PROCÈS POUR MEURTRE
(Publié dans quelques numéros de La Feuillée en 1988)


[M. Rosario Gauthier, distingué membre honoraire des Descendants de Michel Feulion et de Louise Le Bercier Inc., a découvert un intéressant reportage, paru dans le journal La Minerve du 24 mars 1851, retraçant les grandes lignes du procès de Jean Martin, accusé du meurtre de Julienne Filion, une descendante de Michel Feulion et de Louise Le Bercier.]


Jean Martin, fils, est amené à la barre de la cour sous accusation d'avoir tué Julienne Filion, son épouse, Martin est un jeune homme d'environ 20 ans, d'une apparence respectable.

Monsieur Loranger et Monsieur Driscoli pour la Couronne.

MM. Leblanc, Johnson et Cassidy, pour la défense.

Un jury parlant français fût assermenté.Monsieur Loranger s'adressa au jury en français et passa en revue toutes les circonstances de la cause d'une manière habile, claire et lucide.

Paul Filion est assermenté comme témoin.

La femme du prisonnier était sa fille; Jean Martin l'avait épousée le 14 janvier 1850, et vivait avec elle depuis ce temps chez Jean Martin, père, à la Côte Saint-Antoine [Note de R. Gauthier: à Saint-Jérôme]. Le 16 août dernier, il avait rencontré Martin en calèche avec François Villeneuve et leur avait parlé. Il avait dit au prisonnier en badinant «Vous venez de voler mes cerises.» Martin parut embarrassé, et répondit sérieusement que non, qu'il venait de ses affaires. Je pensais, dit le témoin, que son embarras venait de quelqu'offense qu'il avait reçue. Quand je revins de mener une charge de foin entre 6 et 7 heures du soir, André Godmère me dit que ma fille était morte et qu'il l'avait tiré d'un puits avec l'aide de Maxime Binette. Je me rendis de suite avec ma femme et mon fils chez Jean Martin père, distance d'environ d'une lieue, et nous trouvâmes la défunte sur une table, elle était morte. Je ne vis pas le prisonnier quand j'entrai. Madame Martin voulait envoyer chercher le docteur, Jean était malade, disait-elle; mais le père ne voulait pas, disant qu'il ne consentirait pas à le faire saigner au risque de le voir mourir; il paraissait sans connaissance; ses mains étaient froides. Je doutais beaucoup s'il était réellement sans connaissance, car la figure était rouge, et le vis boire de l'eau plusieurs fois. J'avais pensé d'abord qu'il était sans connaissance, mais je ne le crus pas plus tard. Je n'examinai pas le corps de ma fille, il commençait à faire noir. Il y avait beaucoup de personnes dans la maison de Martin, mais j'étais trop troublé pour me rappeler qui elles étaient. Je suis retourné chez moi après trois ou quatre heures.

Le jour suivant, je retournai encore chez Martin. J'allais le même jour chez Augustin Lauzon, et j'appris quelque chose qui me fit interroger le prisonnier. Je lui demandai privément si par hasard il ne serait pas allé au puits avec son épouse; il répondit que non; j'attendu s'il donnerait quelques raisons, et voyant qu'il ne disait rien, je lui dis, comment cela? Madame Lauzon me dit que vous y étiez, il le nia de nouveau; il ne pleura pas, mais j'aperçu que cela l'avait un peu fait changer; il était 8 ou 9 heures du matin alors. Il ne parlait pas de l'accident et ne s'informait nullement des circonstances; il avait l'air tranquille; il ne semblait pas plus triste qu'une autre personne qui n'est pas dans un moment de joie. La défunte était grosse d'un enfant. Elle avait été sept mois mariée. Le dimanche je conversai avec le prisonnier, les parents de la défunte étaient là pour prier près du corps et il ne paraissait pas regretter sa femme; je l'ai même vu sourire ce dimanche. Ma fille a été enterrée le lundi. Après le service, il prisonnier vint chez moi, et me demanda si je voulais les effets de ma fille, pour payer le service et le reste pour faire dire des messes. Je ne les acceptai pas, mais lui demandai du temps pour réfléchir. Le prisonnier revint encore le soir, et je lui dis que si mon épouse était morte, je n'irais pas chez mon beau-père pour faire payer le service. Ma fille avait 22 ans. Je ne parlais jamais des circonstances de la mort de sa femme.

Il fût arrêté le mardi soir; on m'avait demandé de faire une déposition mais je ne puis dire si c'est le lundi ou le mardi; j'avais des soupçons et je ne fus pas surpris de cette demande; j'allai voir le puits de Louis Martin sur la ferme de Jean Martin, quand j'eus vu le corps dans la maison et que je conçus des soupçons. Après avoir vu le puits qui contenait à peu près trois pieds d'eau de profondeur je fus convaincu qu'une personne d'une taille ordinaire n'aurait pu tomber dedans. Mes soupçons s'augmentèrent alors pour les raisons données plus haut.

Je n'ai pas remarqué les habits du prisonnier quand je le rencontrai avec Villeneuve, mais je pense qu'il avait une ceinture. Je pense que le puits ne servait pas à la maison de Jean Martin vu qu'il est à distance de la maison; mais je ne le sais pas.

Adèle Gauthier paraît comme témoin. Elle est la femme de Louis Martin.

Je demeurais en août dernier dans une maison sur la ferme de Jean Martin, père; la distance entre les deux maisons est d'environ deux arpents. La maison d'Augustin Lauzon est à peu près 3/4 d'arpents plus loin; le puits est environ trente pieds de notre porte; de notre maison nous ne pouvons voir personne au puits. Le mardi 15 août, je demandai à la défunte si elle pouvait avoir soin de ma maison pendant que je serais absente; elle me dit que oui, et nous sortîmes. À notre retour le lendemain, le 16, une heure avant soleil couché, j'allai chez Monsieur Lauzon, et demandai à la petite fille si elle voulait aller chercher ma clef chez Monsieur Jean Martin. Elle revint et me dit que la clef n'était pas là, et qu'il n'y avait personne. Je vins chez nous. Je trouvai la porte ouverte. J'allai au puits pour y puiser de l'eau et je trouvai la défunte dedans. Je fus trop surprise pour remarquer sa position,  mais elle avait la tête d'un côté et son chapeau de paille devant elle dans le puits. Sa tête était sous l'eau, mais visible, l'eau était claire; je courus à la maison du prisonnier, et je criai: «Venez Jean, votre femme Julienne est noyée dans le puits.» Le père laissa immédiatement sa faux et courut au puits. Le prisonnier et son père y vinrent immédiatement. Je m'en allai chez nous et ne vis rien de plus; j'étais trop troublée.

Le prisonnier fut ensuite conduit chez nous et paraissait comme un mort; il y resta environ trois quarts d'heure; il but de l'eau; je ne le remarquai pas attentivement; mon mari lui donna de l'eau pour le faire revenir à lui-même. Le prisonnier n'avait jamais maltraité son épouse. Je les ai vu se cracher dans le visage l'un de l'autre, mais cela paraissait un jeu. La défunte était une femme d'un bon caractère et la dernière fois que je lui parlai, elle parut de bonne humeur.

Je connaissais la défunte depuis son mariage, mais je connaissais le prisonnier depuis cinq ans. Le dimanche avant sa mort, la défunte était venue chez nous et parlait d'ennui. Elle me dit: «J'aimerais autant aller à la confesse et mourir.» Je lui répondit: «je m'ennuie moi aussi parfois mais je ne demande pas de mourir pour cela.» Elle me montra ses habits de noces et une chemise blanche qu'elle avait eu pour son mariage et me dit: «je ne la porterai plus et quand je mourrai, je vous la promettrai, je pense que je mourrai subitement et autrement que les autres.»C'était un dimanche et elle est morte dans la semaine. Elle était grosse d'un enfant de 7 mois et elle se plaignait souvent de douleurs. Je fus surprise de la trouver dans le puits et je pensai qu'elle s'était tuée d'elle-même. J'avais l'habitude d'aller souvent chez Martin et je ne m'étais jamais aperçue que la défunte y fut maltraitée en aucune manière. Cracher dans le visage est une mauvaise plaisanterie ordinaire à la campagne. La défunte était une personne religieuse. Il était plus facile de tirer de l'eau par un côté du puits que par l'autre.

André Godmère est assermenté comme témoin.

Je demeure près de Jean Martin sur la route du village. J'ai appris la mort de Julienne par deux enfants; j'étais alors chez moi et je me rendis de suite au puits. Je la trouvai dedans la face tournée de mon côté. Je la sortis de l'eau par les bras et avec le secours d'un autre, je la portai chez Martin. Dans le puits, elle avait les bras croisée et sa tête était levée. Si elle s'était levée, sa tête aurait été hors de l'eau. Le jour suivant, je mesurai l'eau et je trouvai qu'il n'y en avait que trois pieds de profondeur. Elle fut mise sur deux table quand je la portai chez eux. Je vis le prisonnier, étendu sur l'herbe, sous un arbre près du puits; il avait de l'écume autour de la bouche et son visage était défiguré et noir; j'envoyai l'écume avec ma main. Je racontai ces circonstances à Filion et quand je revins je trouvai le prisonnier au lit je ne crus pas nécessaire d'envoyer le docteur vu que ce n'était qu'un chagrin.

Je connaissais le prisonnier et son père depuis plusieurs années. Je ne connaissais rien de méchant dans cette famille; le prisonnier était un jeune homme paisible et d'un bon caractère. Je n'ai remarqué aucune marque sur la figure de la défunte, si ce n'est une égratignure sur l'oreille droite. Le jour suivant nous avons examiné le corps, il portait une marque au bras gauche de couleur violet. C'était sur le bras gauche à la place où se trouvait sa main droite quand je la vis dans le puits. Il portait deux autres marques sur le dos de couleur rougeâtre et je pense que ces marques avaient été faites par des pierres qui sont au fond du puits. Cet examen du corps a été fait devant le magistrat. Le puits est à environ 30 pas de la maison de Louis Martin et on peut entendre une personne qui crierait de là, et sans que le cri fut bien fort; on peut même entendre une personne parler un peu haut. On peut entendre un cri fort de la maison de Jean Martin qui n'est éloignée du puits que d'environ un arpent et demi.

Maxime Binette est assermenté et répond:

Je demeure dans la paroisse de Saint-Jérôme; le 16 août dernier, j'étais chez André Godmère; nous étions quatre, Godmère, Jean Martin, père, moi et ma femme. Quand nous arrivâmes au puits la défunte me parut comme assise dans le puits. Le prisonnier était étendu à une petite distance du puits. Le visage du prisonnier était rouge, je lui ai vu un côté de la figure. Il a été difficile de tirer la défunte de l'eau, elle paraissait pressée entre les pierres. Une personne qui se serait jetée d'elle-même, n'aurait pas été aussi difficile à tirer du puits. Elle ne paraissait pas être tombée dedans, autrement, sa tête aurait été la première; si elle avait glissé, elle aurait pu facilement se relever. Elle ne parut pas avoir plus d'eau dans le corps que ce qui était dans sa bouche. Pour entrer le corps chez Martin, la porte fut ouverte par la belle-mère du prisonnier; Madame Godmère était présente et dit: «Mettez-la sur un lit.» Sa belle-mère dit: «Non, mettez-la par terre,» où elle fut déposée et Madame Godmère lui mit un oreiller sous la tête; elle fut plus tard mis sur une table. Le prisonnier fut apporté sur un lit, son visage était rouge et il ne paraissait pas insensible; il but trois gorgée d'eau au meilleur de ma connaissance; après avoir bu, il se rejeta sur le dos comme s'il eut été sans connaissance; je suis d'impression qu'il contrefaisait l'homme sans connaissance.Transquestionné, il répond que lors de l'examen du corps, il ne soupçonnait pas le prisonnier et que tout le mal qu'il souhaite au prisonnier, il se le souhaite à lui-même.

Angélique Hamelin est l'épouse de Maxime Binette et son témoignage corrobore celui de son mari.

De plus elle dit: «Jean Martin, fils, avait le visage rouge et ne me parut pas être sans connaissance. J'ai remarqué ses yeux et les ai vu mouvoir; ils étaient à demi ouvert. Je pense qu'il m'a vu. La défunte pouvait facilement tirer de l'eau du puits. J'ai ôté la chemise de la défunte; elle avait une grande tache bleue sur le dos; une tache bleue sur l'épaule droite; son oreille droite était déchirée; elle avait des taches bleues sur un bras, je ne sais quel; les taches bleues sur le dos parurent comme si eût été l'effet d'un coup de pied. Je ne pense pas qu'elle ait pus se faire ces marques en tombant dans le puits.

Antoine Guénette paraît comme témoin. Environ treize jours avant la mort de la défunte, j'étais en compagnie du prisonnier sur une robe de carriole dans sa maison et il me demande de tirer son horoscope; il pensait disait-il que sa femme allait mourir et qu'il deviendrait veuf au bout de dix mois. Après la mort de sa femme, dimanche soir il me dit en pleurant qu'il était affligé de voir le corps du jury examiner sa femme.Je connaissais bien la défunte et le prisonnier et ils me paraissaient vivre heureux ensemble; c'était pour rire qu'il lui avait parlé d'horoscope.

Moïse Beauchamp comparaît: Je demeurai 4 jours avec le père du prisonnier en juin dernier. Je m'aperçus que le prisonnier n'aimait pas sa femme, et je le vis se cracher dans le visage trois ou quatre fois. Une fois, elle demanda quelque chose et lui dit: «tu m'embrasseras pour cela;» il lui répondit: «voici ton paiement» en lui crachant dans le visage. Quelques fois il lui parlait grossièrement, et lui donnait des noms pour la choquer mais non pour l'insulter. Une fois en travaillant dans le champs, il dit: « Je pense que j'irai voir les filles encore, car je crois que je serai bientôt veuf;» je ne savais pas alors s'il disait cela sérieusement, mais j'ai pensé depuis qu'il l'avait dans l'idée.J'étais bon ami avec le prisonnier et je ne pense pas que le prisonnier eut rien de mal en vue au moment dont je parle.

Éléonard Bertrand avait vu le prisonnier chez Godmère 15 jours avant la mort de la défunte. La défunte lui demanda alors une chaise berçante et il lui cracha dans le visage, et ensuite, ils s'embrassèrent.Elle avait depuis longtemps connu le prisonnier comme un jeune homme sage et tranquille. Elle n'avait vu aucune marque de violence sur le corps. Madame Martin paraissait aimer la défunte et elle l'appelait souvent «ma petite fille».

Domithilde Chartier est l'épouse de Jérémis Latour.

Elle était présente quand le corps a été entré dans la maison de Martin. Elle a remarqué une marque noire et rouge sur le dos, et sous les oreilles comme si elle avait reçu des coups; mais elle n'avait vu que le dos quand la chemise a été ôtée. Le prisonnier lui avait paru sans connaissance, elle lui a donné de l'eau à boire. Environ un mois avant, elle l'avait vu cracher dans la figure de sa femme pour rire. Environ trois semaines avant, elle allait avec la défunte à la messe à pied, tandis que le prisonnier était à cheval, et la défunte lui dit que ce n'était pas la faute de son mari, vu que la calèche n'avait pas deux sièges.

Jean Martin, fils est de nouveau amené à la barre.

François Thibault est assermenté et dit qu'il était présent un instant après que le corps de la défunte a été trouvé dans le puits; le prisonnier était alors étendu sous un arbre le visage dans ses deux mains. Je ne crus pas, dit-il, qu'il était sans connaissance, je le crus en aussi bonne santé que moi-même. Il s'est laissé transporter comme un homme mort, les bras pendants. Je crus cela au moment même, vu qu'il avait sa contenance ordinaire; quand on le mettait sur un côté, il tournait la tête pour la reposer sur son bras, et je dis alors, laissons-le là, il reviendra. Il se leva vers neuf heures et demi ou dix heures; il demanda de l'eau pour boire à huit heures; il fumait quand je suis parti. Je le vis encore le dimanche, pendant que sa femme était sur les planches et il souriait à ceux qui l'entouraient; il ne paraissait pas triste. Il n'est pas allé près de sa femme quand il s'est levé.Aglaée Bertrand avait été présente quand le corps a été entré chez Martin, mais comme elle n'avait pas aidé à la déshabiller, elle ne l'avait pas vu de près; la seule chose qu'elle avait remarqué, était l'égratignure de l'oreille.

Isaïe Gosselin assermenté:

J'ai vu le corps de la défunte et au meilleur de ma connaissance, et je puis me tromper, il portait des marques au bras, au dos et une déchirure sous l'oreille. Je ne sais pas la grandeur des marques, je ne les ai pas mesurées. J'ai vu du sang sur l'oreille. Ce n'était pas le jour que le corps avait été trouvé mais je ne me rappelle pas lequel. J'étais un des jurés. Je ne me souviens pas avoir vu d'autres marques. Le verdict du jury a été «trouvé noyé».

Alexandre Fournier assermenté; il avait examiné le corps comme juge de paix; il avait trouvé des marques aux bras, aux oreilles et à la partie inférieure du dos. Les marques du dos étaient de la grandeur de la main, d'une couleur bleuâtre. Il ne pense pas que ces marques aient été formées par des coups, mais par le contact de l'eau froide; il ne pense pas que la défunte soit morte par suite de ces blessures.Il connait le jeune homme comme jouissant d'un bon caractère. Il avait tenu l'enquête lui-même et le verdict avait été «mort accidentelle» et il ne pense pas que cette mort ait été causée par la violence.

Marie Auclerc est assermentée comme témoin.

Elle est l'épouse d'Augustin Lauzon; elle demeure à une petite distance du puits et dans l'après-midi que le corps a été trouvé, elle avait vu Jean Martin, fils, et sa femme allant vers le puits; il marchait le premier, mais elle les avait perdus de vue en arrivant au puits. J'étais dit-elle sur le perron de ma porte, et à peu près un arpent du puits; le prisonnier et la défunte avaient des chapeaux de paille. Je ne les ai pas vu retourner. Je n'ai pas vu la défunte depuis, et je ne suis pas allée la voir après sa mort. Un quart d'heure après que je les eusse vu aller vers le puits, je vis le prisonnier chez nous; il venait chercher du pain qu'ils avaient fait cuire dans notre four; je m'aperçus qu'il n'avait pas son air accoutumé, il avait l'air inquiet; et à chaque pain qu'il tirait du four, il regardait vers le puits; pour cela il lui fallait se tourner complètement pour voir le puits, et il s'est tourné  six ou sept fois de la sorte. J'ai été frappée de son air inquiet. Je n'ai parlé de cela à personne ensuite. Mon mari dit au prisonnier: «Vous n'avez pas été prévoyant, mon bougre, vous avez donné du bois sèche à votre femme pour chauffer le four, et votre pain est trop cuit.» Je remarquai que cela lui causa une émotion plus qu'ordinaire, et il répondit: «Ce n'est rien.» Son air était embarrassé et son visage rouge comme à l'ordinaire. Je ne pouvais pas voir le puits de ma maison. Je n'avais aucun soupçon quand je les vis aller vers le puits. Je ne vis pas leurs visages, mais je puis jurer positivement que c'était eux. Le prisonnier aurait pu me voir s'il eut regardé, mais il ne l'a pas fait. J'ai eu des soupçons le soir, mais je n'en ai pas parlé. Le jour suivant, je parlai à Monsieur Filion de mes doutes. Mon mari paye une rente au père du prisonnier; je n'ai jamais menacé d'un tel procès Jean Martin, et je n'ai jamais dit que je pouvais les faire mettre tous les trois en prison.

Esther Bertrand avait vu la défunte au four de Monsieur Lauzon, dans une heure de l'après-midi le jour de sa mort. Elle avait vu Jean Martin et sa femme se quereller près du puits, environ trois quarts d'heure après avoir vu la femme près du four de Lauzon. Quand elle les vit ainsi en butte, elle était dans un champs à la distance de 5 ou 6 arpents du puits. Elle les reconnaissait distinctement La défunte avait un chapeau de paille, et elle n'a pas remarqué les habits du prisonnier. Celui-ci poussait la défunte. Elle n'avait pas fait grande attention à cela, pensant qu'ils jouaient ensemble. Un instant après elle remarqua que Jean Martin était seul et s'éloignait du puits; il marchait vers le chemin et se tournait vers le puits de temps en temps. Je pensais, dit le témoin qu'ils se querellaient en mauvaise humeur, et je n'ai parlé de cela à personne. Je croyais que le prisonnier avait laissé sa femme sur l'herbe quelque part. Las première fois que j'ai parlé de cela, c'était deux mois après la mort de la défunte à ?????? la veuve Labelle. Je n'ai pas vu le prisonnier saisir sa femme. Je les ai vus lutter l'un contre l'autre. Mon confesseur m'a dit de dire ce que j'avais vu. Je ne puis dire son nom. J'ai fait serment de cela devant MM. Fournier et De Montigny. Je vais à confesse à l'église de la paroisse. Je pense qu'ils combattaient en colère, et je ne me souviens pas d'avoir dit que c'était pour rire.

Augustin Lauzon parait comme témoin.

Je demeure le second voisin de Jean Martin. Le jour de la mort de la défunte, elle était venue mettre du bois dans mon four vers onze heures. J'ai vu le prisonnier tirer son pain du four vers une heure et demie. Je pense qu'il n'avait pas son air ordinaire, il me paraissait plus rouge. (Le témoin appuie ici le témoignage de sa femme.)

Louis Martin assermenté:

J'ai trouvé le seau qui manquait dans ma maison au fond du puits après que la défunte en eut été tirée. Il était plein de vase. J'ai vu le prisonnier sur l'herbe, la figure noire, et je l'ai transporté avec François Thibault. Il s'écria: «Oh! Mon Dieu ma femme.» J'ai trouvé un des souliers de la défunte près du puits. Je suis l'oncle du prisonnier. Il est bien probable qu'une femme qui aurait essayé de tirer un seau du puits eut glissé dedans. Le témoin ajoute, que la défunte lui avait dit un beau jour qu'elle s'ennuyait et que si elle ne portait un enfant elle se détruirait. Son enfant la rendait malade. Elle avait été saisie de maladie plusieurs fois à l'église.

Le Dr. Arnoldi pense d'après la preuve qu'il a entendue que les blessures remarquées sur le corps de la défunte peuvent avoir été causées en tombant dans le puits; et ces blessures ne peuvent avoir pas avoir été la cause de la mort. Elle est sans doute morte suffoquée dans l'eau Il pense que les personnes noyées par acte de violence, porteraient des marques de cette violence dans la figure et que ces marques resteraient après la mort. Si une personne tombe en défaillance par des causes ordinaires, la figure porte son calme ordinaire, les personnes qui se noient elles-mêmes, ont ordinairement l'expression d'une contenance calme. Il ne peut pas dire si ce serait la même chose pour une personne qui ne se noierait pas dans une eau courante, mais dans un puits, comme dans le cas présent, où elle ne pouvait pas être à l'aise; il pense cependant qu'une personne qui voudrait se noyer dans un puits comme cela, s'y jetterait la tête la première; mais à en juger par la preuve, il conjecture qu'elle a été saisie de défaillance et est tombée dans le puits; si tel eût été le cas, elle aurait été trouvée dans la position qu'elle a été vue. Une personne dans la contenance qu'avait le prisonnier, quant il a été vu, pouvait être sous l'effet d'une attaque d'épilepsie les yeux fixes, la bouche écumante. Une telle attaque peut vraisemblablement saisir un homme qui trouverait tout à coup sa femme dans un puits. D'après la preuve, il ne doutait nullement qui le prisonnier fût sous l'influence d'une telle attaque d'épilepsie. Il pense que les marques sur le bras de la défunte pouvaient avoir été faites par elle-même durant son agonie.Je repousse l'idée que la défunte put avoir commis un suicide; c'était impossible. Il n'y a pas de moyen infaillible de distinguer une mort violente d'une autre, et les témoignages osent tous de circonstance. Dans un cas d'asphyxie le visage aurait été pâle et composé. Il était bien possible qu'une personne ait pu la pousser dans la position où elle était pendant un moment de défaillance et dans ce cas la figure aurait été très calme. Dans ce cas les coups ne pourraient laisser aucune marque. Mais elle pouvait avoir reçu les coups avant de s'évanouir, et être noyée ensuite. Il est très rare que des femmes enceintes se suicident.

Esther Filiatrault est l'épouse de Paul Filion.

La défunte était sa fille. Le jour de sa mort, le mari de la défunte est venu me voir et sa contenance était embarrassée; c'était entre 5 et 6 heures. Quelques moments après on est venu m'apprendre que ma fille était morte. Je me suis rendue et je demandai au prisonnier s'il me connaissait, il me dit que oui. Il ne paraissait pas sans connaissance. Le jour suivant et l'autre je retournai voir le prisonnier, et il ne me parut pas dans le trouble, mais gai, et ses cheveux bien peignes.

Émile Valiquette avait vu le prisonnier dans un magasin le jour de la mort de sa femme; il avait l'air inquiet et troublé.

C. L. Labrie, J. G., avait mesuré le tronc d'arbre creux qui faisait l'entrée du puits et la profondeur du puits ensemble tenant environ 6 pieds et 6 pouces. Il avait reçu les dépositions contre le prisonnier, mais n'avait fait aucun examen volontaire. Il n'avait pas voulu que le prisonnier s'incriminait lui-même. Le prisonnier lui avait dit qu'il n'avait pas tué sa femme, mais qu'il avait été sur le chemin du puits avec elle pour voir si les poules étaient dans le blé.

J. L. Montigny, rendit le même témoignage.

Antoine Paquette dit qu'il avait mesuré le diamètre de l'ouverture du tronc qui faisait l'entrée du puits et qu'il était d'environ 22  pieds.Le colonel  dit que le prisonnier dans son examen volontaire, a dit n'avoir pas été au puits en aucun temps dans l'après-midi de la  mort de sa femme.

La cour s'ajourne.

Ce matin, à dix heures, les avocats du prisonnier ont ouvert leur défense. H. Cassidy écr., a fait une adresse qui a duré deux heures après quoi plusieurs témoins furent appelés à déposer en faveur du prisonnier. Au moment où nous mettons sous presse la preuve de la défense se continue.

* * *

Cour criminelle

Dans notre feuille de lundi, nous n'avons en que le temps de dire que les avocats de Jean Martin, fils, avaient commencé leur défense ce jour-là. On a vu que ces témoignages reçus jusque là, n'étaient que de circonstances. M. Thibault curé de la paroisse de Saint-Jérôme interrogé comme témoin dit qu'il connaissait le prisonnier depuis six ans; qu'il avait toujours été exemplaire, poli, honnête et régulier dans l'accomplissement de ses devoirs religieux dans la réception des serments. Il ajoute que la famille du prisonnier est respectable. Un M. Neveux déclare avoir entendu dire à Madame Lauzon qu'elle regrettait d'avoir fait partir le premier coup de langue, vu qu'elle ne connaissait rien contre le prisonnier. Un bon nombre de témoins comparaissent en faveur du prisonnier et lui reconnaissent un caractère irréprochable. Plusieurs de ces témoins avaient examiné les lieux et disent qu'il était presques impossibles de voir le prisonnier du lieu d'où Esther Bertrand dit l'avoir vu en lutte avec sa femme, et entre autres Monsieur Melchior Prévost.

Après l'adresse de son honneur le juge Rolland, le jury se retira et ayant délibéré cinq minutes rapporta un verdict «non coupable» en faveur de Jean Martin, comme nous l'avons annoncé dans la dernière partie de notre tirage de lundi.

* * *

Épilogue

Trois ans après son procès, Jean Martin était, avec deux autres personnes, accusé d'avoir battu une femme presqu'à mort. Que ce fait serve d'épilogue à l'histoire que nous venons de terminer...


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