'un appendice à une petite chapelle.
Au mois d'octobre 1874, M. Fillion succéda à M. Proulx et M. Samoisette continua à y demeurer comme son compagnon. Le 6 janvier 1875, M. Samoisette était ordonné prêtre à Saint-Boniface, mais il dut bientôt interrompre l'exercice de son ministère pour se rendre à l'Archevêché où il subit des traitements pour une attaque de rhumatisme inflammatoire. Il ne revint à son poste qu'au mois d'avril suivant. MM. Fillion et Samoisette se partagèrent les missions de la Rivière Rouge et de la Rivière aux Rats. (Dom. Benoit, vol. 2, p. 249.) M. Fillon desservait alors La Rivière Aux Gratias (Morris) la Rivière aux Prunes (Saint-Jean-Baptiste) Saint-Pie, Saint-Joseph, et Saint-Joe, dans le Dakota. À la Rivière aux Rats, plusieurs familles de Saint-Norbert et de Saint-Vital avaient déjà pris des terres sur lesquelles elles avaient commencé à hiverner. Ce fut le commencement de Saint-Pierre. M. L'Abbé Jolys, qui en a été le premier prêtre résident et qui continue avec un talent supérieur et un zèle admirable à la diriger, a publié les annales de cette paroisse.

Cette étude détaillée me dispense de parler du berceau de Saint-Pierre. (Depuis que ce qui précède a été écrit M. Jolys est décédé à Saint-Pierre, le 14 juin, 1926.)

Vers le même temps, d'autres familles métisses, la plupart de Saint-Norbert, prirent des terres à la Rivière aux Prunes (Saint-Jean-Baptiste). Il convient d'enregistrer les noms de ces premiers colons qui assistèrent à la naissance de la nouvelle paroisse; «Antoine Vandal, Joseph Vandal, Roger Vandal, Louis Vandal, Jean-Baptiste Vandal, Prosper Ducharme, Amable Beaudry et Daniel Braconnier.» (Dom. Benoit, vol. 2, p. 286.)

La santé de M. Samoisette laissait encore à désirer; c'est pourquoi d'ordinaire M. Fillion visitait les missions de la Rivière aux Rats et de la Rivière aux Prunes. Le courant d'émigrant de nos compatriotes vers l'Ouest ne tarda pas à donner un essor à l'établissement de la Rivière aux Prunes. En 1873, un nombre considérable de Canadiens-Français étaient employés dans les manufactures de Fall River. La plupart d'entre eux venait de Sorel. Ayant entendu parler de la fertilité des terres de la Rivière Rouge, ils députèrent M. Monty pour aller visiter nos prairies et faire rapport. Malgré le rapport favorable de M. Monty, ils hésitaient a se lancer dans un nouveau genre de vie, pour lequel ils étaient peu préparés. Le P. Lacombe, O.M.I., se rendit au milieu d'eux et grâce à ses pressantes sollicitations un groupe des nôtres promit de venir passer l'été au pays pour juger par eux-mêmes de ses ressources. Ils arrivèrent en 1875 et s'arrêtèrent à la Rivière aux Prunes. Les Métis les accueillirent avec leur hospitalité proverbiale et les engagèrent pour les initier à la grande culture de notre province. Il faut bien l'avouer, ce changement subit d'occupation les désenchanta. De plus, il convient d'ajouter que plusieurs de ces nouveaux venus occupaient des poste importants et bien rémunérateurs dans les manufactures de coton. Ils demeuraient encore sous le charme des habitudes d'une aisance relative dont ils jouissaient là-bas. Bref, après s'être concertés, ils résolurent de retourner à Fall River. C'est dans ces fâcheuses circonstances qu'ils allèrent rendre visite à Mgr. Taché. Ce dernier les conjura, les larmes aux yeux, de ne pas abandonner la colonie, leur montrant l'avenir souriant qui les attendait ainsi que leurs enfants dans ce pays nouveau. Ils ne purent résister à l'éloquence émue de ce grand Prélat et ils consentirent à revenir au printemps suivant avec leurs familles et à prendre des terres à la Rivière aux Prunes. (Dom. Benoit, vol. 2, p. 286.)

Ce premier essaim vers nos prairies devait en entraîner d'autres. Le P. Morice (vol. 2, s.412) nous donne des détails plus précis sur les commencements de Saint-Jean-Baptiste.

«Dès l'année 1869, dit-il, un nommé Antoine Vandal s'y était établi. Il y fut peu après rejoint par plusieurs Métis avec leurs familles. Puis vinrent des États-Unis deux Canadiens-Français, Théophile Thibeault et Louis Marcil, qui y firent une courte étape. Mais bientôt, las de la guerre que leur avaient faite les moustiques de la Rivière Rouge, alors d'autant plus nombreux en ce pays qu'il était moins habité, ils avaient résolu de retourner définitivement aux États-Unis, lorsque Mgr. Taché les conjura non seulement de ne point abandonner la place, mais même d'y amener de leurs amis.»

C'était en 1875. Ces braves gens n'en passèrent pas moins l'hiver au sud de la frontière internationale; mais ils revinrent le printemps suivant à la Rivière aux Prunes, accompagnés de quatre de leurs compatriotes. Ce fut un premier noyau qui grossi des recrues dues au zèle patriotique du P. Lacombe, et s'ajoutant au petit groupe des pionniers métis déjà sur place allaient maintenant réclamer des soins ininterrompus de la part de l'Église. En 1876, grâce aux efforts de Mgr. Taché, le gouvernement fédéral nomma M. Lalime, agent d'émigration aux États-Unis. M. Charles Lalime était un avocat et un ardent patriote. Accompagné du P. Lacombe, il donna des conférences, à Worcester, Manchester, Woonsocket et divers autres centres canadiens-français. Ses efforts ne furent pas vains. Le 5 mai, 105 de nos compatriotes se mettaient en route pour l'Ouest. Ils furent arrêtés par les glaces, à l'entrée du port de Duluth, et eurent à souffrir de la faim. Mais cette épreuve ne les découragea pas. Ils arrivèrent bientôt parmi nous.

À Dieu ne plaise que j'oublie de mentionner la lettre circulaire de Mgr. Bourget, mai 1876, favorisant l'émigration vers nous prairies. «Nous apprenons avec bonheur, disait cet illustre évêque, qu'une association de colonisation s'organise en cette ville pour venir en aide aux Canadiens-Français qui désirent aller se fixer au Manitoba. Nous bénissons et approuvons cette oeuvre de patriotisme et de charité nationale. Nous espérons qu'elle portera les fruits que nous pouvons en attendre. Nous vous engageons de toutes nos forces à favoriser cette association et à la patronner par tous les moyens en votre pouvoir.» Sous cette autorisation fécondante et cette direction autorisée, l'oeuvre de la colonisation commença à prospérer quelque peu. (R.P. Morice, vol. 2, p. 410.)

Le B. Lacombe, à lui seul, amena pas moins de 500 émigrants au Manitoba. (R.P. Morice, vol. 2, p. 410.)
Bref, à l'été de 1876, environ 600 Canadiens-Français venus des États-Unis ou de la province de Québec, achetèrent des terres sur les bords de la Rivière Rouge, fortifiant ainsi les groupes établis à Saint-Jean-Baptiste, Saint-Pie et Saint-Joseph. (Dom. Benoit, vol. 2, pp. 295 à 300.)

Un écrivain distingué de la Nouvelle-Angleterre écrivait, au sujet de cet exode, les lignes émouvantes qui suivent: «Enfants du Canada qui vivez sous un ciel étranger et qui respirez l'air vicié de ces grandes Manufactures où l'on paie votre travail, c'est vrai, mais où l'on prend aussi votre santé, les temps marqués sont enfin arrivés. Quittez la servitude d'Égypte; il y a pour vous une terre de bénédiction. Ceignez vos reins, prenez le bâton du voyageur et dirigez vos pas vers ces plaines immenses du Nord-Ouest. Allez peupler ces vastes solitudes. Soyez libres sous un ciel libre. Quittez la livrée du serviteur et recevez désormais pour salaire de votre travail et pour prix de vos sueurs, les abondantes moissons d'une terre qui ne demande qu'à produire, et pardessus tout, l'inappréciable contentement que donne cette royauté incontestée de la glèbe. Elle est donc généreuse et patriotique cette tentative de diriger vers Manitoba les pas du Canadien qui ne veut plus vivre sous la protection du drapeau étoilé.»
Hélas! Pourquoi cet appel si touchant n'a-t-il pas été entendu par un plus grand nombre? Et n'a-t-il pas permis ainsi de fonder cent autres paroisses Saint-Jean-Baptiste, assurant par là même la prépondérance numérique de l'élément français au Manitoba?

En 1877, de nouveaux apôtres de la colonisation, allèrent prêcher une croisade. M. Fillion, à la demande de Mgr. Taché, n'hésita pas à se rendre dans sa province natale pour plaider, avec le zèle qu'on lui connaît, cette cause patriotique.

Il se rendit tout d'abord à Saint-Hermas où ses co-paroissiens lui firent fête; puis il visita nombre de centres français. Sa mission fut couronnée de succès. Au mois de mai 1877, il revenait au Manitoba à la tête d'un contingent de plusieurs centaines de familles, dont nous avons pu retenir les noms suivants: Antoine Duval, Chrysostôme Bérard, Paul Tremblay, Paul Péloquin, Pierre Pombriand, Pierre Parenteau et Trefflé Ricard.

Cet appoint consolida les paroisses échelonnées sur les bords de la Rivière Rouge, et fortifia plusieurs autres établissements de notre province. (Dom. Benoit, vol. 2, pp. 311-312.)

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IV

Le 5 janvier 1877, Mgr. Taché érigea canoniquement la paroisse Saint-Jean-Baptiste qui comptait alors 20 familles canadiennes-françaises et quelques autres familles métisses. M. Fillion fut nommé curé de Saint-Jean-Baptiste, tandis que M. Samoisette conservait Sainte-Agathe. Toutefois, M. Fillion continua jusqu'en 1880 à desservir Saint-Pie et Saint-Joseph, ainsi que les établissements français du Minnesota et du Dakota situés dans le voisinage de la frontière américaine.

Malgré sa grande vigueur physique et son dévouement inaltérable, il était évident qu'il ne pouvait suffire seul à une telle tâche; c'est pourquoi Mgr. Taché lui assigna comme assistant M. Michel Charbonneau qui joignait à un talent remarquable une grande piété. Il arriva à Saint-Jean-Baptiste au mois d'août 1877, à la grande joie de M. Fillion et de la population. Pendant le cours de l'été, M. Fillion construisit dans sa paroisse une chapelle de 30 X 40 pieds. Mgr. Taché vint la bénir au mois de septembre et la 24 octobre MM. Fillion et Charbonneau s'installèrent au premier étage de cette maison chapelle. M. Fillion ne demeura pas oisif en 1877. La même année, il érigea à Saint-Pie, à environ 12 milles au sud de Saint-Jean-Baptiste, une chapelle en bois équarri ayant 20 X 30 pieds. Quelques années plus tard, elle devint la proie des flammes. Enfin au mois de juin, il construisit une troisième chapelle, à Saint-Joseph, de même dimension (20 X 30). L'étage supérieur servit de presbytère jusqu'en 1883. (Dom. Benoit, vol. 2, p. 313.)

C'est ainsi que durant cet été, M. Fillion bâtit les trois premiers temples dans ces trois paroisses, confiées à son ministère. Ce n'est que rendre stricte justice à la mémoire de M. Fillion que de la proclamer le fondateur de cette trinité de paroisses tout comme, il devait plus tard, être également le fondateur de la paroisse de Sainte-Élizabeth.

Mgr. Taché, toujours soucieux des intérêts de son vaste archidiocèse, se faisait un agréable plaisir de visiter à tous les ans ces trois paroisses naissantes.

C'était toujours une fête pour M. Fillion et ses paroissiens de la première heure de recevoir les conseils et les paroles encourageantes de leur premier pasteur.

Malgré l'insuffisance des moyens à sa disposition, M. Fillion tenait, tous les ans, à célébrer la fête nationale. Il y apportait un entrain et un enthousiasme qui ne se démentirent jamais. Aussi bien, dès le berceau, de ces trois paroisses, il alla célébrer à Saint-Joseph et à Saint-Jean-Baptiste, la fête Saint-Jean-Baptiste. Il célébra lui-même la sainte Messe et prêcha les 24 et 25 juin.

Arrêtons-nous ici un moment. Nous assistons à la naissance de trois nouvelles paroisses sorties pour ainsi dire du coeur généreux d'un apôtre de l'évangile et d'un grand patriote. Cette prise de possession du sol par les nôtres offre un spectacle imposant. Elle constitue une affirmation de notre avenir dans l'Ouest et un cri d'espérance dans notre vitalité religieuse et nationale.

Un auteur a dit que celui qui faisait pousser deux grains de blé, là ou naguère il n'y en avait qu'un, avait plus pour l'humanité que les plus grands conquérants. La culture des champs est en effet la source principale de la richesse du pays. C'est elle qui est à la base de notre grandeur nationale et qui sert d'appui au commerce et à l'industrie. C'est assez dire quels sentiments de gratitude mérite le fondateur de quatre paroisses.

Pour nous Canadiens-Français, la paroisse est la citadelle inexpugnable qui résiste à l'assimilation et abrite les droits et les libertés de notre élément ethnique. C'est le drapeau de ralliement de nos forces vives qui soutient notre peuple et l'entraîne dans l'arène où se livre la lutte pour notre existence.
Au centre de la paroisse se dresse le temple, surmonté de la croix, qui s'élance vers le ciel comme pour y implorer lumière, force, et secours. C'est de ce temple que part un souffle divin qui anime la paroisse et y entretient le feu sacré des vieilles traditions de foi. Sous la voûte de l'église paroissiale se pressent des souvenirs qui font vibrer toutes les fibres du coeur; baptême, première communion, serments sacrés des époux, adieux déchirants auprès des cercueil, sur lequel l'Église comme une mère éplorée et pleine de tendresse fait entendre ses accents de miséricorde et d'espérance. C'est ainsi que dans ce sanctuaire, la vie de chacun des fidèles avec ses joies et ses tristesses y trouve un écho qui enveloppe tout son être.
Et puis, à l'ombre du temple, se trouve la demeure du chef, de l'homme de la prière, du pasteur qui veille sur le troupeau commis à ses soins. Il est l'âme de ce groupe auquel il donne la vie et la direction. Il est le père et l'ami de tous, le confident de leurs secrets les plus intimes et le conseiller sage et prudent. Son coeur est ouvert à toutes les joies pour les partager, à toutes les misères pour les adoucir; sa mains est toujours tendue pour bénir et aider les malheureux.

Cet homme a tout quitté, parents, amis et souvent patrie, pour se consacrer jusqu'à son dernier soupir au bonheur de sa famille spirituelle qui est devenue son héritage.

Appelé par Dieu pour être le gardien des âmes, le curé par une extension de privilège que lui confère son dévouement admirable pour ses ouailles, exerce de facto une influence bienfaisante et est un magister reconnu dans le domaine des choses matérielles. Rien d'important ne s'entreprend dans la paroisse sans que le curé ne soit consulté. Son front auréolé de la couronne sacerdotale impose partout le respect et une préséance de dignité devant laquelle tous s'inclinent avec affection.

Dans ce tableau esquissé à grands traits, de l'action du curé et du rôle de la paroisse au sein de notre population, je viens par là même de présenter, dans son ensemble, la vie de M. Fillion, et de raconter l'histoire des paroisses de Saint-Jean-Baptiste, Saint-Pie, Saint-Joseph et Sainte-Élizabeth.
Il ne reste plus qu'à souligner quelques aspects particuliers de cet excellent prêtre.

M. Fillion ne s'épargna jamais pour prendre contact avec les colons et connaître leurs besoins dans le menu détail. Pour lui, la visite pastorale se faisait toute l'année. On comprend sans doute que lorsqu'il alla planter sa tente à la Rivière aux Prunes, il était pour ainsi dire en rapport quotidien avec les premiers habitants.

Lorsque les terres furent prises, il ne lui fut guère possible de s'asseoir aussi souvent à leurs foyers. Toutefois, on peut dire, sans exagérer, qu'il ne se passait pas une semaine sans qu'il visitât quelques familles. De fait, pendant les premières années de ces établissements, un danger imminent les menaçait. Nous l'avons déjà vu, le plus grand nombre des colons avait émigré des centres manufacturiers des États-Unis. Eh? Ma foi, il leur avait arrivait de temps à autres de regretter, comme les Israélites, leurs oignons d'Égypte. Les anciens qui étaient attaqués de ce virus l'avaient appelé «la maladie de l'enveloppe.»

Voici en quoi elle consistait. À tous les 15 du mois, le contremaître des manufactures américaines payait régulièrement ses employés.

Le père accompagné de deux, trois et même quatre de ses enfants, en se présentant au bureau recevait une enveloppe qui contenait en écus sonnant le montant exact de leur salaire. Sur les bords de la Rivière Rouge, l'enveloppe ne passait en grande partie, qu'à l'automne, après les battages.
Heureusement qu'il n'en est plus ainsi depuis que nos cultivateurs se livrent à l'industrie laitière.
Le souvenir de l'enveloppe mensuelle les rendait parfois rêveurs et la pensée du retour aux manufactures hantait leur sommeil. Dès que M. Fillion apprenait que l'un des siens était atteint de ce mal, il attelait ses deux petits chevaux de prairie et allait visiter ce colon en mal d'enveloppe. D'ordinaire, il trouvait la famille attristée, découragée et décidée à désertée la terre.

M. Fillion possédait le don merveilleux de gagner les coeurs. On le retenait tard dans la nuit. Il aimait à leur répéter ces vers d'un poète bien connu:

 L'illusion de l'espérance
 Vous séduit tous, ô mes amis,
  Le vrai bonheur et l'abondance
 Tout cela se trouve au pays.
  (M. l'abbé Martineau, P.S.S.)

M. Fillion a bien mérité de la patrie pour avoir consacré les efforts de sa vie à endiguer le torrent qui entraîne les nôtres vers les États-Unis et à fermer cette plaie béante au flanc de la race.

Il commençait par gagner à se cause la mère. Cette première conquête assurait aussitôt tout le reste de la famille, tant l'épouse canadienne-française exerce un empire décisif sur l'âme de son époux, et celle de ses enfants. Lorsqu'il les quittait, la gaieté était revenue et la hantise disparue.

Que de colons qui ont laissé au Manitoba de nombreux rejetons ancrés au sol, avouent qu'ils seraient retournés aux États-Unis si M. Fillion ne les avait retenus et bénissent la mémoire de leur bienfaiteur. M. Fillion avait compris les nobles sentiments qui nous attachent à la patrie et qu'a si bien résumés le poète:

 La patrie est le lieu
 Où l'on aima sa mère, où l'on connut son Dieu,
 Où naissent les enfants dans la chaste demeure,
 Où sont les tombeaux des êtres que l'on pleure.

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V

Le 11 décembre 1878, eurent lieu au Manitoba les élections provinciales. M. J. Taillefer, avocat, Chevalier de Pie IX et ancien lieutenant au régiment des Zouaves Pontificaux à Rome, était candidat pour le comté de Sainte-Agathe. Il avait deux concurrents: J. Grant, de la Rivière au Marais, et G. Klyne de Sainte-Agathe. Le bulletin de votation de l'un et le dépôt de l'autre étaient absolument irréguliers. Ces deux candidats ne s'étant pas conformés à la loi, leurs bulletins furent écartés et déclarés de nul effet, par M. J. Turenne, l'officier rapporteur, et Taillefer déclaré élu sans opposition. Les parties intéressées manifestèrent leur mécontentement, comme bien on le pense, mais l'assemblée composée de 30 à 40 personnes ne tarda pas à se disperser et tout rentra dans l'ordre. Ceci se passait à la résidence de Prosper Ducharme. Tout au plus pouvait on s'attendre à une contestation d'élection; rien ne faisait prévoir l'orage qui se préparait. Un misérable se présenta devant M. Wilde, juge de paix, et accusa M. Turenne de parjure dans l'exécution de ses devoirs. Sur cette plainte insensée et qui n'avait pas même l'ombre de fondement, Wilde lança un mandat d'arrestation contre M. Turenne.

Nous donnons maintenant la parole à Mgr. Taché et nous citons les déclarations de MM. Fillion et Charbonneau qui vont raconter ces tristes événements. (Le Métis, 19 décembre, 1878.)


LETTRE DE MGR. TACHÉ AU RÉDACTEUR DU MÉTIS

Les événements qui se sont passés à Saint-Jean-Baptiste dans la nuit du 11 courant, ayant été, de la part d'une certaine presse, l'objet de commentaires injustes et malhonnêtes, je crois qu'il était de mon devoir de faire connaître au public la part que deux de mes prêtres ont été forcés de prendre à cette malheureuse affaire. Leur honneur et leur vertu me sont en trop grande estime pour qu'il me soit possible de garder le silence lorsqu'ils deviennent victimes de l'injustice et que l'insulte se joint aux mauvais traitements. Les documents ci-joints, signés par le Rév. M. Fillion, et l'autre par le Rév. M. Charbonneau, font voir aussi brièvement que possible comment ces deux messieurs ont agi et quel traitement ils ont reçu.


LETTRE DE MESSIRES FILLION À MGR. TACHÉ

Monseigneur:

Mercredi dernier, 11 courant, après les 10 heures du soir, tout le monde dans la maison, excepté moi, étant au lit, une voiture conduite par deux personnes s'arrêta à la porte du côté ouest de ma maison, laquelle est toujours condamnée en hiver.

Croyant que ce pouvait être des voyageurs, à la recherche de renseignements ou d'un abri, je sortis pour m'informer d'eux ce qu'ils voulaient. L'un d'eux me demanda si M. Turenne était chez moi. Oui, répondis-je. Nous voulons le voir. Je fis observer aux étrangers qu'il était tard et que M. Turenne était couché.

Ils demandèrent avec instance à le voir. Je leur dis alors d'entrer. Ayant fait le tour de la maison, ils me suivirent jusqu'à la porte principale. L'un d'eux entra avec moi dans mon office. Lui ayant dit d'attendre la lumière, j'allai chercher une lampe dans ma chambre à coucher. Je dis à M. Turenne que quelqu'un voulait le voir, l'avertissant en même temps que cette visite nocturne me paraissait suspecte. Je portai la lampe dans mon office et j'attendis ce qui allait arriver. La porte extérieure était ouverte et le sleigh proche de la porte.

M. Turenne vint et demanda à l'étranger ce qu'il voulait. «Vous êtes M. Turenne?» dit l'individu. «Vous avez fini de jouer de mauvais tours. Apporte les fers», dit-il à son compagnon; et ce disant, il saisit M. Turenne. Je crus qu'il était de mon devoir d'intervenir et de protéger mon hôte contre cette violence.
M. Taillefer entendant du bruit, vint voir ce qui se passait. Nous jetâmes l'agresseur de M. Turenne, hors de la maison; je fis usage sans doute de toute ma force mais nullement d'armes. Les deux étrangers voulurent encore pénétrer de force dans la maison, mais n'ayant pu réussir, ils montèrent en voiture et disparurent. Mon compagnon, le Rév. Charbonneau, était au lit et ne prit aucune part à cette émeute.
Je découvris ensuite que l'homme qui était venu chez moi se nommait Charles Taylor. Je le connais, mais je ne le reconnus point alors. Ne nous ayant nullement fait savoir l'objet de sa mission, je ne pouvais pas avoir le moindre soupçon qu'il fut constable et chargé de faire une arrestation. L'impression que nous éprouvâmes alors et qui nous est demeurée, c'est que les deux intrus étaient animés de mauvais desseins. C'était et c'est encore ma sincère conviction que la vie de M. Turenne, dans les circonstances actuelles, était en danger.

Le lendemain matin, un peu après six heures, le Rév. M. Charbonneau vint me réveiller en me disant: «Il y a plusieurs hommes armés dans la cuisine.» — «Attendez,» lui dis-je, «je vais aller voir moi-même ce qu'ils veulent.» En me rendant à la cuisine, l'odeur de la boisson et la vue des armes me firent une impression tout à fait désagréable. Je me tins un peu à distance et m'adressant aux personnes en question: «Que voulez-vous,» leur dis-je. Pour toute réponse, Charles Taylor s'avançant me saisit rudement et me mettant le pistolet au front: «Voilà,» s'écria-t-il, «l'homme qui m'a mis dehors la nuit dernière.» Que penser, sinon que j'étais à la merci de bandits qui en voulaient à ma vie. Je me débarrassai le mieux que je pus de l'étreinte de Taylor et le poussai entre la porte et moi. Je ne vis pas M. Charbonneau intervenir; mais une fois échappé des mains de Taylor, je vis mon ami au pouvoir des hommes armés.

Sentant bien que seul je ne lui serais d'aucun secours, je courus à l'étage supérieur de la maison, lequel sert de chapelle, et saisissant la cloche je sortis sur la plate-forme à la porte et sonnai pour appeler les voisins au secours de M. Charbonneau.

Là, je vis mon compagnon traîné par terre, de la façon la plus brutale, puis jeté dans un traîneau sleigh et enlevé.

Descendant alors de la plate-forme, je trouvai M. Taillefer blessé. Inutile de dire quelles furent mes appréhensions; quelles angoisses j'éprouvai. Pas la moindre preuve ou le moindre soupçon qu'il s'agit d'une arrestation, d'un warrant, ou rien de semblable. Ce fut seulement au retour de M. Charbonneau qui nous fut ramené le soir, que j'appris que les auteurs de cet enlèvement étaient venus le matin dans le dessein de m'arrêter. M. Charbonneau étant blessé et bien malade, je dus demeurer chez moi le vendredi et prendre soin de mon ami. M. Samoisette étant arrivé, je le confiai à ses soins et partis pour Saint-Boniface et comme Votre Grandeur le sait, j'arrivai samedi dans la nuit.

Vous connaissez, Monseigneur, mes sentiments; je professe respect et obéissance aux lois de mon pays.
Un seul mot de la part de Taylor, tendant à me faire connaître la nature de sa mission chez moi, aurait empêcher toute cette malheureuse affaire.

Ce matin, je suis allé chez le juge en chef Wood, non comme un coupable qui va se livrer à la justice, mais pour réclamer justice et protection. Je suis de l'avis de Son Honneur et j'attends le dénouement de ce drame déchirant. D'autres ont souffert physiquement plus que moi, mais personne n'a rien enduré de plus pénibles que l'agonie mentale que j'ai éprouvée jusqu'au moment où je puis connaître ce qu'était devenu mon aimable et doux compagnon.

La pensée des angoisses de son propre coeur, Monseigneur, n'ajoutait pas peu à mes peines.

Je demeure Monseigneur;
Votre enfant dévoué en J. C.
J. D. FILLION, Ptre.


LETTRE DE MESSIRE CHARBONNEAU À MGR. TACHÉ

Monseigneur,

Voici succinctement la part que j'ai prise ou que l'on m'a forcé d'accepter dans les déplorables événements qui ont eu lieu à Saint-Jean-Baptiste. J'étais au lit mercredi soir, le 11 courant, quand Charles Taylor et Timothy Bell sont venus à la maison. Je ne les ai point vus dans la maison et n'ai eu aucune part quelconque à ce qui s'est passé dans ce moment.

Le jeudi matin, vers 6 heures, des hommes armés entrèrent dans la cuisine. J'allai en informer le Rév. M. Fillion qui me dit d'attendre et qu'il allait lui-même leur demander ce qu'ils voulaient. Je suivis M. Fillion jusqu'à la porte de la cuisine; je ne suis nullement intervenu entre lui et les assaillants. On me saisit moi-même, sans rien me dire, et après de rudes traitements on me traîna hors de la maison. Je crus que c'étaient des hommes ivres qui voulaient m'assassiner. Je fis des efforts inutiles pour me dégager. Je criai au secours. C'est alors que Charles Taylor m'asséna un violent coup sur la tête avec son revolver.
Un second cri m'attira des traitements analogues. Le sang se mit à couler de mes blessures et du nez. J'en perdis beaucoup tout le long du trajet. Je fis le sacrifice de ma vie, me croyant réellement entre les mains d'assassins. Pendant qu'on me traînait par les pieds, la face contre terre, j'entendis des détonations d'armes à feu mais j'ignore qui tirait. On me jeta dans une voiture, les pieds pendant en dehors, la tête nue et sans autres vêtements que ma soutane. Après quelque temps on me jeta une couverture sur la tête. Plus loin, ceux qui me conduisaient se mirent à chanter et à siffler. Un cri sauvage annonça notre arrivée à Morris. On me soutint pour entrer chez M. Galley; j'étais trop faible pour marcher seul. Madame Galley eut la charité de panser mes blessures. Des jeunes gens vinrent m'insulter et l'un me blasphéma G...d, son of a b... À 2:30 P.M. on me fit comparaître devant des magistrats qui me renvoyèrent, sous garde, à Saint-Jean-Baptiste, à la condition de revenir lundi le 16 décembre, à 2 1/2 h. P.M. Je fus forcé de garder le lit vendredi, samedi et dimanche. Le docteur Munro ayant déclaré que je ne pouvais prudemment me rendre à Morris au jour prescrit, le Rév. M.A.A. Cherrier, que j'étais si heureux de revoir, a bien voulu aller, avec mon gardien, porter un certificat et me rapporter la décision des magistrats. Ces messieurs m'ont admis à caution et renvoyé ma cause pour être jugée à Winnipeg. Dans l'impossibilité d'écrire ces détails moi-même, je les dicte à M. Cherrier qui vous les remettra.

Bénissez-moi, Monseigneur, et priez pour moi ainsi que pour nos ennemis.

Votre fils dévoué,
Michel Charbonneau, Ptre.


Pour compléter le compte-rendu de ces tragiques événements, j'ajouterai quelques détails. MM. Charles Taylor et son acolyte Timothy Bell, constables improvisés, n'avaient aucune notion de leurs devoirs. Ni le 11 au soir ni le lendemain matin, ils intimèrent à qui que ce soit la nature de leur visite. Ils n'indiquèrent jamais d'aucune façon qu'ils étaient porteurs de mandats d'arrestation. Est-il étonnant alors qu'on les prit pour des bandits qui voulaient leur faire un mauvais parti. Ce fut peut-être une heureuse illégalité de leur part, pour M. Turenne; car qui peut dire à quels actes de violence ils se seraient portés contre sa personne, dans l'état d'esprit de ces deux individus. De retour à Morris, un mandat d'arrestation fut signé par Mulvey, J.P., «Contre le prêtre catholique de Saint-Jean-Baptiste pour avoir résisté au constable dans l'exécution de ses devoirs.» Taylor fut chargé d'exécuter ce second mandat. D'après la notion la plus élémentaire du droit criminel, ce constable aurait dû montrer à Messire Fillion l'autorité dont il était investi. Il ne daigna pas même lui laisser soupçonner qu'il était constable et qu'il venait l'arrêter au nom du Souverain.

Le juge en chef Wood déclara que le mandat contre M. Turenne était défectueux dans sa forme et insuffisant pour procéder à une arrestation. Taylor, lorsqu'il se présenta pour arrêter M. Fillion, était accompagné de six hommes tous armés. La plupart, sinon tous, étaient sous l'influence de la boisson. Lorsque ces malheureux s'acharnèrent après M. Charbonneau, Taillefer qui sortait du lit, entra en scène et voulut se porter à la rescousse de M. Charbonneau. Ce fut alors que des coups de pistolet furent échangés. Taillefer, blessé à la cuisse s'affaissa, baignant dans son sang. La balle avait traversé la chair à quelques lignes de l'artère fémorale. Ce ne fut que par un heureux hasard que le coup ne fut pas fatal.
Un nommé Mr. Lane, assistant de Taylor, reçut une balle qui alla se loger dans l'abdomen.

MM. Fillion et Charbonneau s'adressèrent au juge en chef, qui évoqua l'affaire à son tribunal.


Après avoir entendu la preuve et les plaidoyers des avocats, le juge en chef donna la décision suivante:
«La poursuite n'a pas prouvé l'accusation portée contre MM. Fillion et Charbonneau. Il n'apparaît pas qu'il y eut lieu d'émaner un mandat d'arrestation contre M. Turenne, accusé d'infraction à la loi dans l'exécution de ses devoirs comme officier rapporteur. Le nommé ... avait compté sur l'agitation qui régnait alors pour porter plainte devant M. Wyld, J. P., et accuser M. Turenne de parjure et demander son arrestation. Mais je le répète, ce procédé n'était pas justifiable dans les circonstances, car l'inculpé jouit d'un excellent caractère et l'on ne pouvait présumer qu'il voulut se soustraire à la justice. Ce qu'il aurait fallu faire? c'eut été d'assigner M. Turenne à comparaître. Plus tard, on aurait pu émaner un mandat d'arrestation si M. Turenne avait résisté à la loi. Il est donc à regretter que M. Wyld ait émané le mandat en question. On ne devrait infliger la honte d'une arrestation que pour des crimes de nature grave. Et les mesures prises contre M. Turenne ne peuvent s'expliquer que par le désir de vengeance, ce qui devrait toujours rester étranger à l'administration de la justice. L'individu du nom de Taylor qui a exécuté le mandat, reste convaincu de parjure par son propre témoignage et celui de ses assistants.»

«Ainsi Henderson a juré que le Rév. M. Charbonneau n'avait pris aucune part dans l'affaire. Le Rév. M. Fillion a également affirmé que Taylor avait un pistolet, ce que ce dernier a nié. Le témoin Beauchamp a aussi déclaré n'avoir pas chargé une seule arme à feu, contrairement à l'affirmation d'un autre témoin. L'entrée de ces hommes chez le Rév. Fillion est un outrage. Rien ne pouvait faire soupçonner que Taylor avait un mandat à exécuter; d'autant plus que ce constable d'un jour s'était bien donné garde de le révéler. Le Rév. Fillion avait donc lieu de croire, comme il le dit, qu'il y avait danger pour la vie de son ami et sa conduite nous semble fort naturelle.

Si dans l'exécution de ce mandat, l'on eut agi d'après les règles élémentaires du sens commun, sur lequel la loi est basée, le tribunal n'aurait pas eu à s'enquérir de pareille affaire. La Couronne n'a pu atteindre les défendeurs par sa preuve et j'acquitte en conséquence MM. Fillion et Charbonneau.»


C'est ainsi que ces deux dignes prêtres furent honorablement acquittés et leur conduite pleinement justifiée.

Les auteurs de cette ignoble et sanglante tragédie reçurent une leçon bien méritée.

M. Taillefer, pour apaiser les esprits et éviter toute contestation au sujet de son élection, accepta une position nominale du gouvernement provincial, afin de rendre son siège vacant. Il ne pouvait résigner vu que l'orateur n'avait pas encore été élu. Une nouvelle élection eut lieu en Janvier 1879.

M. Taillefer l'emporta sur ses deux adversaires par 76 de majorité. (Le Métis, 12-19 décembre, 1878; 9; 20 janvier 1879.)

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VI

Vers 1882, M. Fillion ainsi que M. Jolys, se rendirent à cheval à la Montagne Pembina où ils donnèrent des missions aux colons de lac du Cygne, Mariapolis, Saint-Alphonse et Bruxelles, préparant ainsi la fondation de nouvelles paroisses.

Je tiens à dire, en commençant ce chapitre, que tout en consacrant surtout à Saint-Jean-Baptiste, dont M. Fillion fut le curé, les détails les plus importants, je ne crois pas que je doive négliger les trois autres paroisses dont il fut le père et le desservant. Ces établissements ont reçu de cet apôtre de la foi, la première sève évangélique. Sans doute, d'autres curés pleins de zèle ont continuer à arroser, de leurs sueurs ce champ si bien préparé par M. Fillion. Le dévouement admirable de ses successeurs ne saurait faire oublier toutefois leur premier pasteur.

Les modestes dimensions de l'église de Saint-Jean-Baptiste ne pouvaient suffire aux besoins de la population. M. Fillion se mit à l'œuvre et en 1884 il édifia l'église actuelle et transforma l'ancienne bâtisse en presbytère. Le nouveau temple a 120 X 45 pieds et est en bois.

Mgr. Taché le bénit le 24 juin 1884, au milieu d'un grand concours de fidèles venus de toutes les paroisses avoisinantes. Une adresse présentée à Mgr. Taché, par M.A. Beaubien, avocat et ancien associé de Sir Wilfrid Laurier, résuma les sentiments qui remplissaient tous les coeurs dans un langage de haute tenue et de grande éloquence.

Nous en détachons le passage suivant:

«Les eaux de la mer Rouge furent autrefois témoins du législateur Moïse, frappant les éléments et sauvant la vérité du naufrage en conduisant dans la terre promise les Hébreux. À quatre mille ans de distance, les eaux de la Rivière Rouge sont témoins de l'arche d'alliance de la nouvelle Loi, où nos législateurs sacrés, frappant eux aussi, les éléments de la mer du temps, rejettent l'erreur et sauvent la vérité, en conduisant vers la patrie éternelle, les enfants de cette grande nation qui a reçu, dans la personne de Clovis, la mission de propager la foi catholique dans le monde et de porter le flambeau du Christianisme à travers les siècles jusqu'à la fin des temps, jusqu'à l'entrée suprême dans la terre promise. Heureux serons-nous si fidèles aux traditions de nos pères, nous comprenons toujours notre mission, en élevant dans ces immenses pays de l'ouest, comme eux sur les bords du Saint-Laurent, des temples au Dieu de l'Eucharistie». M. Fillion en remerciant Mgr. Taché, le clergé et tous ceux qui étaient présents, sentait son coeur déborder de joie. Ce fut un jour de grande consolation pour ce vaillant apôtre. (Dom. Benoit, vol. 2, p. 442.)

Le 20 octobre 1884, Mgr. Taché se rendait en chemins de fer à Emerson où il fut reçu par MM. Fillion et Jutras.

Le 22, Monseigneur avait la joie de baptiser le chef des sauvages Sauteux établis sur la réserve de la Rivière aux Roseaux. Il y confirma le frère de ce chef et 25 autres personnes. Sa grandeur confirma également 13 personnes à Saint-Pie et 38 à Saint-Jean-Baptiste. (Dom. Benoit, vol. 2, p. 450.)

En 1888, Mgr. Taché confirma 46 personnes à Saint-Jean-Baptiste, 17 à Saint-Pie dont 10 Sauteux qui s'étaient parés pour la circonstance de leurs costumes pittoresques. (Dom. Benoit, vol. 2, p. 583.)

Saint-Jean-Baptiste s'était accru rapidement car les statistiques ecclésiastiques de 1888 constatent qu'il y avait une bonne école près de l'église et trois autres à d'autres endroits dans la paroisse. En 1887, M. Fillion avait fait 46 baptêmes et 450 fidèles s'étaient acquittés de leur devoir pascal.
Saint-Pie et Saint-Joseph possédaient chacune une église mais desservie par un seul prêtre, ainsi qu'un presbytère et trois écoles fréquentées par 60 enfants. (Idem. p. 597.)

Tels furent les commencements de Saint-Jean-Baptiste qui non seulement était destiné à devenir l'une des plus populeuses paroisses de l'ouest, mais dont les habitants avec le temps devaient contribuer à former, par un essaimage trahissant des moeurs toutes patriarcales, de nouveaux centres plus à l'ouest. Bien rares sont, par exemple, en Saskatchewan, les paroisses françaises qui ne comptent pas une ou deux familles venues originairement de Saint-Jean-Baptiste. (R. P. Morice, vol. 2, p. 413.)

Nous avons déjà constaté que M. Fillion, dès son arrivée à la Rivière aux Prunes, au prix de grands sacrifices, s'était hâté d'ouvrir des écoles.

M. Fillion, dès que les ressources de sa paroisse le permirent, s'occupa de la construction d'un couvent. Enfin, en 1897, il avait la foie de voir ses voeux se réaliser et la congrégation des Soeurs des Saints Noms de Jésus et Marie, fut chargée de cette école supérieure. La nouvelle bâtisse avait 62 X 40. Treize ans après (1910), le couvent ne pouvait suffire, au nombre d'élèves et une addition de 66 X 27 fut ajoutée au corps principal.

Cette institution est fréquentée actuellement par 128 élèves.

Suivent les noms des Supérieures de ce couvent: Soeur Marie Godefroy, fondatrice, Soeur Marie Anne Catherine, Soeur Marie Wildegarde, Soeur Marie de la Foi, Soeur Antoinette de Marie, Soeur Marie Ambroise de Sienne, Soeur Marie Andrée Avellin.

Après avoir pourvu à l'éducation des jeunes filles, M. Fillion était également désireux de se procurer une communauté de religieux qui consentit à se charger d'instruire les petits garçons. Il réussit à s'assurer les services des Frères de la Croix. En 1914, ces excellents religieux, manquant de sujets, abandonnèrent leur école. Des instituteurs laïques les remplacèrent. En fin en 1917, l'école fut confiée aux Révérends Frères de Marie, avec le frère Eugène Berger comme directeur. Cette école, qui porte aujourd'hui le nom de collège, a 70 pieds de longueur sur 35 de largeur et environ 50 de hauteur. Cette bâtisse comprend 3 salles de classe, une vaste salle de récréation et les appartements destinés au personnel enseignant. Lorsqu'en 1925 ces religieux ouvrirent un Juniorat à Saint-Jean-Baptiste, dans cette maison, ils construisirent à cet effet une allonge de 40 X 24. Lors du décès de M. Fillion, environ 90 élèves fréquentaient cette institution.

Voici maintenant le nom des vicaires qui ont exercé le ministère à Saint-Jean-Baptiste:
MM. les abbés A. Maisonneuve, C. Passaplan, A. Fournier, J. G. Bouillon, A. Bastien, R. Dumoulin, R. Giroire, L. Paré, L. Bazin, A. Benoit, J. E. Derome, A. Mollé, Sauvé, Claveloux, A. Defoy, C. J. Dehaies, A. Roy, A. Lambert, S. Caron, L. Létourneau, A. Béliveau, E. A. Chamberland, S. Senez, J. Bellavance, N. R. Forest.

La population actuelle de Saint-Jean-Baptiste est de 1158 âmes, presque exclusivement canadienne-française.

Nous allons maintenant retracer brièvement la fondation de Saint-Pie dont M. Fillion fut à proprement dit le fondateur.

Pour remonter à l'origine de cette paroisse, il convient de dire un mot de Pembina, à cheval sur la frontière internationale, car ce furent les missionnaires de Pembina qui visitèrent les premiers les quelques colons établis à Saint-Pie.

Après le départ de M. Sévère Dumoulin et de M. Belcourt, les R.R. Pères Oblats furent chargés de la mission de Pembina. Le P. Simonet, O.M.I., qui résida à Pembina jusqu'en 1877, allait dire la messe des deux côtés de la frontière, chez les catholiques dispersés ça et là qui venaient de prendre des terres. Il n'y a aucun doute qu'il visita Saint-Pie vers 1875. Nous savons, de source certaine, qu'en 1876, il célébra la messe à Saint-Joseph dans la maison de M. François Parent, le père d'excellents chrétiens dont l'un Jacques était Député à la législature provinciale, lors de son décès.

Au printemps de 1870, la population du pays apprit que d'après un des articles de l'acte de Manitoba, les terres qui seraient prises avant le transfert (15 juillet 1870), par des colons, seraient patentées par la couronne. Comme preuve ostensible de cette prise de possession, les colons presque tous Métis, se contentèrent de plaquer des arbres de chaque côté de la terre qu'il choisissaient et d'y construire un petit chantier en boulins. Le vieux Benjamin Marchand en profita pour s'emparer d'un grand domaine sur la Rivière Rouge, depuis le lot 109 jusqu'au lot 153, occupé par Joseph Gordon. Il traça une raie de charrue avec ses boeufs sur ce vaste domaine. Probablement que ce bon vieux Métis, se conformait ainsi, sans le soupçonner, aux prescriptions du droit Romain qui permettait à tout citoyen de prendre dans un pays inhabité tout le terrain qu'il pouvait entourer d'une raie de charrue, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Plus tard, d'autres colons en payant une faible redevance au père Marchand, et sur la preuve de ce dernier qu'il avait pris possession de ces lots avant le 15 juillet 1870, purent succéder aux droits de M. Marchand.

Ce fut M. Fillion qui commença à tenir des registres dans les trois paroisses de Saint-Jean-Baptiste, Saint-Pie et Saint-Joseph, en 1877. L'année suivante M. Charbonneau visitait pour la première fois Saint-Pie. Le 22 avril 1879, Mgr. Taché érigeait Saint-Pie en mission et au cours de la même année, M. Joseph Herman Marcil était nommé desservant de ce nouveau poste. M. Marcil naquit à Saint-Jean-Baptiste de Rouville. le 30 mars 1852. Il arriva à Saint-Pie, en 1879, avec quatre ou cinq familles. M. Marcil commença par dire la messe dans une école rustique.

En 1880, il bâtit une chapelle de 20 X 30, un presbytère de 20 X 18 et se mit en même temps à défricher une quarantaine d'acres sur la terre de l'église (Lots 109-111). Ces lots avaient été donnés généreusement à l'église par M. Marchand.

M. Marcil ne put résister à des travaux qui dépassaient ses forces. Épuisé physiquement et pécuniairement, il demanda à Mgr. Taché d'être relevé de ce poste.

En 1883, il passa définitivement aux États-Unis et mourut à Boston le 5 juin 1907. (R.P. Morice, vol. 3, p. 230.)

Il fut remplacé dans la mission de Saint-Pie par M. Norbert Charles Jutras, le 15 septembre 1883, avec résidence à Saint-Jean-Baptiste. M. Jutras n'alla demeurer à Saint-Pie qu'au printemps de 1884. Il arriva au Manitoba le 12 septembre 1880. Il n'était encore que séminariste. Mgr. Taché l'appela à l'enseignement au collège de Saint-Boniface. Il fut ordonné prêtre le 2 octobre 1882. Il se fixa tout d'abord à Emerson où il était chargé des établissements français établis des deux côtés de la frontière. Lorsqu'en 1884, il alla prendre possession de sa mission, cette dernière ne comptait que douze familles, tout aussi pauvres que leur nouveau missionnaire. M. Jutras continua à desservir Emerson où M. Marcil avait construit une chapelle de 40 X 30. En 1886, à la demande des paroissiens de Pembina et de Mgr. Martin Marty, M. Jutras allait demeurer à Emerson, tout en étant attaché à la desserte de Saint-Joseph. Ce fut au cours de cette année (1886), qu'il descendit à Québec et fit une propagande en faveur de la colonisation au Nord-Ouest. À la demande de M. Jutras, M. Alfred Houle promit de continuer la campagne si bien commencée. Le résultat fut un contingent de 72 personnes qui arrivèrent dans l'Ouest en 1888.

Enfin, le 16 août 1889, Saint-Pie était érigé en paroisse et M. Jutras en était nommé le premier curé le lendemain. La limite de cette nouvelle paroisse fut modifiée. Elle s'arrêtait alors dans la partie nord à la Rivière aux Marais; désormais elle devait s'étendre jusqu'aux deux petites pointes. De ce moment, le centre de la paroisse se trouvait sensiblement changé et Letellier s'indiquait comme le site de l'église.
Cette paroisse, tout en conservant le nom patronymique de Saint-Pie prit celui de Letellier.

Letellier était originairement le nom d'une réserve donnée aux canadiens-français rapatriés des États-Unis. Cette réserve comprenait deux cantons (Townships). Un certain nombre de colons anglais ne se gênèrent pas de s'établir sur ce territoire affecté exclusivement à nos compatriotes. Ces derniers se voyant frustrés de leurs droits s'adressèrent à l'honorable Luc Letellier de Saint-Just, ministre d'agriculture et chef (Leader) du gouvernement au Sénat. Il prit leur cause en main et réussit à faire déguerpir ces intrus à la condition toutefois de leur rembourser les améliorations qu'ils avaient faites sur ces terres. La Société de colonisation de Manitoba se chargea de ce soin, et comme ses fonds étaient épuisés, elle emprunta la somme voulue ($1200.) de Sir Donald A. Smith (Lord Strathcona). Sir Donald A. Smith transporta sa réclamation aux Révérendes Soeurs de la Charité en pur don. La Société de colonisation ayant rempli les conditions imposées par le gouvernement, reçut deux sections en propriété dans ces deux cantons. Elle céda l'une de ses sections aux Soeurs de la Charité en paiement de sa dette et donna l'autre à la paroisse.

Pour reconnaître les services signalés que Letellier nous rendit en cette occurrence, son nom fut donné à l'un des cantons et celui de Taché à l'autre.

En 1891, par ordre de Mgr. Taché, une nouvelle église fut construite à Letellier près de la gare du chemin de fer. L'ancienne église de Saint-Pie, sur les bords de la Rivière Rouge, fut démolie et le bois transporté à Letellier où il fut utilisé dans le nouvel édifice.

La nouvelle église comprend 50 X 33 pieds. Elle fut dédiée au culte le 8 juin 1891, par M. l'abbé J. N. Ritchot, curé de Saint-Norbert. M. l'abbé A. Cherrier prononça le sermon de circonstance. Le R. P. Allard, V.G., et MM. Fillion et Pelletier assistaient à cette cérémonie. L'église fut achevée en 1892 avec addition d'une sacristie. Enfin, en 1907, M. Jutras ajouta un transept de 40 X 30. Il éleva également un élégant presbytère qui fait honneur à la paroisse. En 1902, M. Jutras appela les soeurs de Notre-Dame des Missions à prendre charge de son école centrale, et en 1903 il construisit un couvent pour ces religieuses. Saint-Pie compte aujourd'hui cent familles dont la plupart sont très prospères.
Une difficulté beaucoup plus grave devait surgir au sujet des lots de rivière. Nous avons déjà eu occasion de dire un mot de mauvais vouloir du département de l'intérieur à l'endroit des Métis qui avaient pris des terres lors de l'entrée de notre province dans la Confédération.

Mais ces difficultés devinrent peut-être plus graves lorsqu'il fut question des terres de la Rivière Rouge, à cause de leur valeur. Les colons insistaient sur le droit de retenir ces terres en propriété absolue. Les autorités fédérales se montraient récalcitrantes et opposaient un refus formel. Elles exigeaient des colons de payer la pleine valeur de ces terres. M. Fillion se jeta dans la mêlée avec une ardeur persévérante. Il inonda le Département des terres de requêtes et d'affidavits. Que de fois il entreprit le voyage de Winnipeg en voiture pour plaider la cause des colons. Il fut vraiment le champion des réclamations des nôtres et ne recula devant aucun sacrifice de temps et d'argent pour obtenir les patentes de ces terres.

Ce n'est qu'après des années d'efforts qu'il put obtenir justice. M. Jutras, tout en étant curé de Saint-Pie, était également chargé de la réserve sauteuse de la Rivière aux Roseaux, sur la rive opposée (Est) de Saint-Pie.

M. l'abbé Jutras est non seulement un curé modèle mais un véritable spécialiste en agriculture systématique. Grâce à l'intelligente impulsion qu'ils ont reçu de leur pasteur, les habitants de Letellier ont su faire de leur paroisse l'une des plus florissantes au point de vue matériel. (R.P. Morice, vol. 3, p. 230-231.)

M. le curé Jutras a donné des conférences dans un grand nombre de nos paroisses sur l'industrie laitière, la construction des silos et la culture des plantes fourragères.

Il a donné à nos fermiers une orientation nouvelle qui a commencé déjà à transformer nos centres français, en y faisant naître une ère plus grande de prospérité.

Mgr. Béliveau, archevêque de Saint-Boniface, a bien voulu témoigner le vif intérêt qu'il portait à ces graves problèmes, en présidant en personne plusieurs de ces conférences.

Ce n'est que de rendre justice à Sa Grandeur et à son digne curé, pour les services signalés qu'ils ont ainsi rendus à notre population, que de leur offrir l'expression de nos sentiments de profonde gratitude.

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VII

Les limites territoriales de Saint-Joseph et Saint-Pie se touchent et leur histoire se confond. Dans les pages précédentes, nous avons pratiquement narré les principaux événements qui se rapportent à Saint-Joseph. C'est pourquoi il me suffira d'ajouter quelques notes pour compléter ce qui précède. Au mois de mars 1879, Mgr. Taché nomma M. l'abbé Michel Charbonneau, curé de la paroisse de Saint-Joseph. Il n'y fit qu'un court séjour. Les actes de violence dont il avait été la victime, l'année précédente, avaient ébranlé sa constitution. L'année suivante, les médecins lui ordonnèrent de retourner dans la province de Québec. Sa dernière entrée dans les registres de Saint-Joseph est du 16 mai 1880. Il se rétablit bientôt et alla ensuite exercer le ministère aux États-Unis où il prodigua à d'autres fidèles les riches trésors de son dévouement sacerdotal. Il mourut à Keeseville, état de New York, le 26 mars 1900. M. Charbonneau était un intellectuel et laissa après lui trois volumes d'histoire et d'écrits sur la vie spirituelle. (R.P. Morice, vol. 3, pp. 29-30.) M. Fillion dût reprendre la desserte de Saint-Joseph jusqu'à l'arrivée de M. Nazaire Pelletier qui le remplaça en juillet 1880. M. Pelletier, prêtre d'humilité et de charité, consacra 13 ans de sa vie à Saint-Joseph et devint ensuite curé de Saint-Léon. Il eut pour successeur M. l'abbé Eugène Béguet, en juin 1894. D'une santé délicate, il ne tarda pas à tomber sérieusement malade et mourut le 9 avril 1895. Il fut remplacé par M. Télesphore Campeau au mois de septembre 1895. Au mois de mai 1902, M. Campeau fut transféré à la cure de Saint-Eustache. M. Arcadius Martin à son tour remplaçait M. Campeau. Tous ces prêtres dévoués ont travaillé à la vigne du Seigneur avec un grand zèle dans cette paroisse et n'ont pas peu contribué à son développement.

M. l'abbé Martin naquit à Saint-Jacques le Mineur, comté Laprairie le 24 février 1853. Après ses études classiques et théologiques, au Séminaire de Montréal, il fut ordonné prêtre par Mgr. Fabre, dans l'église Saint-Pierre, à Montréal, le 29 juin 1882. Il devint ensuite vicaire à Laprairie et à Saint-Jean d'Iberville. Il arriva au Manitoba avec Mgr. Taché, au mois de juillet 1887. Quelques jours après il était nommé curé de Saint-Eustache et en juin 1902 il était transféré à la cure de Saint-Joseph, où depuis, il se dépense avec un grand dévouement au salut des âmes qui lui sont confiées.

M. Fillion, au mois de juin 1878, avait bâti à Saint-Joseph une maison chapelle de 20 X 30 dont la partie supérieure devait servir d'habitation jusqu'en 1883, et le bas, de chapelle jusqu'en 1883. (Dom Benoit, vol. 2, pp. 313-315-391.)

L'église actuelle a 80 X 32 avec une sacristie y attenant de 24 X 28. M. Fillion, après avoir assisté à la fondation des trois paroisses de Saint-Jean-Baptiste, Saint-Pie et Saint-Joseph, n'était pas encore satisfait. Il jetait un regard de convoitise sur les belles prairies qui s'étendaient de Saint-Jean-Baptiste à Saint-Pierre et entreprit la conquête de ces fertiles plaines afin de former un bloc solide d'élément français se tenant par la main. Dans ce dessein, il poussa les fils de ses paroissiens ainsi que les nouveaux colons venus à s'établir dans cette direction. Lorsque le groupe fut un peu nombreux, il alla de temps à autre y dire la messe et encourager ces colons à former une nouvelle paroisse. M. Fillion avait l'âme trop élevée pour craindre dans ce partage, la diminution de ses ressources. Ces calculs mesquins n'avaient aucune prise chez lui. Aussi bien, en 1900, la paroisse de Sainte-Élizabeth était érigée et M. l'abbé Élie B. Rocan en était nommé curé. La paroisse de Sainte-Élizabeth existe de facto sinon canoniquement depuis 1898. Quelques familles canadiennes les unes émigrées du Dakota Nord, mais la plupart venues de Saint-Jean-Baptiste, achetèrent des terres en 1897, dans le voisinage de la Rivière aux Marais. Ces propriétés avaient été concédées à des Métis comme droits ou scrips en vertu de l'acte de Manitoba. Elles étaient couvertes de broussailles et exigeaient quelques travaux de défrichement avant d'être ensemencées. Mentionnons parmi les pionniers de cette paroisse qui y demeurent encore; MM. Maurice Duprez, Dosithée Dupuis, Adolphe Lacharité, etc.
M. Fillion vint visiter ces braves gens et leur dire la messe. Le 1er janvier 1901, M. l'abbé A. Fournier, vicaire à Saint-Jean-Baptiste, consignait dans son cahier d'annonces les notes suivantes: «Recensement — 32 familles. La sainte messe a été chantée pour la première fois, chez M. Adolphe Lacharité, dimanche le 5 novembre 1899, fête de Sainte-Élizabeth. Grand concours de personnes entre autres, l'honorable M. Larivière, MM. P. Parenteau, N. Comeault, Buron, Avocat, Saint-Amant, Dery; 25 familles ont passé l'hiver à Sainte-Élizabeth (1899-1900). Cet endroit progresse et tout nous fait prévoir un bel avenir.» En décembre 1900, M. l'abbé Fournier alla résider chez ces nouveaux colons et y fit la classe. En janvier 1901, une maison chapelle fut construite par M. Starr, entrepreneur.

La paroisse ne tarda pas à prendre un essor. C'est ainsi qu'au mois de mai de la même année, on y comptait 41 familles résidentes, et que dans le cours de l'année, trois écoles furent bâties.

Au mois de juin 1901, la fête nationale y fut célébrée avec éclat. Le 18 juillet 1901, M. Fournier quittait Sainte-Élizabeth et était remplacé par M. l'abbé Élie B. Rocan. M. Rocan était alors curé de La Salle et vint le 11 août 1901 prendre possession de la cure. Il était accompagné du fondateur de la paroisse, M. Fillion. Ce dernier remit à M. Rocan la charge de cette nouvelle paroisse qui était détachée de Saint-Jean-Baptiste. Du 11 août 1901 au 12 avril 1915, M. Rocan se dévoua avec zèle à cette paroisse naissante.

M. l'abbé Rocan était presque un enfant du sol, quoique né à Montréal. Il était arrivé à la Rivière Rouge avec ses parents dès son bas âge.

Il construisit l'église actuelle qui fut inaugurée le 1er décembre 1903. Une tour domine l'église et abrite une cloche pesant 1400 livres. (R. P. Morice, vol. 3, p. 400.) Il restaura également le presbytère. M. Alfred Chamberland lui succéda et occupa cette cure du 12 avril 1915 au 24 mars 1918.

Depuis cette dernière date M. l'abbé J. M. Mireault est chargé de la cure de cette paroisse. M. Mireault naquit à Montréal le 28 octobre 1877. Il fit ses études au Petit et au Grand séminaire de Montréal. Il fut ordonné prêtre à Saint-Norbert, Man., le 20 décembre 1903. Il devint successivement vicaire à Saint-Norbert, missionnaire à la Grande Clairière, 1904; vicaire à Sainte-Anne (1904-1905). Curé à Saint-George (1905-1906), curé à Keewatin (1906-1909), curé à Saint-Adolphe (1909-1918). Lorsque M. Mireault prit charge de Sainte-Élizabeth, en 1918, il y avait 55 familles, et en 1926 la paroisse en compte 63. M. Mireault a restauré l'intérieur de l'église et du presbytère. Comme ses prédécesseurs, M. le curé Mireault, par son zèle inaltérable, se montre le dévoué pasteur des brebis que Dieu lui a confiées.

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VIII

Avant d'appeler M. Fillion à lui, pour le récompenser de ses travaux, Dieu lui ménageait une grande joie.
Au mois de juillet 1902, la paroisse de Saint-Jean-Baptiste était en liesse pour chômer le jubilé d'argent de cet endroit.

La messe fut célébrée au plein air par Mgr. Langevin. Un sermon plein de leçons salutaires fut prêché par M. l'abbé Rouleau, professeur du collège de Sainte-Thérèse, l'Alma Mater de M. le curé Fillion.

Dans l'après-midi une page intéressante d'histoire, du pays fut lue par M. Fillion. Ce dernier avait tenu un journal de tous les événements qui s'étaient passés à la Rivière Rouge depuis son arrivée. Que de détails intimes et de renseignements précieux sur les commencements de Saint-Jean-Baptiste et des paroisses avoisinantes étaient contenus dans ce registre où ils avaient été consignés jour par jour. Hélas! ce journal est disparu. C'est une cruelle perte pour notre histoire.

Plusieurs autres discours patriotiques furent prononcés et dans la soirée le drame de Sainte-Agnès fut rendu avec grand succès par les élèves du couvent.

M. Fillion raconta les difficultés incroyables de la fondation de Saint-Jean-Baptiste, de Saint-Pie et de Saint-Joseph.

En 1876, dit-il un contingent considérable de canadiens des États-Unis traversa le lac Supérieur sur le vapeur «Ontario» et faillit périr de faim et de froid dans les glaces du lac. Ce fut alors que quelques braves se décidèrent à franchir une distance de 12 milles et plus sur la glace peu solide et durent coucher sur cette glace sans aucune couverture et sans aucunes provisions. MM. Louis Marcil et Antoine Lavallée ont rapporté qu'il fallut marcher toute la nuit pour se tenir éveillés et n'être pas gelés. Dans leur esprit de foi, nos bons canadiens songèrent au chapelet et ce fut M. Breault de Letellier qui se chargea de le réciter. Mais on répondait mal, parce que les dents claquaient dans la bouche.

Le matin, on put aborder au rivage et le vapeur réussit à se frayer un chemin à travers les glaces.

Enfin, en 1877, et cette date est mémorable, un contingent préparé conjointement par M. Charles Lalime et par le célèbre P. Lacombe, O.M.I., et composé de près de 400 familles canadiennes-françaises, venues de la province de Québec et des États-Unis, arriva au Manitoba.

Voici l'origine du régime nouveau:

Ces nouveaux colons avaient à lutter contre bien des obstacles. D'abord, la pauvreté les condamna à bien des privations; puis l'inexpérience d'un pays, à nul autre pareil, leur fit perdre bien du temps et le fruit de bien des sueurs; l'insuffisance de la nourriture et du logement; l'éloignement des parents et des amis et de tout centre, leur causèrent bien des chagrins amers et les condamnèrent à une sorte d'exil.
Il fallait parcourir à pieds des routes impossibles à travers des marais, des coulées et des rivières, pour aller chercher à Saint-Boniface et au Fort Garry, aujourd'hui Winnipeg, des provisions qui venaient ensuite par les bateaux de la Rivière Rouge ou que l'on emportait sur son dos. Un colon, M. Antoine Lavallée, fit ce voyage 12 fois à pieds et 11 fois à cheval, (soit 100 milles par voyage), dans un seule année. Enfin, les colons avaient à lutter contre un autre ennemi, peut-être encore plus redoutable que tous les autres ensemble; les affreux maringouins, le désespoirs des colons.

Or nos braves colons canadiens ne se sont pas découragés et ils ont fondé des paroisses maintenant prospères.

M. Fillion se demande comment on peut expliquer cet héroïsme de persévérance. À cette question, il répond «Le secret de la force et de la persévérance de nos compatriotes réside dans leur foi vive.»

C'est à la voix du prêtre, du missionnaire Oblat de Marie-Immaculée, du grand évêque de Saint-Boniface, Mgr. Taché, qu'ils sont venus; c'est cette même voix sacerdotale qui se fera entendre aux jours de grandes tristesses et qui lui dira «Courage, priez et regardez le Ciel. Songez à ce que nos aïeux, venus du beau pays de France ont souffert sur les bords du Saint-Laurent. Ne dégénérez pas.» Et le prêtre, souvent l'évêque lui-même, allaient chaque année, de famille en famille, appelant chacun par son nom, et l'engageant à avoir patience dans l'espoir de jours meilleurs. Et savez-vous quels sont ceux qui furent les plus courageux. Les hommes? Non; ce furent les femmes qui eurent le plus de courage. Plusieurs d'entre elles trouvaient une foi plus vive, une générosité et une endurance plus grandes; et elles disaient à leur mari: «Attendons l'année qui vient pour partir» et cette année qui vient n'est jamais venue. Et l'on a bien raison de chanter dans nos fêtes nationales; «VIVE LA CANADIENNE» c'est-à-dire la femme forte, la femme intrépide, la soeur de Geneviève et de Jeanne d'Arc, l'héroïne obscure qui a souvent sauvé bien des situations désespérées et qui a apporté sa pierre de fondation à de belles paroisses canadiennes au Manitoba. Il y a 25 ans aujourd'hui que l'oeuvre a été commencée. Il y a 25 ans, Mgr. Taché célébrait la fête de Saint-Jean-Baptiste. Alors une seule maison pouvait contenir presque toute la population. À Letellier, 96 canadiens-français se réunirent ensemble et plantèrent un mai, selon la coutume nationale. Que ceux qui ont assisté aux splendides fêtes du 1er juillet de cette année et qui ont vu et le riant village de Saint-Jean-Baptiste et les 2 500 canadiens et plus qui assistaient à la messe pontificale, songent au progrès accompli et à ce qu'il en a coûté. Grâces soient donc rendues au Dieu Tout-Puissant et au Dieu Rédempteur par qui tout bien nous vient. Grâces à notre race si vivace, si pleine de ressources pour les oeuvres difficiles. Honneur au clergé canadien du Manitoba qui a si bien fait son devoir. Honneur aux colons Manitobains, hardis, intrépides et intelligents, qui après avoir mis la main à la charrue, n'ont pas regardé en arrière. (Les Cloches, vol. 1, p. 246.)

Ces paroles si éloquentes et empreintes du plus noble patriotisme furent comme le chant du cygne et le testament de M. Fillion. Son âme débordait de joie en jetant un regard rétrospectif sur l'oeuvre accomplie par Dieu par son ministère. Il voyait autour de lui, réunis pour lui rendre hommage et le féliciter de sa belle carrière, son archevêque, le représentant du collège qui l'avait formé au sacerdoce, ses confrères venus de partout pour proclamer la fécondité de son apostolat pour la gloire de la Sainte-Église, et tous ses paroissiens qui l'acclamaient comme leur chef et leur père. Mais hélas! que les joies de la terre sont éphémères. Moins de cinq ans après, ces brillantes fêtes devaient se changer en jours de deuil et de tristesse.

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IX

Pendant les dernières années de sa vie, M. Fillion eut beaucoup à souffrir d'une attaque de dyspepsie. À tous les jours il faisait de longues marches pour combattre cette maladie qui continua cependant à miner sa santé, et à affaiblir ses forces. Toutefois, rien ne faisait prévoir sa fin prochaine.

Nous empruntons aux Cloches du 1er février 1907, les détails suivants sur sa mort et ses funérailles.
«M. Fillion est mort promptement, d'un empoisonnement de sang survenu à la suite d'une petite écorchure au doigt. Aussi dur pour lui-même que prévenant et bon pour les autres, M. Fillion ne prit guère garde à cette petite blessure et malgré l'avertissement du docteur, il n'y apporta aucune attention.

Malheureusement, le mal s'envenima tout à coup et au bout de trois jours, inspira une réelle crainte. Le lundi 7 janvier, M. Fillion était allé à Letellier et le lendemain il disait la messe de mariage d'une de ses petites nièces. Il était souffrant mais n'attribuait pas à sa légère blessure, le malaise qu'il ressentait, bien qu'il eut déjà le doigt très enflé. Jusqu'au vendredi soir, cependant, rien ne pouvait faire prévoir un danger imminent. Le soir de ce jour, il prit son souper, comme à l'ordinaire; puis après la veillée, il se mit au lit à son heure habituelle. Vers le milieu de la nuit, M. le Vicaire ayant entendu du bruit dans la chambre de M. le Curé, se hâta d'aller voir ce qu'il y avait. En entrant, il aperçut M. le Curé écrasé sur le plancher et incapable de tout mouvement. À l'aide du domestique, il parvint à le remettre dans le lit. M. le Curé se mit alors à délirer.

Le docteur fut aussitôt appelé et dès que M. le Curé eut repris connaissance, il l'avertit qu'il n'en avait pas pour longtemps à vivre. Parfaitement revenu à lui, M. le Curé se prépara aussitôt à recevoir les derniers sacrements. Il fit une confession générale à son vicaire, M. l'abbé Grégoire, qui lui administra aussitôt l'extrême onction et lui donna la communion. M. le Curé fit tout cela avec un calme et une sérénité aussi étonnante qu'admirable. La mort ne l'effrayait pas d'ailleurs car depuis longtemps il en parlait et semblait l'appeler. Au Jour de l'An, après avoir remis les règlements de l'école à un des commissaires, M. Fillion lui disait avec calme, «Maintenant que j'ai des Soeurs pour mes petites filles et des Frères pour mes garçons je suis content, j'ai fini ma tâche et il me semble qui je n'ai plus qu'à partir.» Son insistance sur sa mort prochaine était frappante et maintenant qui la mort est venue, ses paroles d'alors ne peuvent apparaître que comme de réelles prédictions de ce qui devait, hélas, se réaliser si vite.

C'est avec un calme complet et une foi admirable que M. Fillion répondit jusqu'à la fin aux prières des agonisants, que son vicaire et deux religieuses de Jésus-Marie récitaient auprès du fauteuil dans lequel il était assis. Enfin, vers les dix heures, M. le Curé tomba dans le coma et rendit peu après le dernier soupir. Il s'est éteint si doucement que les religieuses présentes ne s'en aperçurent pas tout d'abord. Ce ne fut qui plusieurs minutes après qu'elles se rendirent compte de la trop triste réalité.
Le service funèbre eut lieu le 16 janvier 1907. Sa grandeur Mgr. Langevin avait tenu à chanter la messe et à faire elle-même toute la cérémonie.

L'église de Saint-Jean-Baptiste était pleine et regorgeait de fidèles venus pour rendre hommage aux vertus de leur pasteur qui les avait tant aimés.

Le choeur était trop petit pour contenir les prêtres venus pour dire un dernier adieu à ce confrère si bon pour tous, si estimé de tous, et prier pour le repos de son âme.

Jamais prêtre du diocèse n'a reçu autant d'hommage et de preuves de sincère sympathie et n'a eu autant de fois le Saint Sacrifice offert à côté de sa dépouille funèbre.»


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