Un beau patronyme


Ah! Quel beau nom que le nôtre? Ah! Quels beaux noms que les nôtres? D'où vient notre nom? Quelle en est la signification?

Des questions bien légitimes auxquelles il n'est toutefois pas facile de répondre clairement. Aussi devons-nous nous contenter de constats qui, espérons-le, permettront le cheminement des connaissances.
 

Une question de son
Posons d'abord la question de l'orthographe du nom: Filion, Fillion, Philion, Phillion. Une seule prononciation, plusieurs orthographes: voilà les éléments de la réponse.
Est-il nécessaire de rappeler que nos ancêtres ne savaient ni lire ni écrire. Le plus souvent, une croix laborieusement tracée leur servait à signer les événements (actes notariés, registres d'état civil) les plus marquants de leur vie. Ce sont donc les érudits d'autrefois, religieux et notaires, qui écrivaient les noms de la manière dont nos ancêtres les prononçaient. Et encore faut-il ajouter que les lettrés d'antan avaient leur manière bien à eux de reproduire les sons. Ainsi, des Filion d'une même région pouvaient-ils voir leur nom écrit Filion, Fillion ou Philion, au gré, et peut-être selon la fantaisie, de celui qui tenait la plume.
 

Aux quatre vents
On ne peut donc jamais tenir compte du seul orthographe d'un nom pour indiquer l'ascendance généalogique. De plus, si l'on pouvait autrefois parler des «Fillion de Québec» et des «Filion de Montréal», les mouvements de populations qui ont marqué notre histoire ont rendu ces expressions quelque peu désuètes. Il faut désormais admettre que Filion de tous orthographes forment une véritable diaspora semée aux quatre coins du continent et que l'orthographe de leur nom ne peut servir à identifier leur origine généalogique.
 

L'influent Maître Fillion
Le notaire Michel Fillion, un lettré s'il en fut un, ne dérogea jamais à la manière d'écrire son nom, avec les deux L quand on ne les appelle pas carrément Fillon. De quoi en perdre son latin…

Pourtant, nombre de documents anciens relatifs à lui-même aux membres de sa famille immédiate, mais écrits par d'autres notaires et aussi des prêtres, reproduisent le nom avec un seul L. Comme quoi la version du notaire mit quelque temps à s'imposer.

Huissier, arpenteur, secrétaire du gouverneur Pierre Dubois Davaugour, greffier de la Sénéchaussée et du Conseil Souverain, substitut du procureur général, procureur fiscal, juge sénéchal et notaire royal, Michel Fillion fut appelé à diffuser largement son nom à travers toute la petite colonie canadienne du 17e siècle. C'est peut-être ainsi que, profitant des «leçons» de maître Fillion, on en vint à «normaliser» le nom des Fillion de la région de Québec (puis de tout l'est québécois) avec deux L.

Cette «normalisation» n'était pourtant pas à l'épreuve des assauts les plus divers. Ainsi, le R.P. Paul-Émile Filion, s.j., rapportait dans un article de base sur les Filion (Les Fillion de France et d'Amérique: ébauche d'une recherche, publié dans L'Ancêtre): «…[mon] père, Alfred Fillion de Baie-Saint-Paul, pensionnaire à l'École apostolique de Lévis, élève soumis et docile, perdit une L à la suggestion d'un professeur plus féru d'euphonie que de généalogie. Mes oncles et tantes, cousins et cousines de Baie-Saint-Paul, continuent à vivre avec leur deux L dans l'incomparable pays de Charlevoix.»
 

Ce Filion qui n'en était pas un
L'histoire des Filion de la région de Montréal est bien différente. Saviez-vous que l'ancêtre de cette famille-souche, Michel, n'a jamais porté le nom de Filion? En effet, dans les documents anciens, on le nomme Feyet, Feuilliay, Feuilliant, Foilant, Feuillon et Feulion. Mais jamais Filion! Ce sont ses enfants qui prendront — ou à qui on imposera — le nom de Filion. Aujourd'hui, nous le nommons Michel Feulion, selon l'orthographe que le notaire Michel Roy de Sainte-Anne-de-la-Pérade, diffusa largement au 17e siècle.

Comment expliquer ce phénomène? Signalons d'abord que l'ancêtre ne parlait pas français. Il parlait un patois, une langue propre à son village, peut-être à sa région immédiate, une langue qui n'était pas tout à fait celle de La Rochelle ou de Poitiers, encore moins celle de Paris. À preuve, l'acte de baptême de sa sœur Françoise, conservé dans les registres d'état civil de Saint-Pierre-le-Vieux, et qui porte clairement la dénomination Fillon. On trouve d'ailleurs encore nombre de Fillon dans la région poitevine.

De plus, dans le patois poitevin — qui est la véritable langue maternelle de plusieurs des Poitevins d'aujourd'hui —, le nom se prononce quelque chose comme «Feuillon». Voilà donc ce que les lettrés contemporains de Michel — qui ne parlaient pas cette langue — tentèrent désespérément de «traduire» sur papier.

Voilà pourquoi il n'y a pratiquement pas de Filion (mais beaucoup de Fillon) en France aujourd'hui alors que les Fillion sont légion.
 

Tel père, tel fils?
Comment expliquer que les enfants de Michel Feulion prirent le nom de Filion? N'hésitons pas: lançons-nous dans les hypothèses. Les enfants de Michel Feulion sont tous nés au Canada, une colonie où le «français de Paris» fut imposé au détriment des patois des colons venus de tous les coins de France: on évitait ainsi que la colonie devienne un véritable Babel. Les enfants Feulion ne retourneront jamais en France et s'ils parlèrent sûrement la langue de leurs père et mère, ils durent tôt ou tard adopter la langue en vigueur au Canada.

Ajoutons à cela qu'après les décès de Michel Feulion et de son épouse Louise Le Bercier, les enfants Feulion quittèrent Sainte-Anne-de-la-Pérade où ils avaient vu le jour, où étaient leurs racines canadiennes et où ils étaient connus sous le nom de Feulion. Sans doute attirés par de meilleures conditions, ils s'établirent dans la seigneurie de Lachenaie. C'est sans doute là que, à l'instar des Fillion de Baie-Saint-Paul évoqués plus haut, on leur apprit la «bonne manière» de prononcer leur nom, «à la française», de la manière dont le notaire Michel Fillion avait diffusé le sien.

C'est ainsi que les Feulion de La Pérade devinrent les Filion de Lachenaie (avec un seul L, comme c'était le cas dans Feulion). C'est ainsi que les «Filion de Montréal» écrivirent traditionnellement leur nom avec l'L manquant.

Mais n'allons surtout pas croire que le nom était pour autant «normalisé». Ainsi retrouve-t-on plusieurs descendants Fillion dans la région de Saint-Benoît/Saint-Hermas au début du 19e siècle. Quand plusieurs de leurs membres migrèrent vers le Manitoba au milieu du siècle dernier, ils gardèrent l'orthographe Fillion. Ainsi les Fillion du Manitoba sont-ils apparentés aux Filion de la région des Deux-Montagnes…

Le cas du Ph
Le nom se prêtant bien à la chose, il n'est pas surprenant de retrouver des Philion et des Phillion. Si l'orthographe diffère, les origines généalogiques sont pourtant les mêmes que celles des Filion et des Fillion. N'y voyons donc qu'une manière d'écrire différente.

Cette manière particulière est cependant fort ancienne au Québec. Ainsi relève-t-on le nom de Phillion dans les registres paroissiaux de Saint-Eustache dèes les années 1740; aussi retrouve-t-on des Philion à Saint-Eustache (1802), plusieurs cas à Terrebonne (vers 1810-1815), à Québec (1816), Mascouche (1847), Hébertville (1867), Saint-Joseph-du-Lac (1870), Matane (1871), Rigaud (1876), Hemmingford (1880), Papineauville, (1881), Aylmer, (1891). Le Ph n'est donc qu'une forme orthographique, popularisée au 19e siècle par quelques individus. Mais, un peu partout, le F reprit le dessus sur le Ph qui demeura une forme marginale.

Marginal, soit! Mais le Ph, avec un ou deux L, n'en continue pas moins d'exister. Il semble d'ailleurs que cette forme soit plus répandue dans des régions (l'Outaouais québécois et ontarien, la Gatineau, la région de Sudbury) où la langue anglaise prédomine. D'ailleurs la langue de Shakespeare emploie-t-elle le Ph dans des noms comme Phillips.

Notons qu'on ne trouve ni Philion ni Phillion dans la France d'aujourd'hui.

Les Felion américains
Voici l'histoire, pour le moins singulière, du nom de certains descendants de Michel Feulion et de Louise Le Bercier aujourd'hui établis aux États-Unis. Le texte qui suit a été écrit par Marcy Kreitinger qui, selon son neveu, Matthew J. Felion, fait autorité en matière d'histoire des Felion...

Mes arrière-arrière-grands-parents, François-Xavier Filion et Vitaline Pilon (mariés à Saint-Jérôme le 1er février 1858) immigrèrent avec leurs cinq enfants aux États-Unis. Mon grand-père, Hormisdas, est né le 3 octobre 1866. Son acte de baptême, à Saint-Jérôme, mentionne que sa famille demeurait alors à Saint-Hyppolite. Nous savons que la famille a également vécu à Saint-Janvier.

Hormisdas avait 5 ou 6 ans quand sa famille déménagea à Oscoda/AuSable, Michigan, une petite ville gravitant autour d'une scierie. Quand sa mère inscrivit Hormisdas à l'école, personne ne parlait anglais dans la famille. Une fois l'école commencée, le jeune garçon remarqua que son prénom était bien différent de ceux de ses camarades de classe, la plupart d'entre eux étant anglophones. Quand l'enseignante lui demanda son nom, Hormisdas était bien gêné car il savait qu'il ne pourrait pas épeler un prénom aussi long, d'autant plus qu'il se sentait minoritaire dans cette mer anglophone. C'est ainsi qu'il répondit «Raymond», un prénom qu'il avait entendu la veille. Quant à son nom de famille, il réalisa, beaucoup plus tard, que l'enseignante avait écrit «Felion» au lieu de «Filion»; rappelons qu'en anglais le «e» se prononce «i». Si la prononciation du nom était respectée, l'orthographe en prit pour son rhume. Mais Hormisdas était trop gêné pour signaler à l'enseignante qu'elle avait fait une erreur! Résultat: durant tout son séjour à l'école et pour la reste de sa vie, Hormisdas Filion devint «Raymond Felion», bien que, dans sa famille, on continuait à l'appeler «Midas» et que ses collègues de travail l'appelaient «Mike».

Hormisdas avait 13 ou 14 ans quand son père mourut. Il dut quitter l'école et travailla comme bûcheron pour aider sa mère à joindre les deux bouts. Le 11 novembre 1890, il épousa Amanda Laflamme à la Sacred Heart Church d'Oscoda. Trois ans plus tard, Hormisdas et sa famille, à laquelle s'ajouta la famille Laflamme, déménagea à Little Falls puis à Akeley (Minnesota) où les hommes entrèrent à l'emploi de la Red River Lumber Company. En 1914, la compagnie déménagea ses opérations à Westwood (Californie). La plupart des membres des familles Felion et Laflamme suivirent l'entreprise en Californie pour y travailleur, notamment comme scieurs de long. Seuls trois Felion restèrent au Minnesota: deux filles, qui y poursuivaient des études d'infirmières, et un fils, Arthur, alors étudiant à l'Université du Minnesota. Après l'obtention d'un diplôme universitaire, Arthur travailla comme chimiste à la Northern Pacific Railway Company, sise à Saint-Paul. Il épousa Ethel Leegard et le couple s'établit à Minneapolis.

Hormisdas et Amanda revinrent à Akeley en 1918, mais, n'y trouvant rien à faire, retournèrent à Westwood en 1922 où Hormisdas continua à travailler pour la Red River Lumber Company jusqu'à sa retraite. Hormisdas passa le reste de sa vie à Westwood et à Los Angeles où il mourut en 1946.

C'est ainsi que les Felion américains sont de la même famille que de nombreux Filion du Québec!
 

Une question de bon sens
Deux familles distinctes ayant pris racine en Nouvelle-France, il conviendrait de chercher la signification de leurs noms respectifs dans deux directions différentes. Mais voilà: les auteurs trouvent une origine commune aux deux noms.

Parlons d'abord des Fillon, véritable nom de notre Michel Feulion, que les généalogistes appellent aussi Feuillon. Selon N.-E. Dionne (Origines des familles canadiennes-françaises), le nom de Feuillon serait dérivé du mot feuillon (ou fellon) qui, dans l'ancien français, signifiait «boulet de cheval». Nous ne saurions toutefois souscrire à pareille affirmation parce que Dionne a ignoré le nom français de l'ancêtre pour ne s'intéresser qu'à une de ses variantes orthographiques (ou pis encore, une prononciation) québécoises.

Pour sa part, la Revue française de Généalogie (Hors-série no 2, Noël 1988) avance que les noms Fillon, Dufhilo, Duffillo et Filho ont une origine commune car ils se rapportent au surnom du «fils du filleul», abrégé en «du filleul», un nom répandu dans le Midi de la France.

Les auteurs Lagneau et Arbuleau, dans leur Dictionnaire des noms de famille et des prénoms (1980), associaient les noms Fillon, Filleau, Fillet, Filliat, Fillieux, Filliol, Filliot, Fillioux, Fillol, Fillot et Fillion. Admettant que, dans certaines régions, ces mots désignent filleul, ils sont d'avis que ces noms réfèrent à des termes d'amitié voulant dire petit-fils. Il paraît qu'autrefois on disait «mon petit-fils» comme on dit aujourd'hui «mon vieux».

Plus récemment (1991), la chercheuse Marie Thérèse Morlet affirmait que nos patronymes étaient une variante de filhon, un mot ancien qui, en France méridionale, était un diminutif de fils, désignant généralement un petit enfant ou le dernier-né d'une famille.

Quoique l'on note certaines convergences dans les interprétations des chercheurs, la question de la signification de nos patronymes demeure en suspens.


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