L'histoire commence en novembre 1998. C'était
le temps des premières neiges, la ville était grise, mon moral aussi , même
qu'il était plutôt gris foncé teinté de noir. J'étais révolté contre cette
foutue MP qui commençait soudainement à m'empoisonner la vie. Pourquoi moi,
pourquoi si jeune, pourquoi déjà ? J'étais confronté aux premières véritables
difficultés de la vie de parkinsonien: l'apparition de fluctuations ON/OFF
invalidantes, de dystonies douloureuses, et des dyskinésies qui transformaient
mon bras gauche en une véritable "queue de veau", et qui faisaient que je ne
pouvais plus cacher ma maladie. Tout ça à peu près en même temps, moins
d'un an après le diagnostic
J'avais l'impression que le ciel me tombait sur
la tête. Plus rien ne me faisait rire ou sourire. Surtout pas ma fille, qui
prenait plaisir à imiter la queue de veau. Surtout pas le foetus dans le
ventre de ma conjointe, qui ne faisait que susciter des doutes sur ma capacité
à être éventuellement pour celui-ci, un bon père de famille. Surtout pas
ma conjointe, qui finirait certainement par se lasser de vivre avec un malade
"incurable". Je n'arrivais pas à envisager le jour où les problèmes, qui
n'affectaient pour l'instant que mon côté gauche, deviendraient bilatéraux:
j'avais déjà bien assez de misère à marcher, alors c'était certain qu'avec un
handicap aux deux jambes, prévisible dans quelques années, je ne pourrais plus
marcher bien longtemps... Évidemment, je ne pourrais sûrement pas travailler
assez longtemps pour payer la maison que je venais tout juste d'acheter.
Il fallait se rendre à l'évidence: j'étais devenu une loque humaine
tremblotante (vraiment déprimé, n'est-ce pas ?!).
Durant cette période de déprime, je n'arrivais
plus à trouver le sommeil. Toutes les nuits, je lisais des livres
relatifs à la MP, ou j'essayais de compléter le travail de bureau qui souvent,
n'avait pas assez avancé durant la journée.
Un soir où je venais de terminer la lecture du
livre "Awakenings" (titre prédestiné pour les insomniaques!) d'Oliver
Sacks, je me suis mis à la recherche d'un nouveau bouquin. Ainsi,
c'est en fouillant dans une vieille boîte de livres, oubliés depuis mes études
universitaires, que j'ai retrouvé une pile de vieilles cartes topographiques
annotées.
Instantanément, j'ai senti une impression
agréable dans mon esprit... ça faisait longtemps que ce n'était pas arrivé!
On a chacun ses hobbies, mon truc a moi, c'est
de pagayer. Je me souviens parfaitement, dans les moindres détails, de
ma première descente en rivière... Je n'avais que 13 ans, mais je me
suis immédiatement senti à l'aise dans les rapides, comme si j'avais fait ça
toute ma vie. C'est le genre de passion qui ne s'explique pas. J'ai
d'abord enseigné le canotage. Ensuite, j'accompagnais des groupes de
jeunes lors d'expéditions en rivière, en travaillant l'été dans des camps de
vacances. Et puis j'ai été guide pour le rafting. J'ai pagayé sur les
rivières chaque année depuis plus de 25 ans. En tout , j'ai dû parcourir
plus de 10 000 km sur les rivières, principalement au Québec, qui est pour moi
LE pays des rivières canotables.
C'est en 1979, au retour d'une expédition
en rivière d'une durée de 3-4 semaines, que j'ai rencontré deux types revenant
d'une expédition sur la rivière George.
Leur récit m'avait fasciné : une rivière
démesurée dans la toundra, des hordes de caribous, des aurores boréales, une
chute au milieu d'un lac... Quelques années plus tard, j'avais tenté
d'organiser une expédition sur la George, mais le projet avait avorté, faute
de temps et d'argent.
Vous aurez compris que les cartes que je venais
de retrouver au fond d'une vieille boîte, c'étaient celles de la rivière
George.
Ma première grande expédition (juillet
1979): la
Mattawin-Est, à l'époque où il y avait encore de la "pitoune"
Les préparatifs
Ça faisait des semaines, sinon des mois, que je
ne pensais qu'à la MP. Mais à partir de cet instant, je ne pensais plus qu'à
la rivière George (je suis un peu excessif de nature...) Et je ne m'en
cache pas, c'est très probablement l'énergie du désespoir qui allait me
pousser à réaliser ce rêve de jeunesse, envers et contre tout. J'étais
désespéré par l'éventualité de ne plus pouvoir pagayer encore très longtemps.
L'aventure n'était pas évidente. D'abord,
avais-je encore les capacités physiques nécessaires pour pagayer plus de 20
jours d'affilée. Je n'en étais même plus certain... Ensuite, qui
voudrait me suivre dans une telle aventure? Que faire des enfants? Et
Rachel (ma conjointe), elle qui n'est pas particulièrement friande d'eau vive?
Comment pourrais-je accumuler assez de vacances? Aurai-je assez d'argent, car
Rachel étant en congé de maternité, elle ne recevait qu'une maigre allocation
gouvernementale? Les premières personnes à qui j'en avais parlé étaient plutôt
sceptiques.
Mais j'ai fini par retrouver par le biais d'internet
un vieil ami pagayeur, disparu depuis des lunes en Colombie-Britannique...
enfin quelqu'un se montrait enthousiaste! À partir de là, tout a
basculé, dans le bon sens pour une fois! Ma coéquipière habituelle,
s'est finalement décidé à se lancer dans l'aventure. On était déjà
trois, mais seulement trois... c'était un peu juste, pour un voyage dans une
région tellement isolée...
Pour ce qui devait probablement être ma
dernière grande expédition, j'avais décidé de faire un spécial en invitant
Rachel, ma conjointe, et quelques uns de mes meilleurs amis, même s'ils
n'étaient pas des pros de la pagaie. La George n'étant pas une rivière très
difficile pour une grosse embarcation, je les ai convaincu qu'ils
pourraient descendre en sécurité à bord d'un gros radeau pneumatique ("raft").
Il a quand même fallu faire quelques descentes
préalables d'entraînement, pour leur enseigner les rudiments minimaux du
métier. Je crois bien que c'est un peu à cause de la sympathie suscitée par ma
MP que tous ces gens ont accepté de prendre le nord avec moi.
La logistique d'expédition était complexe.
Un premier groupe de 3 pagayeurs partait d'abord avec 2 canots, en auto
jusqu'à Sept-Iles, pour y prendre le train à destination de Schefferville,
point de départ d'une descente de 622 km. Ce petit groupe de 3 pagayeurs
allait parcourir environ 300 km en canot, sur une série de lacs menant à la
rivière De Pas, qui se jette dans la George. Les 4 autres membres de
l'expédition allaient nous rejoindre une dizaine de jours plus tard, sur la
George, en hydravion avec le radeau dans les bagages, à partir de Kujjuaq,
après avoir fait le trajet Montreal-Kujjuaq en avion (le radeau ayant été
envoyé préalablement à Kujjuaq en avion cargo). On avait un téléphone à
technologie satellite et un chargeur solaire pour les batteries. Il fallait
être complètement autonome et prévoir tout l'équipement nécessaire et la
nourriture en quantité suffisante (essentiellement déshydratée).
L'expédition allait se terminer à Kangiqsuallujuaq d'où un avion ramènerait
tous les pagayeurs à Montréal; les embarcations et autres bagages trop lourds
pour l'avion reviendraient par bateau cargo au cours de l'automne. Il
fallait sevrer notre nouveau-né avant le départ de sa maman pour le nord, et
aussi trouver quelqu'un pour garder nos deux jeunes enfants, âgés de seulement
6 mois et 2 ans et demi, pendant 2 semaines. Ouff !!
Durant ces mois de préparation, notre fils est
né. Je travaillais un peu plus qu'à l'habitude pour accumuler les
vacances et l'argent nécessaires. J'étais complètement déchaîné!!!
J'étais encore déséquilibré psychologiquement, mais au moins les gens de mon
entourage me trouvaient moins déprimé et plus facile à vivre.
L'été est arrivé, tout était finalement
organisé, il ne restait plus qu'à se croiser les doigts et espérer qu'il
n'arrive pas de pépin de dernière minute...
L'expédition
Pause-café sur la George (août 1999)
Finalement, on a quitté Montréal le 20 juillet
et on a commencé à pagayer le 23. J'avais la MP depuis à peu près 2 ans
et je n'avais pas eu encore la possibilité de prendre du recul, pris dans le
tourbillon des activités professionnelles et familiales. À ma grande
surprise, plus d'une semaine avait passé lorsque j'ai réalisé que je n'avais
pas encore vraiment pensé à ma conjointe, ni à mes enfants... Je revoyais ma
vie dans son ensemble. J'ai eu l'impression de redevenir un adolescent
athlétique et insouciant, comme un retour 20 ans en arrière. Détaché de la vie
quotidienne, à l'abri du travail, isolé de ma famille et de la maison, je
pagayais distraitement dans le désert nordique où l'on croisait quelques fois
des caribous, des loups, des loutres et d'autres bêtes à poils (heureusement,
pas d'ours!). C'était une vie de nomade, on installait la tente où ça
nous plaisait, on s'endormait sans penser au lendemain, on se levait à l'heure
qu'on voulait et selon la météo. Je pouvais marcher d'un pas hésitant ou
laisser mon bras s'agiter sans que personne ne me pose de questions. C'était,
enfin, les Vacances avec un grand "V".
Il n'y a qu'un seul portage significatif sur ce
trajet de 600+ km. Alors, ma démarche hésitante ne me nuisait
généralement pas. D'autre part, les dyskinésies se sont calmées durant toutes
les vacances, ça semblait presque miraculeux!
Le point de mise à l'eau était au lac
Attikamagen, un très grand lac parsemé d'îles et situé au Labrador, à quelques
20 km de Schefferville. Les dimensions de ce lac atteignent plusieurs
dizaines de km. Les deux premiers jours, on a remonté des lacs et
des ruisseaux pour atteindre la ligne de partage des eaux entre le Labrador et
le Québec. Revenus dans le bassin versant québécois, nous avons
entrepris notre descente vers le nord, direction : La Baie d'Ungava.
La rivière de Pas était en crue et beaucoup
plus tumultueuse qu'anticipé. Il faisait très chaud (plus de 30°C certains
jours), ce qui nous assurait d'être dévorés par les moustiques le soir venu!
En atteignant le lac de la Hutte Sauvage (il s'agit en réalité d'un
élargissement de la rivière George... qui fait 2 ou 3 km de largeur sur... 102
km de longueur!!), une semaine après le départ, on a vu la forêt d'épinette
soudainement disparaître, et c'était le début de la toundra.
C'est là, à l'autre bout (extrémité nord) de ce
lac de 102 km de longueur, que le rendez-vous avait été fixé avec nos
compagnons arrivant en hydravion. La descente se déroulait plus ou moins
dans les temps prévus, mais de violents vents de face, de l'ordre de 100 km/h
ont soufflé pendant 2 jours d'affilée. Résultat, le jour du rendez-vous
prévu, une cinquantaine de km nous séparaient encore du point de rencontre...
et on n'avait plus rien à manger!
... Le lendemain, on s'est réveillé tard, on a
sorti la canne à pêche, ce qui nous a permis en moins de 2 minutes de prendre
une truite aux dimensions imposantes, qui fut servie pour le petit déjeuner.
"Une truite aux dimensions imposantes"
(Lac de la Hutte Sauvage, août 1999).
... On est reparti le ventre plein, et on a
pagayé, un véritable marathon de 52 km, sur une surface d'eau lisse. Il
n'y avait plus aucun vent sur le lac. Ce jour-là, j'ai parcouru la plus
longue distance de ma vie en canot d'eau calme! On est arrivé à la
brûnante, vers 21h30, et Rachel a bien failli ne pas me reconnaître : j'étais
(paraît-il!) barbu, puant, dévoré par les mouches, la peau brûlée par le
soleil, avec les mains toutes gercées et écorchées... je crois qu'elle a eu un
choc!
Ensuite commençait la plus belle partie du
trajet sur la rivière George. Elle était démesurée, sa largeur
atteignant plusieurs kilomètres par endroits, ses rapides pouvant totaliser
des dizaines de km de longueur. Son estuaire est constitué d'un fjord
faisant jusqu'à 7 km de largeur et dans lequel l'amplitude des marées dépasse
12m!!
Aidés par le fort courant de la rivière, nous
avons parcouru jusqu'à 75 km par jour sans trop d'efforts, lorsque le vent ne
venait pas du nord. Je vous épargne la description détaillée de la
rivière (pour ceux que ça pourrait intéresser, voir La rivière George (2 de
3)).
Mais il y avait LE fameux portage, celui de la
Chute Ellen, d'une longueur de 3 km... ça faisait déjà quelques jours que ça
m'angoissait : serais-je capable de marcher convenablement ce matin-là?
En arrivant à la chute Ellen, et après être
allé reconnaître la rivière, j'ai estimé qu'on pouvait descendre la première
moitié de la "Chute", qui n'était en fait qu'un bon rapide de classe IV.
On l'a descendu et le campement fut installé au début du "vrai" portage (car
il y a une "vraie" série de chutes, dont une de 8m de hauteur), dont la
longueur n'était plus que de 1,5 km, je me sentais déjà mieux.
Je me suis réveillé seul à l'aurore (3h du
mat), et j'ai pris en silence mon canot sur le dos. J'étais orgueilleux, je
l'admets, mais je ne voulais pas qu'on me voit peiner avec le canot sur les
épaules.
Jusque-là, j'avais pagayé comme un grand, sans
que ma MP n'y trop paraisse. Mais ce matin-là, j'ai réalisé que la MP était
toujours là! J'avançais en titubant, les pieds dans la mousse et les lichens,
en portant un canot de 40 kg; j'ai eu des petits blocages, des crampes
dystoniques dans le pied gauche, il a fallu par moments que je marche à
reculons, en traînant ma charge par terre. Il m'a fallu environ 4 heures pour
compléter un portage de 1,5 km et environ une heure pour revenir sur mes pas,
afin de récupérer les bagages, à reculons (heureusement qu'il n'y a pas
beaucoup d'arbres dans la toundra!). Durant ces heures pénibles, j'ai
compris que je ne ferais plus beaucoup de portages dans ma vie... mais
qu'importe, j'avais réussi à compléter celui-là! Ouf!, quel
soulagement!!
Conclusion
Sur les collines de Kangiqsuallujuaq (12 août
1999) :
De gauche à droite: un chien (!), Rachel , Louis, Paule et moi-même...
On est arrivé à Kangiqsuallujuaq le soir des
Perséïdes, il fallait voir le véritable feu d'artifice naturel préparé par les
étoiles filantes et les aurores boréales!
... Mais ce soir-là, j'étais absent, perdu dans
mes pensées, j'avais très hâte de revenir à la maison, pour retrouver
mes enfants. Ils auraient sûrement changé, allaient-ils nous reconnaître?
Comment allaient-ils réagir?
Je me sentais rempli d'une nouvelle énergie,
prêt à affronter mon destin, maintenant convaincu que la vie serait belle,
malgré cette foutue MP.
Depuis ce temps, je vois la vie comme une
rivière. À chacun sa rivière. Pour certains, la vie sera un long fleuve
tranquille. Pour d'autres, comme le parkinsonien que je suis (et les
proches qui m'accompagnent), la rivière sera tumultueuse et parsemée
d'obstacles. Mais une rivière agitée peut parfois se jeter dans une autre plus
tranquille, au cours plus doux. On ne choisit pas notre rivière, il y en a des
longues et des courtes, des faciles et des difficiles. Tout compte fait,
je n'échangerais pas la mienne!
Marc
p.s. : Note historique : Kangiqsuallujjuaq a
fait les manchettes le 1er janvier 1999, en raison d'une avalanche qui a tué 9
personnes lors de la fête villageoise du nouvel an. Sur la colline, ils ont
fait un petit monument funéraire avec des pierres, et de cet endroit, on
voyait tout le village et la Baie d'Ungava.

P.S.: D'autres textes plus techniques sur notre expédition se
retrouvent dans le présent site, voir:
La rivière George (1 de 4)
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