La vie est une rivière!


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R-IV précédant la chute Ellen, riv George

 

 

Rivière George, août 1999 (c'est moi à l'avant!)

 

Introduction

Cette histoire raconte le cheminement que j'ai fait entre la période dépressive qui a marqué  la fin de ma lune de miel (avec les médicaments), et le jour où j'ai fini par mieux assumer ma condition parkinsonienne. Le chemin que j'ai suivi est celui d'une rivière...

 

L'histoire commence en novembre 1998. C'était le temps des premières neiges, la ville était grise, mon moral aussi , même qu'il était plutôt gris foncé teinté de noir. J'étais révolté contre cette foutue MP qui commençait soudainement à m'empoisonner la vie. Pourquoi moi, pourquoi si jeune, pourquoi déjà ? J'étais confronté aux premières véritables difficultés de la vie de parkinsonien: l'apparition de fluctuations ON/OFF invalidantes, de dystonies douloureuses, et des dyskinésies qui transformaient mon bras gauche en une véritable "queue de veau", et qui faisaient que je ne pouvais plus cacher ma maladie.  Tout ça à peu près en même temps, moins d'un an après le diagnostic

J'avais l'impression que le ciel me tombait sur la tête. Plus rien ne me faisait rire ou sourire. Surtout pas ma fille, qui prenait plaisir à imiter la queue de veau. Surtout pas le foetus dans le ventre de ma conjointe, qui ne faisait que susciter des doutes sur ma capacité à être éventuellement pour celui-ci,  un bon père de famille. Surtout pas ma conjointe, qui finirait certainement par se lasser de vivre avec un malade "incurable". Je n'arrivais pas à envisager le jour où les  problèmes, qui n'affectaient pour l'instant que mon côté gauche, deviendraient bilatéraux: j'avais déjà bien assez de misère à marcher, alors c'était certain qu'avec un handicap aux deux jambes, prévisible dans quelques années, je ne pourrais plus marcher bien longtemps... Évidemment, je ne pourrais sûrement pas travailler assez longtemps pour payer la maison que je venais tout juste d'acheter.  Il fallait se rendre à l'évidence: j'étais devenu une loque humaine tremblotante (vraiment déprimé, n'est-ce pas ?!).

Durant cette période de déprime, je n'arrivais plus à trouver le sommeil.  Toutes les nuits, je lisais des livres relatifs à la MP, ou j'essayais de compléter le travail de bureau qui souvent, n'avait pas assez avancé durant la journée.

Un soir où je venais de terminer la lecture du livre  "Awakenings" (titre prédestiné pour les insomniaques!) d'Oliver Sacks, je me suis mis à la recherche d'un nouveau bouquin.   Ainsi, c'est en fouillant dans une vieille boîte de livres, oubliés depuis mes études universitaires, que j'ai retrouvé une pile de vieilles cartes topographiques annotées.

Instantanément, j'ai senti une impression agréable dans mon esprit... ça faisait longtemps que ce n'était pas arrivé!

On a chacun ses hobbies, mon truc a moi, c'est de pagayer.  Je me souviens parfaitement, dans les moindres détails, de ma première descente en rivière...  Je n'avais que 13 ans, mais je me suis immédiatement senti à l'aise dans les rapides, comme si j'avais fait ça toute ma vie.  C'est le genre de passion qui ne s'explique pas. J'ai d'abord enseigné le canotage.  Ensuite, j'accompagnais des groupes de jeunes lors d'expéditions en rivière, en travaillant l'été dans des camps de vacances. Et puis j'ai été guide pour le rafting.  J'ai pagayé sur les rivières  chaque année depuis plus de 25 ans. En tout , j'ai dû parcourir plus de 10 000 km sur les rivières, principalement au Québec, qui est pour moi LE pays des rivières canotables.

C'est en 1979,  au retour d'une expédition en rivière d'une durée de 3-4 semaines, que j'ai rencontré deux types revenant d'une expédition sur la rivière George.

Leur récit m'avait fasciné : une rivière démesurée dans la toundra, des hordes de caribous, des aurores boréales, une chute au milieu d'un lac... Quelques années plus tard, j'avais tenté d'organiser une expédition sur la George, mais le projet avait avorté, faute de temps et d'argent.

Vous aurez compris que les cartes que je venais de retrouver au fond d'une vieille boîte, c'étaient celles de la rivière George.

Expédition sur Mattawin-Est, juillet 1979

Ma première grande expédition (juillet 1979):  la Mattawin-Est, à l'époque où il y avait encore de la "pitoune"
 

Les préparatifs

Ça faisait des semaines, sinon des mois, que je ne pensais qu'à la MP. Mais à partir de cet instant, je ne pensais plus qu'à la rivière George (je suis un peu excessif de nature...)  Et je ne m'en cache pas, c'est très probablement  l'énergie du désespoir qui allait me pousser à réaliser ce rêve de jeunesse, envers et contre tout. J'étais désespéré par l'éventualité de ne plus pouvoir pagayer encore très longtemps.

L'aventure n'était pas évidente. D'abord, avais-je encore les capacités physiques nécessaires pour pagayer plus de 20 jours d'affilée.  Je n'en étais même plus certain... Ensuite, qui voudrait me suivre dans une telle aventure? Que faire des enfants?  Et Rachel (ma conjointe), elle qui n'est pas particulièrement friande d'eau vive?  Comment pourrais-je accumuler assez de vacances? Aurai-je assez d'argent, car Rachel étant en congé de maternité, elle ne recevait qu'une maigre allocation gouvernementale? Les premières personnes à qui j'en avais parlé étaient plutôt sceptiques.

Mais j'ai fini par retrouver par le biais d'internet un vieil ami pagayeur, disparu depuis des lunes en Colombie-Britannique... enfin quelqu'un se montrait enthousiaste!  À partir de là, tout a basculé, dans le bon sens pour une fois!  Ma coéquipière habituelle, s'est finalement décidé à se lancer dans l'aventure.  On était déjà trois, mais seulement trois... c'était un peu juste, pour un voyage dans une région tellement isolée...

Pour ce qui devait probablement être ma dernière grande expédition, j'avais décidé de faire un spécial en invitant Rachel, ma conjointe, et quelques uns de mes meilleurs amis, même s'ils n'étaient pas des pros de la pagaie. La George n'étant pas une rivière très difficile pour une grosse embarcation,  je les ai convaincu qu'ils pourraient descendre en sécurité à bord d'un gros radeau pneumatique ("raft").

Il a quand même fallu faire quelques descentes préalables d'entraînement, pour leur enseigner les rudiments minimaux du métier. Je crois bien que c'est un peu à cause de la sympathie suscitée par ma MP que tous ces gens ont accepté de prendre le nord avec moi.

La logistique d'expédition était complexe.  Un premier groupe de 3 pagayeurs partait d'abord avec 2 canots, en auto jusqu'à Sept-Iles, pour y prendre le train à destination de Schefferville, point de départ d'une descente de 622 km. Ce petit groupe de 3 pagayeurs allait parcourir environ 300 km en canot, sur une série de lacs menant à la rivière De Pas, qui se jette dans la George.  Les 4 autres membres de l'expédition allaient nous rejoindre une dizaine de jours plus tard, sur la George, en hydravion avec le radeau dans les bagages, à partir de Kujjuaq, après avoir fait le trajet Montreal-Kujjuaq en avion (le radeau ayant été envoyé préalablement à Kujjuaq en avion cargo). On avait un téléphone à technologie satellite et un chargeur solaire pour les batteries. Il fallait être complètement autonome et prévoir tout l'équipement nécessaire et la nourriture en quantité suffisante (essentiellement déshydratée).  L'expédition allait se terminer à Kangiqsuallujuaq d'où un avion ramènerait tous les pagayeurs à Montréal; les embarcations et autres bagages trop lourds pour l'avion reviendraient par bateau cargo au cours de l'automne.  Il fallait sevrer notre nouveau-né avant le départ de sa maman pour le nord, et aussi trouver quelqu'un pour garder nos deux jeunes enfants, âgés de seulement 6 mois et 2 ans et demi, pendant 2 semaines. Ouff !!

Durant ces mois de préparation, notre fils est né.  Je travaillais un peu plus qu'à l'habitude pour accumuler les vacances et l'argent nécessaires. J'étais complètement déchaîné!!!  J'étais encore déséquilibré psychologiquement, mais au moins les gens de mon entourage me trouvaient moins déprimé et plus facile à vivre.

L'été est arrivé, tout était finalement organisé, il ne restait plus qu'à se croiser les doigts et espérer qu'il n'arrive pas de pépin de dernière minute...

L'expédition


Une fin d'après-midi sur la George
Pause-café sur la George (août 1999)

Finalement, on a quitté Montréal le 20 juillet et on a commencé à pagayer le 23.  J'avais la MP depuis à peu près 2 ans et je n'avais pas eu encore la possibilité de prendre du recul, pris dans le tourbillon des activités professionnelles et familiales.  À ma grande surprise, plus d'une semaine avait passé lorsque j'ai réalisé que je n'avais pas encore vraiment pensé à ma conjointe, ni à mes enfants... Je revoyais ma vie dans son ensemble.  J'ai eu l'impression de redevenir un adolescent athlétique et insouciant, comme un retour 20 ans en arrière. Détaché de la vie quotidienne, à l'abri du travail, isolé de ma famille et de la maison, je pagayais distraitement dans le désert nordique où l'on croisait quelques fois des caribous, des loups, des loutres et d'autres bêtes à poils (heureusement, pas d'ours!).  C'était une vie de nomade, on installait la tente où ça nous plaisait, on s'endormait sans penser au lendemain, on se levait à l'heure qu'on voulait et selon la météo.  Je pouvais marcher d'un pas hésitant ou laisser mon bras s'agiter sans que personne ne me pose de questions. C'était, enfin, les Vacances avec un grand "V".

Il n'y a qu'un seul portage significatif sur ce trajet de 600+ km.  Alors, ma démarche hésitante ne me nuisait généralement pas. D'autre part, les dyskinésies se sont calmées durant toutes les vacances,  ça semblait presque miraculeux!

Le point de mise à l'eau était au lac Attikamagen, un très grand lac parsemé d'îles et situé au Labrador, à quelques 20 km de Schefferville.  Les dimensions de ce lac atteignent plusieurs dizaines de km.  Les deux premiers  jours, on a remonté des lacs et des ruisseaux pour atteindre la ligne de partage des eaux entre le Labrador et le Québec.  Revenus dans le bassin versant québécois, nous avons entrepris notre descente vers le nord, direction : La Baie d'Ungava.

La rivière de Pas était en crue et beaucoup plus tumultueuse qu'anticipé. Il faisait très chaud (plus de 30°C certains jours), ce qui nous assurait d'être dévorés par les moustiques le soir venu!  En atteignant le lac de la Hutte Sauvage (il s'agit en réalité d'un élargissement de la rivière George... qui fait 2 ou 3 km de largeur sur... 102 km de longueur!!), une semaine après le départ, on a vu la forêt d'épinette soudainement disparaître, et c'était le début de la toundra.

C'est là, à l'autre bout (extrémité nord) de ce lac de 102 km de longueur,  que le rendez-vous avait été fixé avec nos compagnons arrivant en hydravion.  La descente se déroulait plus ou moins dans les temps prévus, mais de violents vents de face, de l'ordre de 100 km/h ont soufflé pendant 2 jours d'affilée.  Résultat, le jour du rendez-vous prévu, une cinquantaine de km nous séparaient encore du point de rencontre... et on n'avait plus rien à manger!

... Le lendemain, on s'est réveillé tard, on a sorti la canne à pêche, ce qui nous a permis en moins de 2 minutes de prendre une truite aux dimensions imposantes, qui fut servie pour le petit déjeuner.

Une truite d'une taille impressionnante
"Une truite aux dimensions imposantes"
(Lac de la Hutte Sauvage, août 1999).

... On est reparti le ventre plein, et on a pagayé, un véritable marathon de 52 km, sur une surface d'eau lisse.  Il n'y avait plus aucun vent sur le lac.  Ce jour-là, j'ai parcouru la plus longue distance de ma vie en canot d'eau calme!  On est arrivé à la brûnante, vers 21h30, et Rachel a bien failli ne pas me reconnaître : j'étais (paraît-il!) barbu, puant, dévoré par les mouches, la peau brûlée par le soleil, avec les mains toutes gercées et écorchées... je crois qu'elle a eu un choc!

Ensuite commençait la plus belle partie du trajet sur la rivière George.  Elle était démesurée, sa largeur atteignant plusieurs kilomètres par endroits, ses rapides pouvant totaliser des dizaines de km de longueur.  Son estuaire est constitué d'un fjord faisant jusqu'à 7 km de largeur et dans lequel l'amplitude des marées dépasse 12m!!

Aidés par le fort courant de la rivière, nous avons parcouru jusqu'à 75 km par jour sans trop d'efforts, lorsque le vent ne venait pas du nord.  Je vous épargne la description détaillée de la rivière (pour ceux que ça pourrait intéresser, voir La rivière George (2 de 3)).

Mais il y avait LE fameux portage, celui de la Chute Ellen, d'une longueur de 3 km... ça faisait déjà quelques jours que ça m'angoissait : serais-je capable de marcher convenablement ce matin-là?

En arrivant à la chute Ellen, et après être allé reconnaître la rivière, j'ai estimé qu'on pouvait descendre la première moitié de la "Chute", qui n'était en fait qu'un bon rapide de classe IV.  On l'a descendu et le campement fut installé au début du "vrai" portage (car il y a une "vraie" série de chutes, dont une de 8m de hauteur), dont la longueur n'était plus que de 1,5 km, je me sentais déjà mieux.

Je me suis réveillé seul à l'aurore (3h du mat), et j'ai pris en silence mon canot sur le dos. J'étais orgueilleux, je l'admets, mais je ne voulais pas qu'on me voit peiner avec le canot sur les épaules.

Jusque-là, j'avais pagayé comme un grand, sans que ma MP n'y trop paraisse. Mais ce matin-là, j'ai réalisé que la MP était toujours là! J'avançais en titubant, les pieds dans la mousse et les lichens, en portant un canot de 40 kg;  j'ai eu des petits blocages, des crampes dystoniques dans le pied gauche, il a fallu par moments que je marche à reculons, en traînant ma charge par terre. Il m'a fallu environ 4 heures pour compléter un portage de 1,5 km et environ une heure pour revenir sur mes pas, afin de récupérer les bagages, à reculons (heureusement qu'il n'y a pas beaucoup d'arbres dans la toundra!).  Durant ces heures pénibles, j'ai compris que je ne ferais plus beaucoup de portages dans ma vie... mais qu'importe, j'avais réussi à compléter celui-là!  Ouf!, quel soulagement!!

Conclusion


Collines de Kangiqsuallujuaq
Sur les collines de Kangiqsuallujuaq (12 août 1999) :
De gauche à droite: un chien (!), Rachel , Louis, Paule et moi-même...

On est arrivé à Kangiqsuallujuaq le soir des Perséïdes, il fallait voir le véritable feu d'artifice naturel préparé par les étoiles filantes et les aurores boréales!

... Mais ce soir-là, j'étais absent, perdu dans mes pensées, j'avais très hâte de revenir à la maison, pour retrouver  mes enfants. Ils auraient sûrement changé, allaient-ils nous reconnaître? Comment allaient-ils réagir?

Je me sentais rempli d'une nouvelle énergie, prêt à affronter mon destin, maintenant convaincu que la vie serait belle, malgré cette foutue MP.

Depuis ce temps, je vois la vie comme une rivière. À chacun sa rivière. Pour certains, la vie sera un long fleuve tranquille.  Pour d'autres, comme le parkinsonien que je suis (et les proches qui m'accompagnent), la rivière sera tumultueuse et parsemée d'obstacles. Mais une rivière agitée peut parfois se jeter dans une autre plus tranquille, au cours plus doux. On ne choisit pas notre rivière, il y en a des longues et des courtes, des faciles et des difficiles.  Tout compte fait, je n'échangerais pas la mienne!

Marc

p.s. : Note historique : Kangiqsuallujjuaq a fait les manchettes le 1er janvier 1999, en raison d'une avalanche qui a tué 9 personnes lors de la fête villageoise du nouvel an. Sur la colline, ils ont fait un petit monument funéraire avec des pierres, et de cet endroit, on voyait tout le village et la Baie d'Ungava.


P.S.: D'autres textes plus techniques sur notre expédition se retrouvent dans le présent site, voir:
La rivière George (1 de 4)

Texte suivant : L'acceptation

 

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