HISTOIRE         D'ACADIE 

 
 
 
 
 
 
 
L'Acadie, 1604-1763  
Synthèse historique

Port-Royal en Acadie, Nouvelle-Écosse
 
Au tout début de mars 1604, deux navires quittent le port du Havre, avec à leur bord, en plus de l'équipage, cent vingt personnes, hommes et femmes, voulant émigrer en Acadie. Parmi ceux-ci, il y a des gens  de métiers divers : charpentiers, artisants, maçons, tailleurs de pierre, un médecin, un architecte, des soldats ainsi que deux prêtres catholiques et un ministre protestant. Samuel de Champlain fait encore partie de l'expédition, à titre de géographe et cartographe.
 

Ayant remarqué deux petites îles à l'embouchure de la rivière Sainte-Croix, Nouveau-Brunswick, De Monts jugea que l'endroit serait mieux choisi pour un premier établissement, étant plus facile à défendre contre toutes attaques. Ce choix, d'avoir implaté leur établissement sur des îles, s'avéra une erreur, l'hiver fut désastreux, des soixante-dix-neuf occupants, trente-cinq moururent du scorbut.
 

Lorsqu'en juin 1605, Gravé arriva de France, ces malheureux ne demandaient, pas autre chose que de quitter l'endroit. À la fin du mois d'août, l'habitation de l'île Sainte-Croix était démolie et tous les matériaux amenés à Port-Royale, magnifique baie habitée par des Micmacs. À cause de sa beauté, le havre reçoit le nom de Port-Royal .  Les ouvriers transportent la charpente des maisons au nouvel emplacement. Rapidement s'élèvent de nouveaux bâtiments, beaucoup plus considérables que ceux de l'établissement précédent.
 
 

Le 27 juillet 1606, un navire de cent cinquante tonneaux, le Jonas, commandé par le capitaine Foulque, jette l'ancre dans la baie de Port-Royal en Acadie. Tous les habitants de la colonie sont partis avec Gravé et Champlain vers la Floride, dans l'espoir de trouver un endroit plus convenable pour y établir définitivement la colonie. Seuls, deux Français et un groupe de Micmacs restent à Port-Royal. En reconnaissant le navire français, on s'en réjouit, car on craignait toujours une attaque ennemie.
 

Le Jonas avait quitté le port de La Rochelle le 11 mai, avec à son bord, une cinquantaine de nouvaux colons et quelques personnes de qualité :  Un avocat et poète, Marc Lescarbot ainsi qu'un apothicaire, Louis Hébert. Pountrincourt, qui, au début de cette même année, avait été nommé lieutenant-gouverneur de l'Acadie, mit aussitôt, tout son monde à l'ouvrage. L'Acadie a maintenant un nouveau chef: Poutrincourt. 

 

La neige ne commence à tomber que le 31 décembre. Jusqu'au mois de janvier, les habitants de Port-Royal se promènent à l'extérieur vêtus seulement de leur pourpoint. Bien plus, "le quatorzième de ce mois, par un dimanche après-midi, écrit Lescarbot, nous nous réjouissons en chantant de la musique sur  la rivière de l'Équille et en ce même mois nous allâmes voir les blés à deux lieues de notre fort et nous dînâmes joyeusement au soleil". 
 

Vers 1675, la plupart des Acadiens nés ici, n'ont d'autres racines que celles d'ici, vivent sur un fond d'images qui ne sont déjà plus des images d'Europe. C'est quelque part entre 1670 et 1680 que les effets de cette mutation profonde sont vraiment perceptibles, que l'Européen transplanté sur les côtes de l'Acadie est mystérieusement devenu autre chose qu'un Européen, un Américain. Désormais sûr de ses racines, le voici prêt à essaimer dans l'espace apprivoisé. De Port-Royal, il étend sa colonisation vers le fond de la baie Française. À l'isthme de Chignectou, dans la partie la plus étranglée de cette langue de terre qui attache la péninsule acadienne au continent, il fonde Beaubassin. À une lieue de distance, par la terre, on rejoint la baie Verte. C'est l'ouverture sur le golfe Saint-Laurent, sur le Canada.  
  
  
"Le portage d'une lieue entre la baie Verte et Beaubassin se peut facilement couper par un fossé", songe déjà l'intendant de Meulles 1685. Plus bas, dans une échancrure profonde où convergent toutes les  rivières de la prairie, les Acadiens jettent les bases d'un établissement qui égalera bientôt celui de Port-Royal en importance: les Mines. De riches terres d'alluvion sont arrachées à la mer. Toutes les conditions d'un grand avenir sont réunies... sauf une: la sécurité. 
 

A Port-Royal, on avait même déjà  construit un monastère que les colons appelaient séminaire et où  logeaient une douzaine de Capucins. Ces religieux desservaient la colonie, entretenaient et instruisaient en leur établissement une trentaine de fils de colons et autant de jeunes Indiens micmacs et abeenaquis. En 1640, les Capucins avaient quatre missions en Acadie: Port-Royal, La Hêve, Pentagoet et Canso, sur le détroit du même nom. 

 

 

 La France, sous la conduite de Louis XIII et  de Richelieu, avait préparé de longue main la signature en 1632 du traité de Saint-Germain-en-Laye qui lui assurait le retour de ses deux colonies: la Nouvelle-France et l'Acadie. Cette dernière, à cause de sa situation géographique agirait comme un écran, une "muraille de Chine", selon les mots de l'historien Gustave Lanctôt, protégeant la colonie laurentienne. 
 

La nomination d'un commandeur de l'ordre de Malte comme gouverneur de l'Acadie dans la personne d'Isaac de Razilly en 1632 signalait un regain de vie qui allait se matérialiser par la venue de "300 hommes d'élite", dont peu s'établirent de façon permanente. 
 

Avec l'arrivée du gouverneur Razilly l'on retrouve un élan colonisateur énergique comme durant la période de De Monts. C'est à ce moment que se dessinent les premiers efforts sérieux pour coloniser l'Acadie. Quoique les indications soient peu précises, un certain nombre de colons amenés par la compagnie de colonisation créée par les frères Isaac et Claude Razilly firent souche. Parmi ces colons se trouvaient des sauniers c'est-à-dire des ouvriers spécialisés dans la récolte du sel à partir des marais salants. 
 

Ces individus utilisèrent leur expertise dans la construction de digues pour, cette fois, non pas réclamer du sel à la mer mais les terres d'alluvions inondées deux fois par jour par les fortes marées de la baie de Fundy. En plus de dessécher les marais, ces sauniers récoltaient le sel nécessaire pour saler la morue pêchée le long des côtes et expédiée en Europe.  
 

La première mention de familles en Acadie se trouve dans un mémoire envoyé par d'Aulnay en 1644 pour justifier sa position et demander des fonds afin de continuer son entreprise. Selon d'Aulnay, il y avait à ce moment "vingt ménages français qui sont passés avec leur famille". Massignon a pu établir que les colons qui forment le fond original de la population acadienne viennent de la seigneurie de d'Aulnay près de Loudun dans le département actuel de la Vienne. La plupart des hommes étant identifiés comme laboureurs, l'on peut croire que les colons qui vinrent sous l'impulsion de d'Aulnay constituent l'apport de colonisation le plus important, auquel d'autres éléments viendront se fixer par la suite. 
 

Le traité de Bréda, signé entre la France et l'Angleterre en 1667, signalait le retour de l'Acadie au sein des possessions françaises. Thomas Temple, l'administrateur anglais de l'Acadie durant la période, posa toutes sortes de difficultés avant de remettre le territoire aux Français de telle sorte que ce ne fut  qu'en 1670 que le nouveau gouverneur français, Grandfontaine, put prendre possession du territoire. 
 

Une tâche immense attendait Grandfontaine en Acadie. Accompagné de quelques 30 soldats et d'environ 60 colons, il devait restaurer l'autorité française auprès des 400 habitants du territoire acadien.  Le nouveau gouverneur, installé à Pentagouet, près de la rivière du même nom, en plus d'inviter la population acadienne, habituée depuis plusieurs années à vivre d'une façon indépendante, à se soumettre aux lois et directives françaises, devait aussi empêcher les Anglais des colonies américaines de continuer leurs activités habituelles de commerce et de pêche en territoire français. 
 

Les Acadiens, peuple de pêcheurs et d'agriculteurs n'échappaient pas à la médiocrité paysanne de l'époque soit l'ignorance dans les domaines de l'agriculture et de l'élevage. Compte tenu de ses connaissances et de ses ignorances, le peuple acadien se débrouilla bien et put continuer, malgré les vicissitudes, à mener une existence où la famine et la disette étaient des épisodes rares. En fait, jusqu'en 1710, on n'enregistra qu'une seule année de disette (1699) et il est fort probable que ce ne fut que la région de Port-Royal qui fut affectée. Cette redistribution des stocks alimentaires entre les membres de la grande famille acadienne, en plus d'assurer la subsistance de tous et chacun, procura aussi une alimentation adéquate de telle sorte que la population ne connut que deux épidémies de peste qui furent responsables de la mort d'environ 75 personnes: une en 1709 qui fit périr 50 personnes surtout parmi les prisonniers anglais à Port-Royal et l'autre, en 1751 qui fit 25 victimes parmi les habitants. 
 

Il faut bien se rendre compte que la colonie acadienne était la plus faible, comparativement aux autres colonies de l'Amérique du Nord de l'époque. Le tableau qui suit nous fait voir ce que représentait la population de la baie Française (Acadie, Nouvelle-Écosse) par rapport aux autres colonies (Québec). 
 


Table des populations comparées de la Nouvelle-France, de l'Acadie et des colonies américaines.  

Année             Nouvelle-France        Acadie         Colonies Américaine  
                      Québec, Montréal     Port-Royal     Maine, Massachusetts  
                        Trois-Rivière        Beaubassin            New-York  

1608                          28                       10                            100  

1680                      9 700                     800                     155 000  

1750                    55 000                  8 000                   1 200 000  


  

Le système seigneurial créé par le gouvernement métropolitain pour diviser les terres, les distribuer et encadrer les nouveaux colons eut peu d'impact en Acadie.  Plusieurs seigneuries furent concédées à Port-Royal, à Beaubassin, le long de la rivière Saint-Jean, mais le peu d'attention accordée par les seigneurs à leurs affaires, les chicanes entre ces derniers et leurs tenanciers ainsi que le refus des habitants de se plier à toutes directives firent que les seigneuries, même si elles existaient sur le papier, n'eurent pratiquement pas d'influence sur la vie quotidienne des colons. Les habitants vécurent en marge du système seigneurial. 
 

L'Église acadienne, sous l'autorité de l'évêque de Québec, exerça une influence importante par ses activités d'encadrement auprès de la population française ainsi que par son action missionnaire auprès des Indiens. Des prêtres du Séminaire de Québec furent encouragés à se diriger vers l'Acadie. En 1676, l'évêque Laval, nomma l'abbé Petit de Port-Royal, son vicaire général en Acadie. Monseigneur Saint-Vallier, par la suite envoya les abbés Gaulin, Rageot, Giray et Maudoux en mission auprès de Indiens et nomma Thury comme son vicaire général. Saint-Vallier put se rendre compte lui-même de l'état de l'Église acadienne, car il y fit un voyage en 1686 et publia un rapport détaillé de son séjour sous le titre "État présent de l'Église et de la colonie française". 
 

Pour seconder l'oeuvre des prêtres séculiers, Saint-Vallier réussit à intéresser quelques sulpiciens comme Geoffroy, Trouvé et Beaudoin qui servirent à la fois les Acadiens et les Micmacs. Les sulpiciens contribuèrent à l'éducation dans la petite colonie acadienne. Ils secondèrent les efforts de l'abbé Petit qui avait mis sur pied une école à Port-Royal durant les années 1670. Il semblerait que les soeurs de la congrégation y auraient ouvert une école pour jeunes filles à partir de 1687. Par son rôle missionnaire et apostolique, l'Église fut une des manifestations les plus importantes de la France en Acadie. 
 

La plupart des religieux, même s'ils étaient d'origine Française, demeurèrent plusieurs années de suite dans la région et épousèrent la cause des Acadiens. La population en plus de trouver auprès d'eux des secours religieux, obtint d'eux des conseils judicieux concernant différents problèmes d'ordre matériel. A cause de l'ascendant dont ils jouissaient auprès de la population, ils furent consultés souvent et agirent dans bien des cas comme juges non officiels dans des disputes entre habitants. Comme le système judiciaire était déficient en Acadie, il n'est pas étonnant que la population fasse appel aux gens les plus instruits avec lesquels ils avaient des liens fréquents et constants. 
 

La résistance des Acadiens durant l'occupation illustre bien leur état d'esprit devant les événements. Il valait mieux ne pas se compromettre car personne  ne pouvait prédire l'avenir. Qu'arriverait-il si la France reconquérait son ancienne colonie ou si cette dernière lui était remise à la paix ? De plus, la méfiance développée au cours des années vis-à-vis toute puissance extérieure était bien caractéristique de leur compréhension des événements suivant laquelle des décisions prises par des étrangers allaient la plupart du temps à l'encontre de leurs intérêts. 
 

La signature du traité d'Utrecht en 1713 changeait l'équilibre des forces en Amérique. Trois territoires français furent cédés à l'Angleterre: la baie d'Hudson, Terre-Neuve et l'Acadie. La France conservait cependant un territoire dans le golfe Saint-Laurent qu'elle comptait bien développer à l'avenir: l'Ile Royale maintenant le Cap-Breton. 
 

L'année 1713, si elle signifiait une perte de territoires importants pour la France, inaugurait une période nouvelle pour les Acadiens devenus des sujets britanniques. Pour la première fois depuis leur arrivée en Amérique, ils allaient connaître une période de paix consécutive d'au moins 30 années durant lesquelles ils purent se consacrer sans ennui à la pêche et à l'agriculture. Cette période de paix allait amener un accroissement phénoménal de la population qui quadrupla de 1710 à 1750 et passa à 8,000 habitants. Ces éléments positifs ne doivent pas nous faire oublier que des difficultés graves existèrent entre les Acadiens et les administrateurs anglais de la Nouvelle-Écosse. 
 

Une des clauses du traité d'Utrecht touchait spécialement le départ des Acadiens qui auraient voulu quitter la Nouvelle-Écosse pour aller s'établir ailleurs. La clause stipulant qu'ils avaient une année pour partir fut légèrement allongée par la suite grâce à une recommandation à cet effet de la reine Anne. 
 

Peu d'Acadiens choisirent de quitter leur pays. Malgré les efforts de la France en 1713 et 1714 pour les attirer à l'Ile Royale en vue d'y établir une colonie forte, peu d'entre eux y émigrèrent. Les raisons pour expliquer cet état de chose sont nombreuses:  les Acadiens, ayant des terres fertiles là où ils étaient, envoyèrent des leurs inspecter la qualité des terres sur l'île. Leur verdict fut négatif: brouillard fréquent, sol rocailleux et absence de terres d'alluvion. Les Anglais dissuadèrent les Acadiens de partir en leur interdisant de construire des bateaux ou en leur défendant de vendre leur propriété et leur bétail. Pour les Anglais, toute émigration à l'Ile Royale renforcerait la présence française dans la région et affaiblirait d'autant la Nouvelle-Écosse. 
 

Les tentatives du gouverneur Philipps en 1720, du lieutenant-gouverneur Armstrong en 1726 et 1727 de faire prêter un serment d'allégeance sans réserve se butèrent à des échecs. De guerre lasse, en 1730, la condition de neutralité fut acceptée verbalement et les Acadiens prêtèrent le serment suivant: 
 

"Je promets et jure sincèrement en foi de chrétien que  
je serai entièrement fidèle, et obéirai vraiment à sa  
Majesté le roi George le Second, que je reconnais pour  
le souverain seigneur de la Nouvelle-Écosse et de  
l'Acadie. Ainsi Dieu me soit en aide"
 

Par contre, Philips n'envoya pas en Angleterre la copie française du texte du serment où l'on avait notarié la promesse verbale que: 
 

"les habitants lorsqu'ils ont prêté le serment ci contre,  
qu'ils ne seroient point obligés de prendre les armes con-  
tre la France ni contre les Sauvages, et les dits Habitants  
ont promis de plus, qu'ils ne prendraient point les armes  
contre le Roi d'angleterre ni Contre son gouvernement".
 

Même si peu d'Acadiens émigrèrent à l'Ile Royale, un fort courant migratoire de France et de Terre-Neuve se produisit à cet endroit. Immédiatement après la signature du traité d'Utrecht, la France avait décidé de consolider ses positions en y érigeant une forteresse à un endroit stratégique afin de défendre l'entrée du golfe Saint-Laurent, protéger la colonie de la Nouvelle-France et préparer un retour offensif pour la reconquête de la Nouvelle-Écosse. La construction de la forteresse qui débuta en 1720 à Louisbourg et la mise sur pied d'une industrie de pêche importante attirèrent un peuplement important. La population de l'Ile Royale qui était de 700 habitants en 1715 passa à 2,800 en 1723. 
 

Même si Louisbourg fut l'établissement le plus important de l'Ile Royale, d'autres villages connurent une activité bourdonnante comme Saint-Pierre, près de détroit de Canso, où l'on exploita des mines d'ardoise et Niganiche sur le golfe du Saint-Laurent, qui fut un port de pêche important. 
 

Les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse participèrent eux aussi au commerce avec l'Ile Royale même si, théoriquement, cela leur était défendu. De Beaubassin à la Baie-Verte, des animaux vivants, des céréales et des fourrures traversèrent l'isthme et furent acheminés par bateaux jusqu'à Louisbourg. L'argent reçu en contrepartie de ce commerce ne fut pas réinvesti mais, au contraire, thésaurisé. Comme ils se livraient à un commerce défendu, les Acadiens ne laissèrent que peu de documents à ce propos; il n'en demeure pas moins que s'ils purent envoyer des produits agricoles, cela témoigne d'une production alimentaire excédentaire. Les 16 bateaux affectés à ce commerce en 1740 laissent croire que la vie agricole des Acadiens était un succès. 
 

Afin de stabiliser la situation en Nouvelle-Écosse, le lieutenant-gouverneur Mascarene décida d'envoyer une garnison aux Mines durant l'hiver 1746-1747. C'était l'occasion rêvée pour les troupes de Ramezy qui, en janvier 1747, quittèrent Beaubassin et attaquèrent durant la nuit les soldats de Mines qu'ils forcèrent à se rendre après 36 heures de combats acharnés. C'était une victoire française mais la guerre n'était pas gagnée. 
 

Les Acadiens, qui ne pouvaient que se féliciter d'avoir gardé une neutralité prudente dans le conflit, ne pouvaient se douter que les autorités anglaises, inquiètes quant à la tournure des événements, commençaient à envisager d'une façon de plus en plus précise l'avenir de la Nouvelle-Ecosse ainsi que le sort éventuel de la population française et catholique. 
 

Le rétablissement de la paix en 1748 par le traité d'Aix-la-Chapelle ramena le STATUS QUO ANTE, ce qui déplut beaucoup aux colons américains car la France se fit remettre Louisbourg. Le Board of Trade, le ministère des Colonies  de l'Angleterre, fut alors soumis à un barrage de critiques et bombardé de mémoires proposant, tous et chacun, une solution au problème de la présence française en Amérique. 
 

La décision de fonder Halifax en 1749 marque un tournant dans la politique anglaise. Alors qu'auparavant cette dernière visait surtout des objectifs mercantilismes. En la seule année de 1749, plus de 2,000 colons furent transportés et établis dans le havre de Chédabouctou, rebaptisé Halifax. La tâche du nouveau gouverneur Cornwallis était de "britanniser" la Nouvelle-Ecosse par des institutions et des lois, ainsi que de fortifier le nouvel établissement pour en faire l'égal de Louisbourg. Le déménagement de la capitale d'Annapolis Royal à Halifax, la construction de routes reliant les établissements acadiens et la présence d'un fort contingent de militaires anglais changeaient complètement l'équilibre des forces en Nouvelle-Ecosse. 
 

A partir de ce moment, la situation des Acadiens devint de plus en plus précaire. La France, par la construction du fort Beauséjour et Gaspareau en 1751 sur l'isthme de Chignectou et l'utilisation de missionnaires comme l'abbé Le Loutre pour maintenir l'agitation chez les populations acadiennes et indiennes cherchait à créer une nouvelle Acadie française dans ce qui est aujourd'hui le Nouveau-Brunswick. Elle força l'immigration des Acadiens de Beaubassin au nord de la rivière Missaguash, soit-disant frontière entre les prétentions françaises et anglaises, exigea d'eux une fidélité inconditionnelle sous peine de déportation et fit peser la menace indienne pour obtenir leur adhésion à la politique française. 
 

De l'autre côté, les activités anglaises créaient elles aussi un sentiment d'insécurité; la construction de forts à Grand-Pré en 1749, à Piziquid en 1750 et à Beaubassin (Lawrence) en 1751 firent comprendre aux Acadiens que leur situation avait dramatiquement changé depuis quelques années. Plusieurs, trouvant  la situation intolérable, préférèrent déménager soit à l'Ile Saint-Jean ou à l'Ile Royale; ils y vécurent une existence misérable qui en força plusieurs à revenir par la suite en Nouvelle-Ecosse.  
 

   


  
  
Façons de vivre et moeurs  
des Acadiens d'avant 1755  

  

A Beaubassin, vingt-deux familles s'y sont construites "sur de petites éminences, des habitations de trois ou quatre corps de logis, assez raisonnables pour la campagne". 
 
  
Ces maisons sont en bois, seul matériau  à portée de la main,  équarri  à la hache, pièce sur  
pièce. Le toit est couvert de bardeaux en sapin, faits  à la main. Des chevilles en bois remplacent les clous, rares et chers; les gonds de porte eux-mêmes sont en bois. Une table  à manger, des bancs, rarement des chaises rustiques et deux, trois ou quatre coffres constituent l'ameublement. Suspendus au mur, le mousquet et la corne à poudre. Sur un châssis, des coches où le soleil marque les heures. 
 

Chaque famille possède "douze à quinze bêtes à cornes et même vingt; dix  à douze cochons et autant de bêtes à laine". Les femmes tissent pour habiller la famille. Tous les habitants font eux-mêmes leurs mocassins, ou souliers sauvages.  
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* Cette description sommaire des intérieurs acadiens, est tirée des esquisses, 
    de Placide Gaudet et de l'abbé Anselme Chiasson. 
 

Le célèbre auteur américain, Henry Longfellow, dans son poème "Évangéline", a décrit de façon simple et touchante la vie des pionniers acadiens de Grand-Pré :  

" C'est là, au milieu de ces fermes, que reposait le village.  
  
"Ses maisons étaient joliment construites en charpente de chêne comme celles que les paysans de la Normandie bâtissaient sous le la domination du roi Henri. Des lucarnes s'ouvraient dans leurs toits de chaume et le pignon, formant auvent, ombrageait et protégeait la porte. 
 

" Sous le porche, dans les calmes soirées d'été , aux heures oû le soleil couchant éclairait les rues du village et dorait le faîte des cheminées, les mères et les jeunes filles, coiffées de leurs bonnets blancs comme neige, ornées de leurs jupons rouges, bleus et verts, se tenaient assises, ayant à leur côtés la quenouille chargée de lin, qu'elles filaient pour les métiers, et de l'intérieur, des navettes venaient mêler leur bruit au bourdonnement des roues et aux chansons des jeunes filles". 
 

Début du grand dérangement 

Après avoir incendié  l'église de Chipoudy et 181 habitations, les anglais  s'apprêtaient justement  à mettre le feu à 250 maisons de Petitcoudiac avec une grande quantité de froment et de lin. 
 

Boishébert donne le signal de l'attaque au moment où les Anglais mettent le feu  à l'église de Petitcoudiac. Après trois heures d'un dur combat, les Anglais, qui ne prévoyaient pas cette offensive, doivent se retirer, pour ne pas être tous massacrés. Ils laissent derrière eux une cinquantaine de morts et une soixantaine de blessés. 
 

C'est ainsi que plus de 200 familles qui se trouvaient alors sur les rivières Chipoudy, Petitcoudiac et Memramcook purent échapper à la déportation. Un certain nombre d'entre elles se rendirent   la rivière Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick actuel; d'autres réussirent  à atteindre Québec, mais la plupart de ces familles se dissimulèrent dans les bois de la région de Shédiac et de Cocagne où elles s'organisèrent, avec des moyens de fortune, pour passer l'hiver. Au printemps de 1756, Boishébert fit évacuer leurs misérables campements et dirigea ces réfugiés vers la baie de Miramichi, située plus au nord où de nombreux Acadiens, originaires de Beaubassin et de l'isthme de Chignectou, avaient déjà trouvé refuge. 
 

Dans son récit des circonstances qui ont entouré l'arrestation des Acadiens de la région de Beaubassin, en vue de leur déportation, l'abbé François LeGuerne écrit: " Pour sauver une centaine de femmes, avec leurs enfants, dont les maris étaient embarqués, je me rendis auprès d'elles et après les avoir consolées et rassurées de mon mieux, je les engageai  à se retirer chez les Français au plus proche endroit, qui était  Saint-Jean. Plusieurs jeunes gens, des vieillards et cinq ou six hommes échappés de Beauséjour commencèrent au travers des bois et par des pays horribles et marécageux, une route de dix lieues pour se rendre  à la mer. 

Ils mirent un mois, en se cachant des Anglais, pour se rendre  à la baie Verte et s'embarquèrent pour Saint-Jean. Près des deux tiers de la population de Beaubassin et de l'isthme de Chignectou avaient échappé  à la déportation.  
  


  

  

À Grand-Pré et au bassin des Mines
 

Le colonel John Winslow, préposé à l'embarquement des Acadiens de Grand-Pré et de toute la région du bassin des Mines, avait lancé un appel à la population, sous forme d'une proclamation datée du 2 septembre 1755 et conçue dans les termes suivants:  

  Attendu que Son Excellence le lieutenant-gouverneur Lawrence vient de nous faire connaître ses dernières volontés au sujet des propositions qui ont été faites récemment aux habitants et que nous avons reçu ordre de vous en faire part nous-mêmes, car Son Excellence, désirant que tous soient informés des intentions de Sa Majesté, nous a enjoint de vous les communiquer telles qu'Elle les a reçues.  

  En conséquence, j'ordonne et enjoins strictement par les présentes  tous les habitants, y compris les vieillards, les jeunes gens ainsi que ceux âgés de dix ans, des districts sus-mentionnés (toutes les rivières de la régions du bassin des Mines) et autres districts, de se réunir dans l'église de la Grande-Prée, le vendredi 5 courant,  à trois heures de l'après-midi, afin de leur faire part des instructions que nous sommes chargés de leur communiquer.  

  Je déclare qu'aucune excuse, de quelque nature qu'elle soit, ne sera acceptée et que le défaut d'obéissance aux ordres ci-dessus entraînera la confiscation des biens et des effets.  

Le 11 août 1755, Lawrence avait donné les instructions suivantes à Winslow:  Pour rassembler et embarquer les habitants, vous devrez avoir recours aux moyens les plus sûrs et, selon les circonstances, vous servir de la ruse ou de la force. Je désire surtout que vous ne teniez aucun compte des supplications et des pétitions que vous adresseront les habitants, quelque soient ceux qui désirent rester...  

Winslow avait établi son camp entre l'église et le cimetière de Grand-Pré, comme il l'écrit d'ailleurs au gouverneur Shirley du Massachusetts en date du 22 août 1755. Il logeait au presbytère alors que l'église avait été transformée en caserne.  

Suivant les ordres qu'ils ont reçus, 418 Acadiens de Grand-Pré et de la région du bassin des Mines se réunissent dans l'église de Saint-Charles des Mines,  à Grand-Pré,  à trois heures de l'après-midi, le vendredi 5 septembre 1755. Winslow leur annonce aussitôt, au nom de Sa Majesté, qu'ils sont tous prisonniers et que leurs biens sont confisqués, sauf leur argent et quelques effets qu'on leur permettra d'apporter avec eux sur les navires qui les transporteront en des lieux qui leur sont inconnus.  
  
  Le devoir qui m'incombe,  leur dit-il, bien  que nécessaire, est très désagréable à ma nature et à mon caractère, de même qu'il doit vous être pénible à vous qui avez la même nature. Mais ce n'est pas à moi de critiquer les ordres que je reçois, mais de m'y conformer. 

 
Je vous communique donc, sans hésitation, les ordres et instructions de Sa Majesté, à savoir que toutes vos terres et habitations, bétail de toutes sortes et cheptel de toute nature, sont confisqués par la Couronne, ainsi que tous vos autres biens, sauf votre argent et vos meubles  que vous devrez  vous-mêmes  enlevés de cette province qui lui appartient. C'est l'ordre péremptoire de Sa Majesté que tous les habitants français de ces régions soient déportés... 
 
 



 
 Beaubassin en Acadie, Nouvelle-Ecosse  

  
  

Vers 1685 l'intendant La Vallière prend contact avec l'Acadie par la seigneurie de Beaubassin.  

A l'époque de la dispersion des Acadiens, le village de Beaubassin, déjà détruit par l'incendie de 1750, était situé exactement sur la frontière actuelle du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, à l'est de la rivière Missagouach, à peu de distance du fort Beauséjour. Par ailleurs, la paroisse de Beaubassin, devenue l'une des plus populeuses de l'Acadie après 1740, s'étendait alors de la ville actuelle d'Amherst jusqu'au delà du fort Beauséjour et de Tintamarre, aujourd'hui Sackville, puis en direction de la baie Verte, sur l'isthme de Chignectou.  

L'église paroissiale de Beaubassin se trouvait à l'endroit précis où, de nos jours, un monument indique l'emplacement du fort Lawrence, construit en 1750. Le cimetière, situé  quelques arpents plus bas, est aujourd'hui traversé par la voie ferrée. Il était entouré d'un mur d'environ quatre pieds de hauteur et d'un pied d'épaisseur. Lorsque des excavations y sont faites, on décèle encore parfois l'emplacement de cercueils.  

La petite route qui serpentait à travers le village, il y a plus de deux siècles, donnant accès au rivage et à la mer en longeant la rive est de la rivière Missagouach, suit encore aujourd'hui le tracé d'autrefois, car le village de Beaubassin, pas plus d'ailleurs que celui de Grand-Pré, n'a jamais été reconstruit.  
  
  



  
Le journal de Winslow  
 

  Grand-Pré, c'est le mercredi 10 septembre 1755 que Winslow donna le signal d'un premier embarquement de prisonniers acadiens à bord de vaisseaux ancrés à l'embouchure de la rivière Gaspareaux. Ce lieu historique, situé à un mille et demi de l'actuelle Église-souvenir de Grand-Pré, est maintenant connu des Acadiens sous le nom de plage d'Évangéline.  
 

Winslow consigna les tristes événements de cette journée tragique dans son journal, retrouvée aux archives de Boston en 1825. C'est grâce à ce manuscrit que nous connaissons de nos jours les divers incidents de l'embarquement pour l'exil des Acadiens de Grand-Pré. En voici quelques extraits:  

  J'ai remarqué ce matin (10 septembre) une agitation inaccoutumée qui me cause de l'inquiétude. J'ai réuni mes officiers... il fut décidé à l'unanimité  de séparer les prisonniers... Nous avons convenu de faire monter 50 prisonniers sur chacun des cinq vaisseaux arrivés de Boston et de commencer par les jeunes gens. Je fis venir le père Landry (François Landry), leur meilleur interprète.  

... Je lui dis que nous allions commencer l'embarquement et que nous avions décidé d'embarquer 250 personnes le jour même, les jeunes gens d'abord.  

  Toute la garnison fut appelée sous les armes... Selon mes ordres, tous les habitants français furent rassemblés, les jeunes gens à gauche. J'ordonnai au capitaine Adams, aidé d'un lieutenant et de 80 officiers et soldats, de faire sortir des rangs 141 jeunes hommes et de les escorter jusqu'aux transports. J'ordonnai aux prisonniers de marcher. Tous répondirent qu'ils ne partiraient pas sans leurs pères...  

  J'ordonnai alors à toute la troupe (environ 300 hommes) de mettre la baïonnette au canon et de s'avancer sur les Français. Je commandai moi-même aux quatre rangs de droite, composés de 24 prisonniers, de se séparer du reste. Je saisis l'un d'eux qui empèchait les autres d'avancer et je lui ordonnai de marcher. Il obéit et les autres suivirent, mais lentement.  

  Ils s'avançaient en priant, en chantant, en se lamentant et sur tout le parcours d'un mille et demi, les femmes et les enfants venus au-devant d'eux, priaient à genoux et pleuraient à chaudes larmes. J'ordonnai ensuite à ceux qui restaient de choisir parmi eux 109 hommes mariés qui devaient être embarqués après les jeunes gens... mais, lors de l'embarquement, on constata qu'il n'y en avait que 89 au lieu de 109, de telle sorte que le nombre des prisonniers mis à bord ce jour-là fut de 230. Ainsi se termina cette pénible tâche qui donna lieu à des scènes navrantes...  
  
Le 19 septembre 1755, Winslow informe Lawrence qu'à cette date, il détient 530 prisonniers acadiens, dont 230 sont déjà enfermés dans les cales des navires de transport. Ces hommes avec leurs femmes et leurs enfants, écrit-il, forment une population de 2,000 personnes, sans parler des habitants de Cobequid et Pisiguit...  Cependant le nombre des navires arrivés à Grand-Pré, de même qu'à Pisiguit, était nettement insuffisant pour effectuer le transport des prisonniers acadiens capturés en ces deux endroits. Aussi Winslow s'impatientait-il de ne pas recevoir les vaisseaux supplémentaires qu'il avait demandés.  

Le retard de ces navires n'ayant pas été prévu, Winslow n'avait pas reçu de provisions en quantité suffisante pour nourrir tant de monde pendant un si grand nombre de semaines. Conséquemment, pendant que les hommes étaient détenus prisonniers dans les cales des navires, les femmes, demeurant temporairement aux maisons, étaient tenues d'apporter la nourriture qu'elles croyaient destinée à être toute remise à leurs maris, à leurs fils, à leurs frères, à leurs fiancés. Mais tel n'était pas toujours le cas, puisque Winslow l'écrit lui-même dans son journal:   Depuis mon arrivée, je n'ai reçu qu'un envoi de vivres pour mes hommes. Il m'a fallu prendre des provisions que les femmes et les enfants apportaient pour les leurs... Je m'efforce d'épargner les dépenses du gouvernement, comme si c'étaient les miennes.  
  
 


 
  
L'embarquement du 8 octobre
 

Les vaisseaux supplémentaires, attendus d'un jour à l'autres, n'étant pas encore arrivés, Winslow et Murray, l'un à Grand-Pré et l'autre à Pisiguit, décidèrent, le 8 octobre 1755, d'entasser dans les navires à leur disposition autant de prisonniers, hommes, femmes et enfants qu'ils pourraient. 
 

  Les habitants a écrit Winslow en ce jour abandonnèrent tristement et à regret leurs demeures. Les femmes, en proie à la détresse, portaient leurs nouveaux-nés ou leurs plus jeunes enfants dans leurs bras. D'autres traînaient, au moyen de charrettes, leurs parents infirmes et leurs effets. Ce fut une scène oû la confusion se mêlait au désespoir et à la désolation. 
 

Bien que Winslow ai décidé, d'un commun accord avec les capitaines des vaisseaux, que les familles ne seraient pas séparées et que les habitants d'un même village seraient placés sur le même navire, en autant que les circonstances le permettraient, il arriva que, dans le désordre qui présida l'embarquement, un grand nombre de familles furent démembrées. 
 

Des femmes furent embarquées sur d'autres bateaux que ceux où se trouvaient déjà leurs maris, et des enfants, dès le jour de l'embarquement, devinrent orphelins.   Il y eut dès lors, a écrit Lauvrière ,  des enfants et des parents, des mères et des filles, des frères et des soeurs, des fiancés et des fiancées, des amis qui, croyant ne se quitter que pour quelques jours, se séparèrent pour ne plus jamais se revoir ici-bas, les vaisseaux ayant des destinations différentes.  

  
Au cours de la journée du 8 octobre, environ 80 familles avaient été embarquées. Trois jours plus tard, sept des navires attendus depuis si longtemps arrivèrent d'Annapolis-Royal. Trois de ces transports furent dirigés vers Pisiguit où Murray réussit à embarquer 1,100 prisonniers sur quatre navires. 
 

De son côté , Winslow n'avait pu réussir à entasser sur les navires à sa disposition les 1,510 prisonniers qu'il détenait et il écrivait: " Bien que nous ayons chargé les navires à raison de plus de deux par tonneau et que les déportés soient fort empilés, il me reste pourtant sur les bras, par suite du manque de transports, 98 familles formant un total de 600 âmes." 
 

Dans une requête adressée plus tard aux autorités de la Pennsylvanie par un groupe d'Acadiens déportés à Philadelphie, nous lisons ce qui suit:  "L'embarquement fut opéré avec une telle hâte, avec si peu d'égards pour les nécessités de la vie et les plus tendres liens de la nature, que beaucoup qui avaient joui de la plus grande aisance et des plus grands avantages sociaux se trouvèrent privés du nécessaire. Des parents furent séparés de leurs enfants, des maris de leurs femmes, sans jamais pouvoir se retrouver. 
 

  Nous étions tellement entassés sur les transports, que nous n'avions pas même la place d'étendre nos corps en même temps. Par conséquent, nous ne pûmes pas emporter les choses les plus indispensables, même pour le soulagement des vieillards et des faibles, dont beaucoup trouvèrent, dans la mort, la fin de leurs misères". 


 
  
Le lugubre départ 
 

Le 27 octobre 1755, quatorze vaisseaux de transport, remplis à déborder de quelque 1,600 Acadiens de la région de Grand-Pré et de la Rivière-aux-Canards et d'environ 1,300 Acadiens de Pisiguit et Cobequid, rejoignaient, dans la baie de Fundy, dix navires chargés d'approximativement 1,900 Acadiens originaires de la région de Beaubassin. 
 

Ainsi, les Acadiens étaient impitoyablement chassés de leur patrie et plongés du jour au lendemain dans la plus abjecte pauvreté.  

Un grand nombre d'entre eux, entretenant naïvement l'espoir de revenir un jour chez-eux ou craignant la rapacité des soldats préposés à leur garde, avaient soigneusement caché en lieux sûrs leur argent et leurs objets les plus précieux.   Au lieu d'emporter avec eux leurs effets et leur argent  écrivit le secrétaire du Conseil d'Halifax, Bulkeley,   ils en remplirent des coffres et des vases qu'ils enfouirent dans la terre ou déposèrent au fond des puits; après leur départ, ces effets et des sommes considérables d'argent furent retrouvés par les Anglais.  

  
Ces milliers de déportés acadiens, victimes du grand dérangement, laissaient derrière eux tous leurs biens, accumulés pendant quatre ou cinq générations, ainsi que leurs magnifiques terres d'alluvion, récupérées sur la mer par leur dur labeur et transmises de père en fils ainsi que quelque 118,000 têtes de bétail, dont: 43,500 bêtes à cornes, 48,500 moutons, 23,500 porcs et 2,800 chevaux. 

 
Jamais ils ne reverraient leurs villages, leurs églises, leurs maisons, leurs terres, leurs cimetières, dernier séjour de leurs proches parents et de leurs ancêtres. De plus, dès le départ, un grand nombre de familles étaient brisées, démembrées à jamais. Combien de femmes qui n'ont jamais revu leurs maris, ou d'enfants qui n'ont jamais pu retrouver leurs parents! 
 

Avec Édouard Richard, répétons  qu'il est impossible à celui qui médite sur ces événements de n'en pas recevoir une sensation d'indéfinissable mélancolie. Les victimes de ce drame lugubre vous pressent au coeur et aux entrailles, comme des personnages d'une tragédie antique. L'esprit se perd à vouloir calculer les conséquence de cette affreuse dispersion: elles ont atteint chacun des membres de chaque famille; pas un coeur qui n'en ait été torturé, par un muscle qui n'en ait tressailli. 
 

  Devant une telle accumulation de souffrances et d'indignités supportées par une population paisible et désarmée qui n'avait jamais donné l'occasion de grief sérieux quand elle tenait dans ses mains les destinées de son pays, l'on se sent pris d'un serrement de coeur, tandis qu'aux lèvres monte un cri d'angoisse.  
  


  
  
  LE SORT TRAGIQUE DES ACADIENS FUGITIFS  

  

Les réfugiés du Cap de Sable  

  

Au printemps de 1756, ayant appris que quelques centaines de fugitifs acadiens se cachaient dans la région du Cap de Sable, Lawrence y dépêche le major Prebble, le 9 avril, avec instruction  d'y saisir autant d'habitants que possible et de les amener à Boston... de brûler les maisons, d'emporter les meubles, ustensiles et troupeaux de toutes sortes... de les distribuer aux troupes en récompense de leurs services... de détruire tout ce qui ne pourrait être aisément emporté. 
 

Arrivé à Port-Latour avec un détachement de soldats, dans la nuit du 21 avril 1756, pendant que la plupart des hommes sont partis pêcher au large, Prebble surprend le reste de la population au lit, fait 72 prisonniers et met le feu à 44 maisons. Lorsque les hommes reviennent de la pêche, au cours de la nuit du 24 au 25 avril, ils ne retrouvent plus leurs femmes, ni leurs enfants qui, dirigés d'abord vers Boston, seront par la suite déportés en Caroline du Nord. Fous de douleur et de désespoir, ils pleurent, sur les ruines encore fumantes de leurs demeures, ces êtres bien-aimés qu'ils ne verront plus. 
 

Dans cette région du Cap de Sable, comme en d'autres endroits de la Nouvelle-Écosse, se trouvaient encore de nombreux Indiens ou métis, qui donnaient souvent aux Acadiens fugitifs les moyens de se cacher dans les bois. Leur présence inspirait suffisamment de craintes aux colons anglais pour les empêcher de prendre possession des terres ayant appartenues aux Acadiens expulsés. Lawrence décide de s'en débarrasser en mettant leurs têtes à prix. Le 14 mai 1756, il édicte l'ordonnance suivante:   Par la présente, nous promettons récompense de 30 livres pour tout scalp d'Indien mâle et de 25 livres pour toute femme ou enfant indien amenés vivants. 
 

Or il arriva que des soldats anglais confondirent volontiers têtes d'Indiens et têtes d'Acadiens. Juridiquement il ne devait plus rester d'Acadiens en Nouvelle-Écosse, leur proscription ayant été décrété officiellement et leur déportation dûment exécutée. Un groupe de soldats anglais, ayant surpris quatre fugitifs acadiens au bord d'une rivière, les officiers tournèrent le dos, a écrit en 1758 le révérend Hughes Graham au Dr Andrew Browne, tous deux ministres protestants, et les Acadiens furent immédiatement tués et scalpés. Un jour, poursuit le révérend Graham, une autre compagnie de ces rangers apporta 25 scalps, les donnant comme indiens. L'officier qui commandait le fort, le colonel Wilmot, ordonna que la prime leur fut payée. Le capitaine Huston, alors chargé de la caisse, s'y objecta violemment et déclara que de pareils procédés étaient contraires à la lettre et à l'esprit de la loi.  
  


  
  
Par delà les siècles
 

Brossant un tableau vivant de la situation actuelle des Acadiens dans les provinces maritimes, Émery LeBlanc écrit:   Ce petit peuple est donc parti de rien. Sa renaissance vers 1880 a été suscitée par une douzaine de personnes. Depuis trois quarts de siècles, elle a été animée par un groupe qui est toujours restreint. L'Acadien a dû se forger lui-même les armes de sa survivance. 
 

  Évidemment, il a reçu un appui consolant du Québec. Quand il n'avait pas de clergé, des prêtres du Québec sont venus le desservir. Des communautés du Québec sont venues fonder ses premiers couvent, ses premiers collèges. 
 

  Ayant une mentalité distincte, l'Acadien s'est créé un patriotisme à sa taille en 1881, patriotisme qui l'a isolé du Canada français. Il ne pouvait s'enorgueillir des ses réussites, des ses réalisations: il n'avait rien. Alors son patriotisme s'est orienté vers le passé. Son thème: la dispersion. 
 

  Ce patriotisme l'a bien servi et lui a permis de prendre conscience de son entité. 
 

  Aujourd'hui, il est permis de se demander si les cadres de ce patriotisme ne sont pas dépassés. Son patriotisme devient plus positif, s'appuyant sur des réussites dont il peut être fier. 
 

En effet, quel chemin parcouru par les Acadiens des provinces maritimes depuis ces nuits terribles de l'automne de 1755! La miraculeuse renaissance de ce peuple, sur le territoire même d'où on croyait l'avoir irrémédiablement chassé, est un témoignage de son extraordinaire vitalité. Pendant de longues années, il n'eut pour toutes ressources que son courage et la multiplication de ses berceaux. Mais aujourd'hui, à la force toujours croissante du nombre, il ajouté la maturité, le prestige et le rayonnement qui lui sont acquis ainsi que l'appui qu'une province soeur, également consciente de sa force, est en mesure de lui apporter. Ce sont là autant de précieux leviers qui serviront au peuple acadien à préparer les voies de l'avenir. 
 

En 1755, les Acadiens étaient sur la première ligne de feu de la conquête du Canada. Ils ont été les premières victimes d'une stratégie militaire qui a bouleversé  l'histoire de notre pays. Ils étaient alors moins de 18,000 et près de la moitié sont morts ou disparus dans la tourmente. Deux siècles plus tard, ils réapparaissent cent fois plus nombreux. 
 

On peut évaluer aujourd'hui à près de deux millions les descendants d'Acadiens dans le monde: quelque 800,000 en Louisiane et dans les états américains du sud, bientôt 400,000 dans les provinces maritimes, 600,000 au  Québec et combien d'autres milliers en Nouvelle-Angleterre, dans les autres provinces du Canada, en France, aux Antilles, en Amérique du Sud et dans toutes les parties du monde. 
 

Par delà les siècles, par delà les frontières, la fraternité des descendants d'Acadiens demeure toujours fidèle au souvenir des ancêtres. 
 

 
 

 
 
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